INTRODUCTION
Parmi les arts essentiels à l'homme, un grand nombre ont leur origine dans un simple besoin , auquel il a cherché d'abord à subvenir lui-même, jusqu'à l'époque où, suivant les progrès de la civilisation, scs besoins ont donné lieu à des désirs, à des idées d’un ordre plus élevé; telle est la source de celte division du travail qui caractérise toute société civilisée. De là l'origine des professions diverses, dont la plupart n’étaient d’abord que des associations mystérieuses, où l’art se dérobait à la connaissance de ceux qui n’étaient pas initiés.
Pratiqué ainsi, l'art devait nécessairement rester stationnaire; car l’objet principal des adeptes étant de garder pour eux et pour l’association les talents qu’ils possédaient, comme ils n’étaient pas très-nombreux, d’ailleurs, ils ne pouvaient propager beaucoup leurs idées.
L’architecture domestique cl rurale étant depuis des siècles le partage presqu’exelusif des architectes , un observateur impartial trouvera que les améliorations introduites dans cet art se sont presque toujours bornées aux parties qui sont plus généralement soumises à l'appréciation du vulgaire ;
c'est-à-dire, à celles qui ont rapport aux divers modes de chauffage, de ventilation, d’éclairage, etc., tandis que le goût en matière de construction n'a fait que des progrès insignifiants.
A quoi faut-il attribuer ce phénomène , si ee n’est à cette circonstance que la science de l’architecture est moins familière au publie comme art que comme métier, et qu’il fait plus de cas de l'utilité que du goût?
Ce qui a beaucoup contribué à retarder le progrès dans les arts et dans les professions qui s’y rattachent, c'est la routine qui nous attache aux précédents , qui nous porte à adhérer aveuglément aux règles établies dans des temps éloignés de nous, et par conséquent étrangers il l'état de notre civilisation, où l’utilité, le bien-être demandent à dominer; et cela, toutefois, sans porter préjudice au goût, à l'clégance, à l’économie.
Les arts utiles ou agréables, ayant trait aux besoins moraux ou aux besoins physiques de l'homme, sont nécessairement progressifs, et, comme tout ce qui tient à la civilisation, ils doivent avancer, s’ils ne veulent pas rester en arrière ou dans un rang inférieur. Plus tard, nous n’en doutons pas, la connaissance des beaux-arts, maintenant exclusive, deviendra presque universelle ; aucune profession comme art ne sera plus un mystère.
L’art de bâtir est le premier de tous les arts dans l’ordre chronologique; car, dès les premiers instants, l’homme- eut besoin de se mettre à l’abri de l'inclémence de l’air et des attaques des animaux.
Cet art fécond et fondateur de tous les autres, constitue le domaine de l’architecture. A mesure que les connaissances humaines se sont développées, on a dù introduire des divi-
sions dans un art qu'il n’était pas possible à l'homme, si intelligent qu’il fût, d’embrasser dans toutes ses parties.
De l'ignorance des premiers éléments de l’art de bâtir, résultent les erreurs en matière de constructions. La fausse évaluation des dépenses ne compromet-elle pas tous les jours les intérêts de ceux qui font édifier par des entrepreneurs sans expérience, ne possédant ni la théorie ni la pratique de leur art?
Demandez au jeune homme qui sort de l’école, ce que c’est que la pratique ; il vous répondra que pratique et routine sont synonymes ; que la pratique est la science de ceux qui n’en ont pas d’autres, de ceux dont le savoir est d’imiter ce qu’ils ont vu faire par leurs devanciers.
interrogez à son tour le constructeur qui n'a jamais pris que l’expérience pour règle, et il vous dira que la théorie n’est qu’un assemblage de raisonnements abstraits , dont l’étude est complètement inutile , et dont l’application serait souvent dangereuse ou impossible.
Ces deux opinions sont également fausses et exagérées. Non, la pratique n’est pas la routine; elle est plutôt l’expérience, ce critérium de la théorie. Et la théorie n’est pas stérile, car elle doit nous venir en aide quand l’expérience nous manque ; sans elle , nous serions condamnés à tourner sans cesse dans le même cercle, à nous trainer dans l’ornière tracée par nos devanciers.
Déclarer que la théorie est ennemie de l'art, et que la science étouffe l’imagination, ce serait répéter ce paradoxe, que l’esprit mathématique est incompatible avec la poésie et dessèche l’imagination.
Dans une œuvre d’architecture, si l’art est la condition première, il eu est d'autres qui ne sont pas sans importance.
et que tous les architectes doivent connaître ; car que répondraient-ils, si, voulant introduire chez eux le principe fécond en industrie de la division du travail , on leur disait : Vous êtes artistes, ne vous préoccupez que de la forme ; un autre, un savant, sera chargé de donner un corps à vos idées, d’exécuter le projet où vous aurez mis tout votre art, selon les règles et les principes de la science, de façon à en assurer
la solidité et l’économie1? L’architecte pourrait répondre
que celle division du travail ne peut être admise en architecture, et qu'il est indispensable de joindre l’art à la science.
Dans l'industrie , ce principe peut avoir des résultats utiles; mais il n’en saurait être de même dans l'architecture. Quiconque voudra en enseigner ou en étudier telle ou telle partie, sans avoir pris une connaissance sutlisante de son ensemble et de scs diverses branches, risquera de ne faire que des efforts infructueux , dangereux même quelquefois , à raison des notions incomplètes qui en résulteront la plupart du temps.
Nous ne saurions blâmer les architectes de ne pas admettre la division du travail ; nous les engageons plutôt à suivre l'exemple des Vitruvc, des Alberli, des Scamozzi, des Delorme , de tous ces artistes des temps anciens qui ont su allier, à un si haut degré, l’art cl la science, la théorie et la pratique.
Lu théorie n’est plus ce qu’elle était il y a peu d'années encore. Pour la comprendre, et même pour en tirer parti, il fallait posséder les connaissances mathématiques les plus étendues , connaissances qu’on ne pouvait pas raisonnablement exiger de l'architecte, car elles auraient absorbé son éducation toute entière. Mais aujourd'hui, que les savants les plus éminents se sont efforcés de mettre leurs découvertes à
la portée d’un plus grand nombre, de vulgariser en quelque sorte leur seience, il n’en est plus, il ne peut plus en être ainsi.
Ce progrès n’est pas le seul qu’ait fait la théorie; bien des idées fuusscs ont été rectifiées, bien des erreurs ont été signalées parmi les principes posés dès le début de la science; et il est d’autant plus important de prémunir le constructeur contre ces idées erronées, qu’elles ont été propagées par des hommes instruits , dont les ouvrages servent encore aujourd'hui de guide théorique à nos architectes.
Les besoins si variés de nos exploitations agricoles, les nécessités d’orientation, de distribution, le groupement des bâtiments, l’emploi des matériaux les plus convenables, toutes ees questions sont de nature à exiger des études sérieuses ; leur solution donnera, à coup sur, des formes nouvelles qui amélioreront l'hvgiène des bâtiments ruraux.
Les progrès notables que l’art de bâtir a faits depuis quelques années, peuvent être aisément utilisés, surtout en ce qui concerne les constructions rurales.
Nos architectes ne l'oublieront pas, le fer et la fonte doivent trouver un emploi utile, économique et avantageux dans la construction des fermes, des granges et des magasins, où l’on entasse et conserve les récoltes.
Les clforts des architectes, jusqu’à présent, se sont portés vers les bâtiments publics, les palais et les hôtels des riches; ce qui a été considéré comme ne pouvant servir qu’à l’usage des classes inférieures «le 1a société, a été abandonné à leurs propres inspirations, ou à celles des entrepreneurs. De là bien des essais infructueux ont été tentés, essais mal ordonnés et dispendieux, péchant à la fois par le goût et par la commodité. C’est pourquoi nous cherchons à prouver que
dans les habitations ordinaires, on peut concilier facilement la convenance et l'utilité avec les dimensions et dispositions propres à ce genre de constructions. Nous allons faire connaître les moyens par lesquels nous nous proposons d’arriver à ce but.
Nous donnerons une série de dessins, réunissant, autant que possible, tout ce qui peut rendre l'habitation de l'homme utile, comfortablc et agréable; et nous accompagnerons ces dessins d’observations critiques, nous attachant à démontrer comment telle ou telle disposition peut encore être modifiée selon la convenance ou le goût de celui qui fait construire, et sur quels principes nous nous fondons.
Notre ouvrage comprendra toutes les améliorations dont sont susceptibles les bâtiments agricoles. Nous y avons inséré un grand nombre de planches contenant les plans, coupes, élévations et détails de toutes les espèces de constructions qui ont trait à l'architecture rurale. A ces plans, nous joindrons des dessins de petits jardins potagers et autres; nous voulons qu'on s'habitue à arranger convenablement le terrain attenant aux habitations.
Nous éviterons, autant que nous le pourrons, l’emploi des termes techniques, et nous les expliquerons lorsqu'ils se présenteront; nous mettrons notre style à la portée de tous. Du reste, on trouvera, à la fin de notre premier volume, un vocabulaire des termes les plus usités.
Nous présenterons successivement, et sous la forme la plus claire et la plus simple possible, tous les résultats théoriques utiles aux constructeurs ; nous supprimerons tout ce qui a rapport aux démonstrations.
Notre intention, en publiant ce livre, dont le iiesoin se faisait si universellement sentir , est de venir en aide à
l'agriculture, de populariser la connaissance de l'architecture rurale et domestique, et de la mettre à la portée de tous , tant dans sou ensemble que dans ses détails. Nous voudrions aussi persuader à ceux qui ont choisi cet art comme profession , de diriger leur attention vers toutes ses branches indistinctement; de ne regarder aucune construction, quelque infime qu'elle soit, comme indigne d'eux ; enfin de ne rien ménager pour rendre l'habitation du pauvre laboureur aussi commode que celle du riche. La chaumière, comme le palais, doit être construite d'après de bons principes, cl demande, en raison de son peu d’étendue, plus d’économie dans ses différentes parties.