I. Julct Quicherat, Mélanges dT archéologie ^ etc
HISTOIRE ET CARACTERES. i6i
resserrant les écartements, réduisant les baies; en un mot, faisant envahir de toutes les façons le vide par le plein *. »
Mais dans cette voie où le goût dont ils manquaient ne pouvait modérer les constructeurs romans, il y eut cependant un moment où le sens commun les avertit de s'arrêter : ce fut lorsque Tenvahissement du vide par le plein devint tel que la sonorité de l'édifice était détruite, que la lumière n'y pénétrait plus et que la circulation y était presque impossible. Ils remédièrent à ces inconvénients par des dispositions nouvelles s'appliquant à la construction des voûtes et aux percements des massifs ou pieds-droits.
L'art byzantin exerça également une grande influence sur la construction des édifices religieux, qui se fit sentir dans presque toute l'Europe (i" partie, chapitre xvii); du temps de Charlemagne, la chapelle palatine d'Aix en Allemagne et Germiny-des-Prés, en France, en sont les preuves certaines, mais ses effets ne se manifestèrent généralement qu'à partir du xi* siècle par le voûtement des églises et particulièrement à Saint-Front de Périgueux et à Saint-Marc de Venise.
Jusqu'à cette époque, même pendant la belle période carolingienne, les églises, à l'exception de quelques chapelles ou baptistères voûtés ou des églises dont nous venons de parler, presque toutes les églises sur les bords du Rhin, en Aquitaine, en Bourgogne, en France, étaient en pierre et couvertes en bois.
L'histoire nous en fournit la preuve. « C'est l'uni-
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ARCH. ROMANE. Il
,(îa L'ARCHITECTURE ROMANE.
versel feu de joie que les Normands firent des temples élevés à si grands frais par les empereurs francs; c^est en même temps la ruine totale qui fut la suite de ces incendies. Si les Normands avaient eu affaire à des édifices voûtés, ils auraient eu beau mettre le feu dedans et dessus, la construction n^aurait éprouvé que des dégâts partiels et, à moins de s'arrêter à démolir, ce qu'ils ne faisaient guère, ils n'auraient pas vu tomber les massifs, tandis qu'au contraire, s'attaquant à des vaisseaux plafonnés, il leur suffisait de mettre le feu à la menuiserie de l'intérieur pour que la flamme gagnât la toiture. Celle-ci s'effondrait, les colonnes ne tardaient pas à éclater et à entraîner les murs dans leur ruine*. »
La leçon donnée par les Normands ne porta pas ses fruits immédiatement, car on voit encore un grand nombre d'édifices rebâtis, après l'invasion normande, sur le'plan basilical. Les chroniques du temps, remplies de récits relatifs aux incendies causés par la foudre, ayant pour conséquence la destruction des églises, prouvent que ces édifices étaient encore couverts en bois.
L'historien Raoul Glaber, moine bénédictin qui vivait à Cluny dans la première moitié du xi« siècle, nous dit : comme la troisième année de l'an looo était sur le point de commencer, on se mit par toute la terre, particulièrement en Italie et dans les Gaules, à renouveler les vaisseaux des églises, quoique la plupart fussent assez somptueusement établis pour se passer d'une telle opération. Mais chaque nation chrétienne rivalisait à qui aurait le temple le plus remarquable. On eût dit
U Jules Quicherat, Mélanges d'archéologie.
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que le monde se secouait pour dépouiller sa vieillesse et revêtir une robe blanche d^glises. Enfin presque tous les édifices religieux, cathédrales, moûtiers des saints, chapelles de villages, furent convertis par les fidèles en quelque chose de mieux.
« De ce fait si remarquable qu'il a pu frapper un écrivain indifférent, autant qu'on peut Pêtre, au mouvement des arts, on a saisi depuis longtemps la partie morale. On y a vu une démonstration du sentiment d'espérance qui s'était produit après Tan looo dans la chrétienté rassurée sur la durée du monde; on a interprété cette ardeur à refaire partout des édifices religieux comme la preuve de l'empressement que mettaient les hommes à renouveler en quelque sone l'alliance avec le Créateur, la crainte d'un cataclysme universel s'étant dissipée. C'est quelque chose que de savoir qu'à un certain moment un pareil élan s'est produit; mais le texte de Raoul Glaber dit plus que cela. En effet, quand il explique que des monuments déjà dignes d'approbation étaient jetés par terre pour faire place à d'autres monuments plus louables, il donne à entendre que la génération de l'an looo posséda le moyen de faire mieux ou, pour le moins, autrement que les générations précédentes. Il constate donc un progrès de l'art*. »
Ce progrès consiste évidemment dans le voûtement des églises et ce système fut adopté avec enthousiasme par des peuples amoureux de la nouveauté et qui voyaient là une image de la durée à laquelle ils s'aper- :evaient que le monde était voué derechef.
!• Jules Quicherat, Mélanges d'archéologie.
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L'avènement de Parchitecture romane est donc constaté par le passage de Raoul Glaber, c'est-à-dire au commencement du xi* siècle.
Cependant le nouveau système de construction ne tut pas appliqué partout dès Pan looo, car en 1008, d'après le récit de Raoul Glaber, un légat fut envoyé de Rome pour consacrer l'église de Beaulieu, près de Loches, qui venait d'être bâtie par la libéralité de Foulque Nerra, comte d'Anjou ; le jour même de la cérémonie, un ouragan s'engouffra dans l'église et dispersa les lambris du comble qui, avec la couverture entière, furent précipités sur le sol par«>dessus le pignon occidental. Ce qui prouve bien que l'église de Beaulieu était couverte en bois à la manière des anciennes basiliques.
D'ailleurs, le nouveau système ne s'est pas appliqué immédiatement dans toute son amplitude; ses effets commencèrent par des essais timides que l'on peut constater en divers pays, notamment en Bretagne et en Normandie, dans les édifices bâtis dans la première moitié du xi* siècle. Les églises de Lociudy, de Fouesnant, de Saint-Melaine, de Lochmaria; les églises abbatiales de Caen (avant les voûtes du xii* siècle), de Cerisy-la-Forêt, du Mont Saint-Michel, dont les plans rappellent les dispositions basilicales, n'ont de voûtes d'aréie que dans les bas côtés ; leurs grandes nefs étaient couvertes en bois. La très somptueuse église de Jumièges,quifut commencée en 1040 et dont les ruines sont une des merveilles de la Normandie, n'a jamais porté, dans sa partie romane, que des lambris sur sa grande nef.
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Il faut aussi tenir compte du climat. Dans le même temps où, dans les pays septentrionaux, on en était encore aux essais timides du nouveau système, les contrées méridionales étaient plus avancées et couvraient déjà complètement leurs édifices par des voûtes. On voit s'clever à Périgueux, dans la première moitié du xi* siècle, uiie vaste église à cinq coupoles, construite à Timitation de réglise des Saints- Apôtres deConstantinople, exemple complet d^un art admirable dans lequel on voit les influences byzantines et syriennes réunies comme à souhait, pour imprimer une impulsion nouvelle à Tarchîtecture en apportant à Part roman un vivifiant concours dont les effets ont été si manifestement féconds dans lc3 siècles suivants.
Afin de {acilittrV élude de V architecture romane, nous croyons utile d'établir l'ordre suivant pour les édifices présentant un grand intérêt au double point de vue de la construction et de l'archéologie : baptistères ou chapelles nirales et funéraires; églises de forme basilicalc; églises rondes ou polygones; églises voûtées, en nous attachant seulement aux grandes divisions et aux caractères principaux de l'architecture. D'ailleurs, les détails concernant les profils, les appareils, la sculpture ont été si bien étudiés par de Caumont, si parfaitement décrits par Quicherat et si admirablement dessinés par Viollet-le-Duc qu'il n'est pas possible de faire plus ni mieux. Les Essais sur Varchitecture religieuse du moyen âge, les Fragments d*un cours d^archéologie et le Dictionnaire raisonné de Varchitecture française sont, du reste, dans toutes les mains; nos lecteurs y pourront trouver, avec les plus utiles enseinnements, tous
les détails particuliers que nous croyons inutile de re<prendre après les travaux des auteurs que nous venons de citer.