‹ L'ArétinChapitre 1 sur 89 · PIERRE ARÉTIN · texte numérisé non relu

PIERRE ARÉTIN

Un singulier cours d'eau à double pente coule dans le val que domine Arezzo ; c'est la Chiana. Elle peut être donnée comme une ima^e de ce Pierre, dit l'Arétin, qui, à cause de sa gloire et de son déshonneur, est devenu une des figures les plus attachantes du xvi* siècle.

Elle est en même temps unedes plus mal connues. A vrai dire, si, de son vivant même, la renommée de l'Arétin n'alla pas sans infamie, après sa mort on chargea sa mémoire de tous les péchés de son époque. On ne comprenait pas comment l'auteur des Ragionamenti pouvait avoir écrit les Trois livres de l'humanité du Christ ; l'on se demandait comment ce débauché était devenu l'ami des souverains, des papes et des artistes de son temps. Ce qui devait le justifier aux yeux de la postérité a été cause de sa condamnation. En fait de génie, on

ne lui a laissé que celui de l'intrigue. Je m'étonne même qu'on ne l'ait pas accusé d'avoir acquis ses biens et son crédit par la magie.

Ce Janus bifrons a déconcerté la plupart de ses biographes et de ses commentateurs. Son nom seul depuis plus de trois siècles effraye les plus bénévoles. Il demeure l'homme des postures, non pas à cause de ses Sonnets, mais bien grâce à un dialogue en prose qu'il n'a point écrit et où on en indique 35. Cependant, le populaire n'en met que 3a sur le compte de l'imagination luxurieuse du Divin. En Italie, les lettrés le voient d'un mauvais œil. Les érudits n'abordent des recherches sur cet homme qu'avec beaucoup de répugnance et ne prononcent son nom que du bout des lèvres, osant à peine feuilleter ses livres du bout des doigts. Chez nous, les gens du monde accouplent sa mémoire à celle du marquis de Sade ; les collégiens, à celle d'Alfred de Musset ; pour le peuple et la petite bourgeoisie, son nom évoque encore, avec ceux de Boccace et de Béranger,la grivoiserie qui est toute la santé et la sauvegarde du mariage. C'est que la variété est bien la seule arme que l'on possède contre la satiété. Et l'homme qui, directement ou indirectement, a fourni à l'amour un prétexte pour ne point lasser devrait être honoré par tous les gens mariés. Sans doute, on connaîtrait les postures, même si le dialogue attribué à l'Arétin n'avait

TIERRE AKETIN

pas clé écrit, mars on n'en connaîtrait pas autant, et ni Forberg, ni les livres hindous, ni les auires manuels d'érotologie qui en indiquent un nombre beaucoup plus considérable ne seront jamais assez populaires, en Occident, pour donner à l'époux et à réponse des occasions naturelles (provenant d'une locution quasi proverbiale) de repousser l'ennui en variant les plaisirs. L'Arétin,qui utilisa le premier cette arme moderne, la Presse; qui, le premier, sut modifier l'opinion publique; qui exerça une influence sur le génie de Rabelais et peut-être sur celni de Molière (r), est aussi, paraventure, le maître de l'Amour occidental (2). 11 est devenu une sorte de demidieu fécennin qui a remplacé Priape dans le Panthéon populaire d'aujourd'hui. On l'invoque ou on l'évoque au moment de l'amour, car pour ce qui regarde ses ouvrages, on ne les connaît pas. Le3 exemplaires en sont devenus rares. En Italie même on ne connaît guère que son théâtre. Les Ragionamenti n'avaient jamais été traduits en français

(1) Si Ton a pu citer Rabelais et Molière comme des auteurs sur lesquels le Divin a exercé son influence, il serait injuste de ne pas «jouter que, de notre temps, Hugues Rebeli, grand lecteurdes publications de Liseux, devait à l'Arctin une très grande partie de ses mérites d'écrivain.

(2) « Toutes les nuances des attitudes galantes ont été traitées « avec tant d'énergie par le célèbre Pierre Arétin, qui vivait dans « le quinzième siècle (sic), qu'il n'en reste rien à dire aujourd'hui.» Thérèse philosophe, 2' partie. Cette opinion, exprimée dans un des ouvrées les plus licencieux du xvm« siècle, représente bien l'idée que l'on se fait encore en général du Divin.

8 L.'jLVlÈTlH

avant que Liseux n'en publiât le texte accompagné delà traduction d'Alcide Bonneau (i), d'après laquelle fut faite la traduction anglaise publiée par le même éditeur. Elle dut servir de modèle au Dr Heinrich Conrad pour la première et toute récente traduction allemande : Gesprdche des Gôttlichen AretinOyédiiée par YInsel Vcrlagàe, Leipzig. Ajoutons qu'une partie de l'œuvre arétinesque est aujourd'hui perdue; une autre demeure inédite dans les recueils manuscrits, dispersésdans les bibliothèques européennes; une autre enfin lui appartient sans doute aussi, qui ne lui est pas attribuée.

Pietro Arétino naquit à Arezzo,en Toscane, pendant la nuit du 19 au 20 avril 1^92, nuit du jeudi au vendredi saint, quelques mois avant la découverte de l'Amérique, et mourut à Venise le 21 octobre 1 556.

Avec une singulière précision, le catalogue imprimé de la Bibliothèque Nationale l'appelle : Pie-

(1) Cette traduction fut d'abord publiée, sans le texte italien, en dix volumes, 1879-1880. Vers la fia de l'année 1908, quelques librairies ont inséré à leur catalogue t'annonce d'un ouvrage que j'ai pu avoir entre les mains et qui est de la plus grande rareté, puisque, imprimé par le traducteur, A. Ribeaucourt, il n'a été tiré qu'à i5 exemplaires. Il s'agit des Dialogues de P. Arétin, sarn.-mmè le fléau des Princes, le vèridique, le divin, Paris, 1884, 4 vol. in-8. Ribeaucourt imprimait ses traductions lui-même, sur une presse à bras.

PIEHHK AIXKTIN

tro Bacci, dit Arétino. Les raisons qu'on avait alléguées pour soutenir l'opinion abandonnée aujourd'hui que l'Arélin aurait eu pour père un gentilhomme d'Arezzo nommé Luigi Bacci n'autorisaient nullement les bibliographes de la Nationale à accorder ce nom à Messer Pielro qui., de toute façon, n'aurait été qu'un bâlard de Bacci, n'ayant jamais porté ce nom. C'est aussi sans fondement qu'on l'a gratifié de noms comme Délia Bura, ou De'Burali, Bonci, Bonamici,Camaiani, etc.

On sait maintenant que le père de l'Arétin était un pauvre cordonnier d'Arezzo, nommé Luca. Les recherches de M. Alessandro Luzio dans les archives de Florence ne laissent plus aucun doute à cet égard (i). En i55o, un certain Medoro Nucci, d'Arezzo, vient chercher fortune à Venise. Et d'aborrî, son compatriote, l'Arétin, le protège, le présente à l'ambassadeur du duc de Florence. Puis, tout se gâte; l'Arétin écrit à l'ambassadeur de s'en méfier, alléguant des désordres et des scandales dans la vie privée de Medoro Nucci qui, pour se venger, envoie à l'Arétin un cartel de défi, où il lui reproche d'avoir écrit les Sonnets sous les figures de Raphaeilo da OrOino, le Trenluno, la Puttana Errante, les Six journées. Et cette missive est adressée Allô Aretino Pietro de Lucha Calzolaio a Venezia, c'est-à-dire

(i) Cf. Alessandro Luzio, la Famiglia di Pietro Aretino. Giornale Storico delta litteratura italiaua, t. IV.

A VArètin Pierre de Lucha, cordonnier, à Venise. Voici donc le nom du père de notre Pierre: Lucha ou Luca, Luc en français. D'ailleurs, le Divin ne renie pas une origine aussi obscure. Il envoie au duc Côme la lettre de Nucci et lui en écrit :

« ... Pour en venir maintenant à la mention de « sa maudite épistole, je dis que je me glorifie da « titre qu'il me donne pour m'avilir, car ii ensei- « crue ainsi aux nobles à procréer des fils sem- « blahles à celui qu'un cordonnier a engendré dans « Arezzo.»

Quel orgueil ! Ne croirait-on pas entendre un des maréchaux de Napoléon se glorifier de n'avoir pour aïeux que des gens du peuple? Ce sont ces lettres qu'a retrouvées M. Alessandro Luzio. Elles ne nous renseignent d'ailleurs que touchant le prénom et l'état du père de l'Arétin. Et nous ne sommes pas pour cela plus avancés au sujet du nom de famille de notre Pierre. Il est fort possible au demeurant que le cordonnier Luca n'eût pas d'autre nom. 11 se peut également que ce fut le nom de la famille du Divin. Luca est de nos jours encore un nom patronymique très répandu non seulement en Italie, mais encore en Corse. Il ne semble pas, d'autre part, que l'Arétin se soit jamais ouvert à qui que ce soit touchant le nom de son père et en ait fait mention. Cependant, je crois être en mesure d'indiquer dans un giudicio retrouvé et publié par

piennE arstin

M. Alessandro Luzio (i) un passage dans lequel, en i534, longtemps avant le message du Nucci, le Dîvino mentionnait le nom paternel en équivoquant. Au temps de PArétm, l'astrologie judiciaire était florissante. Au commencement de chaque année les astrologues publiaient leurs giudicii ou pronostics. Avec cette prescience du rôle que devait jouer plus tard la Presse et à cause de laquelle Pliilarète Chasles eut raison de voir en lui un précurseur du journalisme, i'Arétin comprit le parti qu'on pouvait tirer de ces libelles pour former l'opinion publique. Il écrivit plusieurs de ces giudicii satiriques et d'ailleurs peu prophétiques, tous perdus jusqu'à ces dernières années, sauf quelques fragments. A cette heure, on possède en entier celui qu'a publié récemment M. Alessandro Luzio et qui provient d'un manuscrit de la fin du xvi° siècle, copié par un Allemand et conservé à Vienne, en Autriche. Tout laisse croire que le copiste allemand a eu sous les jeux un imprimé. C'est l'avis de M. Luzio, qui n'est pas d'accord sur ce point de vue avec les autres arétiniens d'Italie. En effet, on ne connaît pas un exemplaire imprimé d'aucun des giudicii de I'Arétin. Et cependant, les raisons de M. Luzio me semblent bonnes. Des pamphlets comme celui qui nous occupe ne pouvaient avoir

(i) Uno Pronoslico satirico di Pielro Aretino (MDXXXII1I) edito ed illustralo da Alessandro Luzio, Ber^amo, igoo.

d'effet sur l'opinion publique (et c'est à cela qu'ils étaient destinés) que s'ils étaient répandus à un grand nombre d'exemplaires, et l'on sait que l'Arétin a fait publier à part plusieurs de ses lettres sur les grands événements de son temps.

D'autre part, M. Luzio, qui a vu le manuscrit de Vienne, affirme que le copiste allemand devait connaître mal l'italien et n'aurait pu copier aussi correctement un manuscrit. Il aurait donc eu entre les mains un imprimé perdu aujourd'hui. Ouoi qu'il en soit, en i534, l'Arétin tenait encore pour François Ier, dont il attaque, dans son pronostic, tous les ennemis, à commencer par Charles-Quint, dans le parti duquel il allait bientôt passer. Aussi dédie-t-il son pamphlet A lia Sacra Maesta Christianissima et il l'intitule : Pronostico dell' anno MDXXXIIII composto da PietroAretino Flagello dei Principi etquinto evangelista. Ce n'est pas au hasard que l'Arétin se targue de celte dernière qualité. Pourquoi s'appellerait-il cinquième cvangiliste ?... Il y a là-dessous un jeu de mots dont il donne la clef au paragraphe 3i : Del Flagello dei Principi, qui commence ainsi : Pierre Aretin qui eut comme ascendants Luc, Jean, Marc et Mathieu... (i). En effet, Luc est cité généralement le quatrième parmi les évangélistes et Pierre Aré-

(i) Pictro Aretino.il qaalc hebbe in ascendente Laça, Giovanni, Marco et Matteo.,.

PIERRE AHKTIH l3

lin, û\s de Luca, c'est-à-dire venant après lui, peut bien prétendre être le cinquième évangéliste, si l'on veut bien entendre par évangéliste,un prophète. L'Arétin n'a pu résister au plaisir d'équivoquer d'une façon assez embarrassée sur le nom de son père le cordonnier et pour cela il n'a pas hésité à changer l'ordre des quatre évangélistes et à torturer le sens de ce mot. Et c'est la seule mention connue, pensé-je, que l'Arétin ait faite du nom de son père (i).

L'Arétin ne se vantait pas à tout propos de son origine plébéienne. On lui a reproché de ne pas s'être beaucoup occupé de son père. Et lesar-s casmes de Franco, du Doni et du Berni touchant le métier de cordonnier qu'exerçait le bonhomme, nous montrent assez combien ces allusions devaient être désagréables au Divin. Il faut dire que, longtemps, on n'a pas pris ces plaisanteries au sérieux, parce que les ennemis del'Arétin ont inventé contre lui trop de calomnies, pour que ce qu'ils ont avancé soit admis sans discussion s'il n'est étayé par des documents' irréfutables. Mais, ne se manifestant

(i) On pourrait aussi expliquer ce jeu de mots en avançant que l'orgueilleux Arélin a voulu se moquer des quatre grandes familles vénitiennes désignées sous le nom des quatre évangelislcs . C'étaient les Giusliniani, les Oragadini, les Cornari et les Benibi. Le cardinal Bembo était un ennemi du tils du cordonnier Luca. Et jouant sur ce nom l'Arétin pouvait se donner comme le cinquième évangéliste, lui qui valait bien un Bembo, quatrième évangéliste. Ceci renforcerait l'hypothèse que Luca serait le nom patronymique de notre Pierre.

l4 L'AnÉTIN

pas avec beaucoup de vivacité à l'égard de son père, l'amour filial de notre Pierre se reporta tout entier sur sa mère, une très belle fille du peuple nommée Tita. L'Arétin l'aima tendrement. On en a conclu qu'elle était mariée. Et rien n'est moins certain. Messer Luca pouvait bien vivre en concubinage avec Monna Tita. Elle a passé pendant quelque siècles pour une mérétrice de bas étage et certains arétiniens voudraient maintenant en faire une sainte ! Il n'y a pas apparence de cela. L'Arétin pouvait bien aimer sa mère de tout son cœur, au cas môme où elle eût été une prostituée.

Au demeurant, on n'est pas au courant de la vie que mena la Tite, mais on est cerlain avant tout de sa beauté dont furent touchés de nombreux artistes qui voulurent la rendre immortelle.

En somme, l'origine de l'Arétin est obscure, mais nullement monstrueuse. On est loin du sacrilège qui, lui donnant pour parents un tertiaire et une béguine, faisait de lui l'Antéchrist môme, selon la légende toujours accréditée qui veut que le père de cette incarnation du mal, encore à venir, soit un religieux, et sa mère, une religieuse. On sait aussi que l'Arétin eut deux sœurs qui se marièrent. .

L'enfance de notre Pierre fut assez négligée. Il était précoce, lisait tout ce qui lui tombait sous la

PIEJVRE AHETIN

main, dévorant avant tout avec passion les romans chevaleresques, les divers épis des épiques dont sont formés i Reali di Fiancia, ces Royaux de France, dont plus tard il devait combattre l'influence très considérable à cette époque en Italie où lis ne sont pas encore oubliés aujourd'hui. Il alla bientôt à Pérouse,oùil faisait déjà des vers : il étudia la peiuture. Un livre découvert à la Marciana par M. D'Ancona, en prouvant la précocité poétique du jeune Arétin, démontre aussi qu'il se destinait pour les arts : Opéra nova del Jecunclissinio aiovene Pietro Arelino zoé strambotti, soneêli, capitoli, epistole, barzellette e una desperata; et à la fin impresso in Venetia per Nicolo Zopino nel MCCCCCXI a di XXII di Zenûro. L'Arétin avait alors 19 ans. Les sonnets sont précédés de cet avertissement : quelques choses d'un adolescent Arétin Pierre étudiant en cette faculté et en peinture. Un sonnet dans lequel il est question d'un Pérugin, indique assez que l'Arétin était alors à Pérouse. Un capitolo trouvé plus tard sur une colonne, à Rialto, en novembre i532, fait aussi allusion à ces tentatives artistiques :

0 combien cela t'aurait rapporté plus de fruit et de louange,

Si ta n'avais pas laissé ton pinceau, S'il est vrai que tu aies été peintre un temps comme je l'ai

[entendu dire, Plutôt que de vouloir devenir, ù petit misérable, De Maître, Poète.

En i5i7, l'Arétin alla à Rome. Il y fut vite connu et craint à cause de ses satires. Il entra au service du pape Léon X et du cardinal Jules Médicis. Après avoir fait une violente opposition à l'élection d'Adrien VI, le détesté pape flamand, en prenant pour interprètes Marforio et Pasquin, l'Arélin quitta Rome avec le cardinal et ne revint que lorsque celui-ci fut élu pape sous le nom de Clément VII, le 19 nov. i523. L'Arétin avait alors 3i ans. Il jouissait à la cour de Clément de beaucoup de considération et pouvait beaucoup sur l'esprit du pontife ( 1).

En i524 éclate le scandale des figures de Jules Romain, gravées par Marc Antoine. En 1626, l'Arétin écrit les 16 sonnets. Il est en guerre avec le Dataire Giberli, qui tente de le faire assassiner par le Bolonais Achille de la Volta. A peine remis de ses blessures, MesserPietro quitte Rome pour aller retrouver Jean des Bandes-Noires, qui l'accueille à bras ouverts. Le fameux capitaine meurt en 1527. L'Arétin, revenu à Rome, assiste au sac de la ville. Clément VII meurt, et TArétin, ne se sentant plus en sûreté, se réfugiée Venise où il arrive le 25 n.ars 1527 et s'y établit, disantaux cours un adieu défi-

(1) Baschet, Donumen'i inediti su Pietro Arelino. Archivo slorico italiano, t. 111, a* parlie.

l'IEli RR AI\KTIN

nitif. C'est alors qu'homme libre par la grâce de Dieu il s'intitule : le Fléau des Princes, le Vcridique et le Divin. « Pourquoi, s'est demandé Jacobus Gaddius (i), s'arrogea-t-il la divinité avec le consentement de ses contemporains ? Je ne sais. A moins que, peut-être, il ne voulût signifier qu'il exerçait les fonctions de Dieu, en foudroyant, au semblant de très hautes montagnes, les têtes les plus élevées. »

A Venise, l'Arétin trouve le moyen de s'enrichir en écrivant des lettres. Passant tour à tour, du parti de François Ier dans celui de Charles-Quint, respecté par le roi et par l'empereur, honoré par les papes, l'Arétin, comblé d'honneurs, dispose de la plus haute puissance de son temps. On le craint, on le flatte, il a de nombreux ennemis dont il est à l'abri et ses amis sont plus nombreux encore. Ils font partie de toutes les classes de la société. Son nom est fameux jusqu'en Perse. 11 habite, sur le Canal Grande, un palais somptueux détruit aujourd'hui. Au lieu d'intendants et de majordomes, ce sont six belles filles qui dirigent sa maison ; on les appelle les Arétines. Il choisit tes maîtresses comme ses commensaux, dans la no-

(i) Cité par Bayle (Dict.).

i8 l'arétin

blesse aussi bien que parmi le peuple. Sa maison est ouverte à tous comme un port de mer. C'est une hôtellerie pour les pèlerins affligés, pour les lettrés affamés et pour toute sorte de chevaliers errants. Généreux à l'excès, il donne tout ce qu'il p< ssède,ne parvenant pas cependant à s'appauvrir. Chaque jour, de sa petite écriture nette et nerveuse, il .îcrit des lettres destinées, par menaces ou par flatteries, à provoquer des dons, à entretenir i'adm irai ion et une sainte terreur de sa plume si ctince'ante. il écrit vite, improvisant en quelque sorte des comédies où Ton a pu voir en lui un précurseur de Molière, des écrits satiriques et libres selon la mode du temps, des paraphrases religieuses pour lesquellesil doit ambitionner en vain le chapeaude cardinal. Il compose des poèmes chevaleresques qui n'en finissent plus et qu'if détruit lui-même,, mais pour se consoler en écrit des parodies. L'influence de ces faciles écrits se fait sentir non seulement en Italie, mais en France, en Espagne, en Allemagne-. II règle le goût, s'intéresse aux artistes et entasse chez lui les œuvres d'art.

A peine à Venise, il rencontre le Titien qui devient son compère et commence immédiatement son premier portrait qui, trois mois après, fut envoyé au marquis de Mantoue. L'amitié du peintre et du Divin ne devait plus cesser. Parmi ses amis, on peut citer encore le Sansovino, Sébastien del

Page 1