‹ L'ArétinChapitre 2 sur 89 · PIERRE ARÉTIN I · texte numérisé non relu

PIERRE ARÉTIN I

Piombo, le Sodoma, Jules Romain, Giovanni da Udineet même Michel- Ange qui, s'il semble n'avoir jamais voulu donner de ses œuvres à l'Àrétin, qui sollicitait ce don, n'en tenait pas moins le Fléau des Princes en hante estime, écrivant : « Le Roi et l'Empereur avaient en très grande grâce que la plume de l'Arétin les nommât. »

Dans le palais qu'il habitait, se pressait chaque jour la foule des artistes, des disciples, des patriciens, des aventuriers, des ecclésiastiques, des mérétrices, des ganymèdesel des étrangers. L'Arélin plaisante et rit souvent à gorge déployée. Il est l'homme le plus libre du monde, il ne craint personne. Il reçoit desprésents de tous les souverains. François Ier et Charles-Ouint lui ont donné des chaînes d'or, mais ne l'ont point enchaîné. Il se croit le droit de changer de parti. Il a consciencede sa puissance. Et, seul, parmi Iesgens de lettres de son temps, il n'est pas parasite. On a dit que c'était un maître chanteur, mais on a exagéré. Il a des talents et peut rendre des services. Il n'est que trop juste qu'on les lui paye. Il ne ménage rien et dit hardiment sa pensée. Il a reproché au roi de France d'avoir, à cause de son alliance avec les Turcs,plongé dans le cœur de la chrétienté le couteau ottoman. Fléau des Princes, il les flagelle par droit divin. L'opinion publique loi était, après tout, très favo- «bîe, et les prédicateurs ne se gênaient pas pour

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déclarer que, poursuivant le dessein de réformer la nation humaine, la nature et Dieu ne pourraient pas trouver de meilleur moyen que de produire beaucoup de Pierre Arétin.

Le Divin ayant quitté les cours en a maintenant une dans laquelle il se promène en despote bon enfant, incapable de maîtriser ses colères sans durée, et bon de cette bonté qui faisait dire à Jean des Bandes-Noires qu'elle était la source de la plupart des désagréments éprouvés par Messer Pietro. Et de fait, il veut que tout le monde soit heureux autour de lui. Pour cela, il est très humain avec les femmes de sa maison, jovial, hospitalier et généreux, tenant table ouverte, libéral au point de donner cela même à quoi il tient le plus. Le regard du Divino va de la vue merveilleuse qu'on découvre de son palais aux groupes de joueurs, aux artistes qui disputent sur l'idéal, il s'arrête avec complaisance sur les belles courtisanes, sur leshonnêlcsdames et sur les ganymèdes aux forces lascives. Car s'il aime beaucoup les femmes et si deux fois au moins il a connu le véritable amour qui est passionné, respectueux et même sans espoir, il ne méprise pas des plaisirs qui, comme aujourd'hui mème,choquant l'autorité, ne passaient pour honteux qu'aux yeux d'un très petit nombre de particuliers. Il ne faut pas oublier que GiovannantonioBazzi n'a pas peur d'êlre appelé le Sodoma, que le Berni, le Tasse,

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Michel-Ange et bien d'autres eussent mérité le même surnom. Mais pour l'amant de Laura la cuisinière, de la comtesse Matrina, de la vertueuse Angela Serena, de la malheureuse et frivole Perina Ricciaje caprice socratique n'a que l'importance passagère d'un divertissement ou d'une affaire. Il a des filles et s'occupe de leur établissement. Le Divino que l'Arioste a célébré, que François I9r charmé par son esprit avait voulu attirer à sa cour, que Charles-Quint fit chevaucher à son côté, que le pape Jules III baisa au front et auquel il conféra l'ordre de Saint Pierre, eut une vieillesse magnifique et l'Ammirato dit qu'on aurait difficilement vu un vieillard plus beau et plus somptueusement velu.

Les fables les plus grossières ont couru sur les circonstances qui entourèrent la mort du Flagello dei Principi. On a retrouvé un témoignage authentique et précis de son décès. C'est un certificat notarié et revêtu du firman ducal fait à la requête d'un certain Domenico Nardi da Reggio, probablement pour couper court aux bruits calomnieux qui recommençaient à courir sur la mort de l'Aréliti. Il contient les déclarations de Pietro Paolo D'iinetrio, curé de San Luca, paroisse du Divin à Venise. Ce curé atteste, en 1 58 1, c'est-à-dire a5

ans après la mort de Pierre, avoir enseveli chrétiennement l'Arétin et dit qu'il mourut de mort subite, tombant d'une chaise caquetoire, et que le jeudi saint avant de finir ses ultimes jours il se confessa et communia pleurant extrêmement, et le bon prêtre affirme que cela s'est bien passé ainsi, comme il l'a vu lui-même.

C'est que l'Arétin n'était pas un mécréant. Il avait un confesseur, le père An gelo Testa, et suivait les offices. S'il se moque des moines, il respecte infiniment la religion. Jules I î f n'a pas voulu en faire un cardinal. Et ce refus paraît avoir eu des raisons plus politiques que morales. Celui qui écrivit tant d'ouvrages pieux et les ornait arec la reproduction de la fameuse médaille qui le proclamait Fléau des Princes était, autant que bien d'autres, digne de la pourpre cardinalice et, n'eût été la bassesse de son extraction, n'aurait peutêtre pas fait si mauvaise figure sur le trône pontifical!

L'Arétin a laissé (î) une œuvre importante; outre ses Lettres laudatives où il y a des renseignements très précieux et particulièrement pour l'histoire de

(î) Je donne plus loin un essai de Bibliographie Arétinesque. Elle estirès embrouillée et tenter de la débrouiller c'est peut-être rcm.re aux Lettres un service signalé.

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l'Ait, ses pamphlets et ses poésies de circonstance, il a donné une tragédie en vers, Orasia, et cinq comédies en prose : il Mariscalco^la Cortigiana, ripocriia, la Talanta, il Fiiosofo, où l'on découvre des mérites du premier ordre. On a bien avancé que ï Hypocrite aurait été le prototype du Tartufe: Molière ayant connu celte pièce à Grenoble, grâce à Chorier (ï). La plus remarquable tragédie italienne duxvi0 çièele (et peut-être de tout le théâtre i(alien), c'est VOrazia. Cet ouvrage a longtemps passé inaperçu, bien que l'Arétin n'ait pas manqué une occasion de proclamer que i Orasia était son chefd'œuvre. Il n'est pas impossible, au demeurant, que cette tragédie ait inspiré Y Horace deCorneille, mais elle a certainement inspiré la pièce de Lope de Vega. Ces auteurs ne s'en sont pas réclames, à cause, sans doute, du mépris que les ennemis du Fléau des Princes ont fait retomber sur son nom. L' Orasia (c'est-à-dire la tragédie des Horaces) est en cinq actes avec chœurs et construite selon les lois trissinniennes (c'est-à-dire : lea règles d'Anstote).

Le théâtre italien du xvie siècle fournit des modèles à toute l'Europe, mais tandis que la Tragédie

(ï) Il semble que l'Arétin ait joui d'une grande vogue parmi tes lettrés du Dauphiné.Oans son ouvrage sur l'Arétin (Hachette, i3g5», M. Pierre Gatithiezcite une pièce dont le Divin est un des personnages : le (Partisan parfait, tragi-comé'die par M. D. G. B. -T. Grenoble, Jeau-.Mcolas, i6>8. — Cette pièce est attribuée à Gabriel Gilbert.

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humaniste remplaçait peu à peu le Drame populaire, il y eut en Italie deux sortes de comédies qui ne se mêlèrent point. La comédie de la rue se maintenait sous le nom de Commet/a dell'Arleoxx comédie improvisée. Elle pénétrait même dans les palais où ei!e mettait sa fantaisie parmi les scènes mythologiques que viennent rompre et égayer des querelles de masques gracieux ou grotesques, des mêlées de fous et de bossus se battant à coups de vessies de porc.

A côté de la Farce Improvisée, la Comédie Ecrite prospérait. On peut la diviser en plusieurs genres : et d'abord la Comédie Littéraire qui tentait de s'imposer. Son point de départ fut l'imitation de Plante et de Térence que l'on avait souvent joués en latin, à Rome, à Florence, à Ferrare. Elle produisit des œuvres en vers et en prose et ses représentants les plus illustres furent l'Arioste et le cardinal de Bibbiena.

La seule Comédie de Caractère vraiment digne de ce nom et s'élevant au sublime comique est due à Machiavel : c'est la Mandragore^ un des chefsd'œuvre du théâtre italien.

La Comédie Populaire Ecrite produit un grand nombre de pièces excellentes. C'est dans les farces écrites ou improvisées, dialectales ou italiennes, que se sont réfugiées la vie et la vérité. La Comédh Populaire Ecrite en italien se hausse très haut

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à cette époque avec les œuvres pleines de verve et bien observées de Cecchi, d'Annibal Caro, de Délia Porta, de Giordano Bruno et surtout de l'Aréiin.Ses cinq comédies sontamusantesetabondent en détails comiques du premier ordre. Les sujets eu sont assez simples. Cependant, le Divin aime à compliquer plusieurs imbroglios dans une seule comédie et comme son style est plein d'allusions aux choses de l'époque, et même aux détails de sa propre vie, ses comédies peuvent paraître un peu embrouillées, mais elles témoignent d'une imagination extrêmement vive et comptent parmi les meilleures pièces de l'époque.

Les ouvrages religieux du Divin eurent une vogue considérable. Il paraphrase les psaumes pénitentiels, parle de l'humanité du Christ, de la vie de la Vierge Marie, de la Passion de Jésus-Christ, de la vie de Sainte Catherine. 11 a composé une œuvre chevaleresque dont les strophes se comptaient par dizaines de mille, mais il la détruisit lui-même, ne nous laissant que des poèmes inachevés, comme le Lagrime d'Angelica ou la Marfîsa,el des parodies également inachevées, comme YOrlandino,(\\x\ eut un très grand succès, et YAstolfeide, dont on ne connaît qu'un exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale et sur lequel on trouve cette note manuscrite : Non ce ne sono che Tre Canti. Moite Coi/lionerie e pochissime cose.

Onadilde l'Arélin qu'il était un grand prosateur, mais un poète médiocre. Je suis d'avis que celle opinion est en partie très injuste, car le Divin a été, pour le moins, un poète satirique du premier ordre. Certaines de ses pasquinades (i) ne sont pas inférieures à quelques beaux morceaux de Victor Hugo, dans les Châtiments.

Pour ma part, je suis d'avis que l'on devrait restituer à l'ArétiD, et tout au moins en partie, la paternité de quelques ouvrages comme la Pultana rrante (2), il Trentu.no de la Zajjetta, que l'on attribue à Lorenzo Veniero, et la Tarijfa délie Put' tane, ouvrages auxquels il me paraît impossible que l'Arétin n'ait pas mis la main. Lorenzo Veniero, qui devait plus tard siéger au Sénat et remplir de hautes fonctions dans le gouvernement de la République vénitienne, avait vingt ans lorsque Franceso Zeno l'amena à l'Arélin pour que celui-ci le formât. Et ma conviction est faite : la Puttana errante, la Zaffetta et sou trentuno ont trop de points de ressemblance avec les liagionamenti pour que je n'y reconnaisse point le génie arétinesque même.

(1) Voir : Pasquinale di Pietro Aretino ed anomme per il conclave e Velezione di Adrinno VI pub. et ill. da Villorio Rotti. Palermo-Torioo, G. Clauses, 1 89 1 , in- 16.

(2) La l'utlana errante rst un poème en quatre chants qui n'» rien à voir avec l'insipJe dialogue de Marguerite et de Julie. qu'on a aussi intitulé la Puttana errante. C'est dans cett» plate êlucffbratîon, qui n'a rien d arciicesque, que l'on trouve rémunération de 35 postures.

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Je vais plus loin et, volontiers, je verrais dans ces poèmes l'œuvre dissimulée de l'Arétin. Je pense que le Divin ne se souciait pas de s'attirer des désagrémenls en se moquant ouvertement des mérétrices. Jl avait peut-être à se venger de celte Elena BaJlerina, qui est la putain errante (i) et de la Zaffelta. lia plu à l'Arétin de mettre ses sarcasmes au compte du jeune Veniero qui ne demandait pas mieux, et qui, sans doute, était très fier de se faire passer pour l'auteur d'ouvrages d'une audace aussi brillante. Et cependant l'Arétin a beau dire que la Puttana est l'œuvre du Veniero, son creato, il a beau, au début de la Zaffetta, parlant au nom du Veniero, se gausser de ceux qui disent que la Puttana errante est un ouvrage arétinesque, il ne faut pas se laisser prendre à ses supercheries et à ces coquetteries d'auteur. Au fond, l'AréUt* regrette d'avoir dépensé tant d'esprit dont bénéficie son disciple, il reprend les traits les mieux venus de ces poèmes et s'en ressert dans les Ragio* na menti , y mentionnant la Putain errante en se gardant bien de parler du Veniero. Le Tarif des putains de Venise ressemble trop à la Putain errante et à la ZaJJeita pour ne point provenir de la même imagination. Cette composition, dont le

(1) Dans le FilosoJ'o, l'Arétin mentionne le poème de la putain errante et il ne cite pas volontiers les ouvrages contemporains dont îl n'e»t pas l'auteur.

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titre italien est la Tariffa délie Puttane di Venegia, a été vraisemblablement composée en manière de récréation par l'Arétin,le Veniero et d'autres amis entre la Première et la Deuxième partie des Ragionamenti. L'Arétin la mentionne dans la première journée de cette Deuxième Partie, qui parut plus tard. Les allusions à lui-même et au Veniero ont été mises là, très probablement pour qu'on ne découvrît pas quel était l'auteur.

Bref, si l'Arétin n'a pas écrit les trois ouvrages dont il a été question, il leur a beaucoup emprunté, et cela n'est pas dans ses habitudes. Il tire, en général, de son propre fonds tout ce qu'il écrit. II travaille si vile que plagier ne pourrait que le retarder inutilement. D'ailleurs, n'a-t-il pas dit dans certaine phrase qu'on pourrait rapprocher d'un vers de Musset :

« Il vaut mieux boiredans ton hanap de bois que dans la coupe d'or d'autrui. »

Je ne veux nullement avancer au demeurant que l'Arétin n'ait pas subi l'influence d'auteurs qui l'ont précédé ou même contemporains. Sans parler de Boccace et des autres Italiens dont la lecture a formé son esprit en lui donnant une direction, il serait injuste de ne pas citer l'Es-

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pagnol Francisco Delicado ou Delgado, qui paraît avoir eu une influence immédiate sur le talent du Divin. Ce Francisque ou François Délicat, dont la vie, le rôle et les œuvres sont encore mal connus, vivait en Italie. Il était à Rome en môme temps que l'Arétin et alla à Venise peu de temps après lui. Il y publia en 1628, avant que l'Arétin ne composât ses Journées putanesques, une nouvelle dramatique intitulée la Lozana Andaluza, qui, indubitablement,estleprototypedes/iaf7/o/m/?ze/z/f, ayant elle-même pour modèle la fameuse Célesline. L'Arétin entendait l'espagnol, comme il apparaît à la lecture de ses dialogues. II a connu la Lozana Andaluza, et, sans doute, son auteur, qui était un lettré et un savant. Quoi qu'il en soit, il ne le mentionne nulle part.

La Lozana Andaluza fut composée à Rome pendant le séjour qu'y fit Délicat. Il la retoucha à Venise avant de l'y publier. J'attribuerais volontiers à ce Francisque Délicat un ouvrage qui a été longtemps donné comme étant de l'Arétin, et qui a comme titre le nom d'un fameux éditeur vénitien. Jeveux parler du Zoppino(i) danslequelon reconnaîtra volontiers bien des traces du goût espagnol. En tout cas, le Zoppino n'est pas de l'Arétin, tout

(i)Cf. Dialogue du Zoppino... attribué à Francisco Delicado, auteur de la Lozana Andaluza... Paris, Bibliothèque des curieux ((911), un vol. in-ia.

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le monde est d'accord à ce sujet. D'autre part, au Mamotreto ou cahier XXXIX de la Lozana Andaluza, Délicat mentionne le Zoppino, qui ne devait paraître à Venise qu'en 1 539. après les Six journées ou Caprices de lArélin. Et l'on trouverait bien des ressemblances entre la Lozana Andaluza et le Zoppino qui tous deux, sans doute, furent composés à Rome et retouchés à Venise.

Néanmoins, l'Arétin échappe, quant à son ouvrage même des Caprices, à tout reproche d'imitation et de plagiat, de même que Francisque Délicat ne peut être appelé un imitateur de la Célestine, bien qu'elle ait été le modèle de la Lozana Andaluza, dont elle diffère de toutes les façons. Mes hypothèses sur l'influence et les ouvrages de Francisque Délicat n'infirment point, du reste, mon opinion touchant la Putain, la ZaJJetta et le Tarif. L'Arétin ne s'est peut-être cacké de les avoir écrits, en tout ou en partie, que parce qu'à Venise, attaquer nommément la renommée des grérétrices de la République et même des courtisanes romaines, cela pouvait être infiniment plus dangereux que de se moquer du Roi ou de L'Empereur.

On a pensé que le Divin, dont le nom est popu-

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laire eu France, y était trop mal connu. On a choisi pour le faire couuaitre des passages tires de ceux de ses ouvrages où sa personnalité s'est affirmée le plus agréablement et qui lui font une place à part parmi les écrivains de tous les temps.

On n'a pas cru de\ oir donner les seize Sonnets luxurieux. C'est, parmi les ouvrages de l'Arétin, le plus célèbre, mais non le plus ignoré. On sait que le nombre de ces sonnets a été porté, après la mort du Fléau des Princes, jusqu'à 26, quantité qui ne répond pas à celle des figures de Jules Romain.

li n'existe pas encorede travail définitif touchant l'histoire de ces sonnets; néanmoins celui (1) du savant Alcide Bonneau, à l'érudition élégante et inépuisable duquel on doit la plupart des travaux publiés par Liseux, fait autorité. Quant aux fameux dessins de Jules Romain, gravés par Marc-Antoine Raimondi, ils ont complètement disparu. On a donné récemment une réimpression de l'édition de Bonneau, où l'on trouve les fac-similés d'une série

(1) Les sonnets luxurieux du divin Pietro Aretino, texte italien, le seul authentique et traduction littérale par le traducteur des Bagionamenti avec une notice sur les sonnets luxurieux, l'époque de leur eonaposiiiou, les rapports de l'Arétin avec la cour de Home et •ur les dessins de Jules Romain, gravés par Marc-Antoine. Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux et ses amie», i Paris, i8da,. Cf. aussi l'œuvre du Divin Arétin... (in-8, Paris, Bibliothèque des Curieux, 1909).

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de calques datant du xviii» siècle et qui auraient été copiés sur les gravures de Marc-Antoine (i). Mais n'y a-i-il pas là-dessous quelque supercherie? Ces images coïncident presque entièrement avec la descriptionqu'avaitdonnéeBonneau de l'apparence que devaient avoir les gravures disparues. Mais sont-ce bien là des calques datant du xvme siècle ou bien ne s'agirait-il pas plutôt d'une habile reconstitution faite d'après la description de Bonneau et où Ton a mis quelques différences pour que l'authenticité des calques parûtmoins discutable? Je ne sais. Toujours est-il que cette publication a été saisie après son apparition et son éditeur menacé de poursuites. Cependant, au bout de quelques temps, ses livres lui ont été rendus.

La Bibliothèque Nationale en possède un exemplaire qui se trouvée l'Enfer, sans toutefois avoir été porté au catalogue... Voilà donc un livre qui jouit d'un traitement bien particulier...

(l) Les Sonnets luxurieux de l'Arêtin (I sonetti lussuriosi di Pietro Arelino). Texte italien et traduction en regard accompagnée de la notice et de commentaires de Is. Liseux et publics pour 11 première fois avec la suite complète des dessins de Julss Romain d'après des documents oripinaux (Paris, 1904), — pet. in-4 oblong, cartonné, imprimé en deux couleurs, encadrements typographiques. i6d pages de texte, 16 fac-similés et 17 gravures en taille-douce. Ces 17 gravures comprennent un frontispice et les gravures achevées par un artiste moderne d'après les calques.

Ce livre a été publié par l'éditeur Hirsch. Ajoutons que le» commentaires supposés d'I. Liseux sont, en réalité, de l'érudit Alcid* Bonnean.

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En se servant du recueil du Cosmopolite (i), Alcide Bonneau a pu reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage fescennin du Divin.

Ce n'est pas que parmi les autres sonnets il n'y en ait pas qui puissent Ôtre aussi attribués à l'Arétin. Ainsi le sonnet qui sert de préambule à la Corona de Cazzi, comme on a appelé postérieurement ce petit recueil, peut fort bien être également de l'Arétin. Le premier quatrain est aussi le premier du sonnet qui sert de proème à la Tariffa

(i) Alcide Bonneau fait remarquer que : « dans ce Recueil, les sonnets sont intitulés : Corona di Catzi, Sonnetti [sic] Divi Arefini.» Ce n'est pas tout à fait exact ; dans le Cosmopolite on trouve : Divi Aretini Sonnetti et ce mauvais latin, qui choquait Alcide Bonneau, devient plus macaronique encore au titre du premier Sonnet : Divi Aretini Sonnetto primo.

Le recueil dit du Cosmopolite est peu connu. En voici le titre : Recueil de pièces choisies rassemblées par les soins du Cosmopolite. A Anconne.ches Vriel Bandant, à V enseigne de la Liberté MDCCXXXV. J'en ai vu une réimpression (i835), qui présente quelques différences dans le titre. Un des exemplaires, conservé à l'Enfer de la Bibliothèque Nationale, porte cette note manuscrite :

« Ce Recueil a été formé par M. Je duc d'Aiguillon, père du dernier mort, imprimé par lui et chez lui en sa terre de Verets, en Touraine, et tiré au nombre de douze exemplaires seulement.

« La femme de son intendant.qu'il avait fait proie et qui était dans un entre-sol où elle travaillait, lui cria un jour : Monsieur le Duc faut-il deux R au mot F.....?\\ répondit gravement : // en vaudrait bien la peine, mais l'usage est de n'y en mettre qu'un. L'Epitre à M" de Miramion, qui est à la tête de l'ouvrage, ainsi que la Préface, sont de M. de Moticrif. On trouve à la fin du volume une traduction en vers français des Noels Bourguignons qui n'existe que là.

<« Ce recueil d'ordures est sans contredit le plus complet et le plus rare qu'il y ait ; il renferme beaucoup de pièces qu'on rechercherait bien inutilement ailleurs. »

délie Puttane di Venegia, qui me paraît aroir été compose au moins en partie par l'Arétin.

Les Sonnets luxurieux de l'Arétin sont à queue, colla coda. On appelle ainsi des sonnets auxquels on «joute une queue d'un ou plusieurs tercets dont Je premier vers n'est qu'un simple hémistiche rimant avec le dernier vers du tercet précédent. La f(ueue des Sonnets luxurieux n'est que d'un tercet.

ma les deux premiers vers de la queue du sonnet IL l'Arétin fait allusion (à la fin de i525), sous forme d'apostrophe, à ses récents déboires à la cour do Rome.

Et crève dans un palais, ^sire Courtisan, et attends qu'un tel meure.

La queue du Sonnet IV:

— Je ne m'en irai pas, Sigoora chère, d'une aussi rlcuc^ bêtise,

isad bien même je croirais délivrer le roi de France.

dont le dernier vers fait allusion à la captivité de François Ier qui dura de février 1 525 à mars i5i6j nous renseigne sur l'époque à laquelle furent composés ces sonnets. C'est vraisemblablement vers 1 1 fin (ie i5a5 et peut-être à Mantoue. On est à pe i près certain maintenant qu'ils ne furent pas imprimés du vivant de l'Arétin et que l'histoire du scan-

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dalcqu'ils causèrent à Rome (histoire qui complète si bien ceile du scandale causé par les gravures de Marc-Antoine) est une fable imaginée de bonne foi ou non par Mazzuchell'.

Au sonnet VII, l'Arétin mentionne un plaisant personnage : Fra Mariano. Il s'appelait Marir.no Fetli et avait été barbier de Liurent de Médieis, père de Léon X, qui, à cause de ses bouffonneries et de ses joyeux « caprices », en fit le Fra! Piornbo, Frère du Plomb ou Plombier des Bulles Apostoliques, à la Chancellerie pontificale. I. iice du Plomb était une sinécure lucrative dont Bramante avait joui avant Fra Mariano. Après la mort de celui-ci, Benvenuto Cellini intrigua pour lui succéder, mais le pape Clément VII lui préféra le peintre Sebastiano Luciani, dit del Piombo, à cause de sa charge. Mariano Fetti, qui entra d l'ordre des Chartreux, avait été un partisan de vonarole et un témoin de la lin cruelle de ce r mateur. C'était un ancien compagnon du peint;'; dominicain Bartolomeo délia Porta, qu'il clir de peindre un Saint Pierre et Saint Paul. Fia Mariano, devenu un personnage important, pouvait obtenir facilement des faveurs aux artistes. Le pape lui avait donné pour son Ordre l'église Sj Silveslre et il y occupa de nombreux peintres. Bans la 2e partie des flayionamenti, l'Are ti a parle des merveilleux jardins que Fra Mariano powédaat à

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Rome sur le Monte Gavallo. Dans son Dialogue des Cours, \\ fail raconter parPielro Piccardo quelques-uns des caprices du facétieux Plombier. Il le montre à la fin d'un festin à la cour pontificale dansant sur la table en jonglant avec des torches allumées. Léon X ne pouvait se passer de Fra Mariano, qui fut son bouffon préféré et dont les bouffonneries, qu'on appelait ses caprices, étaient célèbres dans toute l'Italie. Alfonso Pauluzzo ou Pocolucci, ambassadeur à Rome du duc de Ferrare, Alphonse d'Esté, lui décrit dans une lettre datée du 8 mars i5io, une représentation des Suppositi de l'Arioste, donnée le dimanche précédent au Vatican en présence de Léon X et d'une nombreuse assemblée. Entre autres détails intéressants, l'Ambassadeur dit que le décor brossé par Raphaël était caché avant la représentation par un rideau « sur lequel était peint Fra Mariano avec quelques diables qui jouaient avec lui de chaque côté de la toile, et puis, au milieu de la toile, il y avait une. inscription qui disait : Ce sont là les caprices de Fra Mariano. » Il était très gourmand et, dans la Corligiana, l'Are tin fait dire au Rosso par un pêcheur qui lui montre quelques lamproies : « Les autres viennent d'être achetées par le majordome de Fra Mariano pour offrir à souper au Moro, à Brandino, au Prolo, à Troja et à tous ces gloutons de Palais. » Léon X faisait

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souvent manger à sa table Fra Mariano dont l'appétit était formidable et qui buvait à proportion. Il inventa les saucisses à la chair de pigeon et prisait surtout les ortolans, les becsfigues, les faisans, les paons et les lamproies. Sa voracité était inimaginable : il ne faisait qu'une bouchée d'un pigeon ; durant un seul repas, il dévorait vingt chapons et gobait quatre cents œufs. La délicatesse d<; son goût laissait parfois à désirer; un seigneur parvint à lui faire avaler un bout de vieux cîlble en guise d'anguille. Une autre fois, il mangea tout un froc de moine, en camelot graisseux et plein de crasse. Il n'était pas le seul, d'ailleurs, qui se livrât à ces excentricités à la cour de Léon X. L'Arétin cite aussi un autre frère dont la spécialité était de manger des bonnets. Un de mes amis, poète de talent, était pris, voici quelques années, lorsqu'il avait un peu bu en compagnie, de fringales qui le poussaient à manger les objets les moins comestibles : boites d'allumettes, crayons, journaux, etc. Il avait même un goût très particulier pour les chapeaux, commençant toujours par dévorer le sien et passant ensuite à ceux de l'assemblée. Un soir d'été, il venait de se repaître de quelques couvre-chefs, lorsque la vue d'un Anglais qui passait, coiffé d'un canotier de paille blanc et noir, réveilla soudain son appétit. Il réussit à s'emparer du chapeau trujjè et le mordit à belles dents, s'en

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délectant, tandis que l'Anglais, effrayé, se sauvait ou courant par la rue des Trois-Frères.

Bouffon et glouton, Fra Mariano n'était pas moins farceur, et la moindre de ses espiègleries, c'était, à table, de renverser les sauces sur les vêtements des convives. Ses traits d'esprit avaient un grand succès, c'est lui qui surnomma Lucqwes : l'Urinai des Nuées, parce qu'il y pleut toujours. Léon X avait composé une épitaphe anticipée de son bouffon:

Un frère blanc dessous et noir dessus,

En g.ieule et en maboulerie très excellent,

Au .le'iors porc et dedans puant

Tandis qu'il vécut, maintenant infecte un cimetière.

Ce n'est pas d'eau bénite ni de psautier Qu'il faut te munir, Passant ! Mais seulement, Si tu veux faire une cho;e agréable à son esprit, Arrose le de bon vin et raisonne sur zéro.

L'autre serait perdue, car il ne crut que peu, Bien qu'en effet il simulai la religion, Mais il le fil pour fuir un plus triste jeu,

Parce qu'entre les moines il fut plutôt bouffon Que compagnon, et il tenait pour le cuisinier Plus que pour le sacristain, et plaisanta avec le caviste.

Et pour conclusion, L'àme au feu, il apporta de la renommée en bas. fei tu ne peux tomber mort, étudie le pas.

Fra Mariano aurait pu lui-même composer cette épitaphe pour le plaisant pontife, son bienfaiteur, auquel il survécut. Selon l un des nombreux bruits

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qui coururent alors, il assista seuîà son agenfc et, le voyant mourir sans sacramentel lui cria : « Soiv venez-vous de Dieu, SainL-Père 1 » Cette neric n'est pas la moins fantastique de celles auxquelles il se soit livré. Au demeurant, c'élait un brave homme de courtisan, plus dévot qu'on ne supposerait, très charitable et plein d'affabilité, et osa mort, en i53i ,il édifia tout le monde. M. Arturo Graf a consacré à Fra Mariano Felti un important chapitre dans attraverso il 5oo (Turin, i888;.

Au sonnet IX, il y a une allusion au Rosso, bouffon romain dont l'Arétin a fait un des personnages de la Corligiana.il ïe mentionne encore dans les Ragionamenti, où laNanna dit que Rome resterait veuve si elle « perdait le Rosso qui fait merveille avec ses gentillesses ». Ortensio Lando dit : « Le Rosso, bouffon, acquit en servant Hippolvlc, cardinal des Médicis, une grande fortune et de la renommée et il vivra éternellement. » Le même sonnet mentionne aussi Marforio, que l'Arétin prit souvent pour interprète avec Pasquin. C'est à propos de ses pasquinades, dont j'ai parlé, que, dans unelettre adressée en 1 537 à Gian-Jacopo Leonardo, ambassadeur du duc d'Urbin, le Divin, racontant un rêve où Apollon le couvrait de couronnes diverses appropriées à ses diverses productions, dit avoir reçu une couronne d'orties pour ses sonnets contre les prêtres-

•4° l'ai\étin

Le sonnet XII est un des meilleurs. En voici une traduction où l'on a essayé de conserver le mouvement et la sonorité de l'italien...

Mars, le plus maudit de tous les poltrons. On ne se place pas ainsi sous une femmelette Et l'on ne F... pas Vénus à l'aveuglette Avec tant de furie et si peu de discrétion.

— Je ne suis pas Mars, je suis Hercule Rançon, Et je vous f..., vous qui êtes Angiola la Grecque, Et si maintenant j'avais là mon rebec,

Je vous f...rai sonnant une chanson.

Et vous, Signora, ma douce épouse, Dans le mirely vous ferez baller la chouze En remuant le c. 1 et en poussant très fort.

— Oui, Seigneur.car je jouis beaucoupenmedonnantà vous. Mais je crains que l'Amour ne me donne la mort

Avec vos armes, étant un enfant et un fou.

Cupidon est mon bardachc, or Il est votre fils, et mes armes il les garde Pour les consacrer à la déesse de la lâcheté paillarde.

Ce sonnet met donc en scène une courtisane célèbre, Angiola Greca, et un personnage nommé Ercolc Rangone.

L'Arétin a été, à diverses reprises, en relations avec des membres de l'illustre famille des Rangonù

Il y avait à cette époque deux personnages du nom de Ercole ou Hercule Rangone.

L'un d'eux avait été envoyé par sa mère en Loin-

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bardie pour apporter des dons et des secours au cardinal Jean de Médicis, prisonnier des Français, «n i5ia, après la bataille de Ravenne. Le jeune homme s'offrit aussi à l'accompagner en France.

Après sa captivité, le cardinal fut accueilli avec beaucoup de considération par les Rangoni, à Modène. Il conduisit avec soi, à Rome, le jeune Ercole, et, en i5i3, parvenu au pontificat sous le nom de Léon X., il le créa son camérier secret et protonotaire apostolique. Il le nomma cardinal, le Ier juillet 1 5i 7. L'ambassadeur du duc de Ferrare le mentionne dans la lettre citée plus haut à propos de Fra Muriano et dans laquelle il est parlé de la représentation dos Suppositi au Vatican : « Je fus à la comédie dimanche soir et Monseigneur de Rangoni me fit entrer... » En 1619, il fut élu à Tévèchéd'Adria etdémissionna en i524-N était, en i520,évèque de Modène et régnait par l'entremise d'un vicaire par lequel il fit célébrer, en i5ai, un synode qui est le premier dont on possède les actes imprimés. Se trouvant à Rome, en 1627, au moment du sac, il suivit Clément VII au castel Saint-Ange ety finit ses jours à 36 ans, le 25 août.

L'autre, Ercole Rangone, qui fut un des correspondants de l'Arétin, était le cousin du fameux Ludovico Rangone et, comme lui, embrassa la carrière militaire. Condottier au service des ducs de Ferrare, lorsqu'en 1629, les Florentins appelèrent

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Hercule, le fils d'Alphonse d'Esle, en qualité de capitaine général, pour ia guerre et la défense de leur liberté contre Clément VII et Charles-Quint, Rangone alla en Toscane en qualité de lieutenant d'Hercule. Bien qu'il se fût distingué par un fait d'armes près de Lari, on vit ensuite qu'il opérait avec mollesse et cela fut manifeste au siège de Peccioli. Le motif de cette conduite se découvrit lorsque la maison d'Esle, qui voulait être neutre dans cette guerre, le rappela. En 1 548, il fut désigné pour accompagner en France Anne d'Esle, destinée en mariage au duc de Guise. De i5/jQ à i552, il fut ambassadeur des ducs d'Esle à la cour impériale. Il mourut à Modène, le 27 mai 1572. 11 avait cultivé la poésie, en latin et en italien, et l'on a de lui une paraphrase des psaumes pénitentiels. Il semble à première vue que c est ce deuxième Hercule Rangone que l'Arélin a introduit dans son douzième sonnet luxurieux. Mais rien n'est moins certain. Chorier, qui connaissait les Sonnets, a fait de ce personnage un des interlocuteurs des Dialogues d'Aloysia Sigea. Sans cloute, l'Arélin avait-il de bonnes raisons pour en vouloir à Hercule Rangone. Le Sonnet XII est nettement satirique, et il ne s'agit pas seulement d'une plaisanterie, comme l'a pensé Alcide Bonneau. En effet, le Divin a consacré au comte Hercule un autre sonnet pour le moins aussi injurieux que le précédent. Il a été

publié par M. Francesco TrucchL (Poésie italiane in édite di duarcnto autori, Prato, 18^7, t. III.)

Voici la Ira ludion de ce sonnet, qu'on a'a jamais sonore (et c'est Lien étonnant) à rapprocher du douzième Sonnet luxurieux :

Le comte Ercol Rangon (si Ercole et comte

Et de'Rangoni il mérite être nommé)

D'épouser l'Angiola grecque a terminé.

0 gardien de bétail, quand t'en-iras tu vers le mont ?

De se faire voir à Rome encore il a le front,

Ce malatestissime soldat

Oui, par le comte Ugo, le triste et le malencontreux,

Se laissa enlever la bannière, spontanément I

Poltron ! archipoltron ! ô hibou 1 Tu voulais être, toi, ô coquin !

Lieutenant du Signor Giovanni.

Ta vie, poltron, ne vaut pas un sou,

Poltron, archipoltron, à tel point que les goujats

S'arehivergo^neraient de te srarder à feur solde.

Et moi je m'acoquine A discourir de toi, vilain poltron.

Infamie et honte de la maison Rangone.

II ressort de ces deux sonnets que le comte Hercule aurait épousé Angiola Greca, courtisane d'origine grecque, sans doute, et dontil est dit dans le Zoppîno : « Angela Greca vint à Rome à l'époque de Léon X; elle avait été dépouillée par certains ruffians, à Lanciano, et. /leine de rogne, ils. la menèrent au Campo di Fiorc dans une taverne;

puis elle prit une maisonnette dans le quartier de Calabraga, étant aux mains d'un Espagnol des Alborensis; puis, comme elle était une belle dame fort honnête et ayant de beaux charmes, un camérier de Léon s'en amouracha et la mit en faveur. » Le Zoppino semble donc désigner assez clairement le prt-mier de nos Ercole Rangone qui fut, en eiTet, camérier secret de Léon X. Et, dans ce deuxième sonnet, il signor Giovanni s'appliquerait à Jean de Médicis, c'est-à-dire Léon X lui-môme, auprès de qui monseigneur de'Rangoni était si en faveur, qu'on voulait bien l'appeler son lieutenant.

Mais alors pourquoi, dans les deux sonnets, cet appareil guerrier qui s'appliquerait si bien ou second Hercule Rangon? Ce personnage semblable à Mars, ce malatestissime soldat (c'est-à-dire sans scrupules, comme les Malatesta, ou bien pareil à Malalesta di Medici que l'Arétin cite dans une lettre au marquis de Mantoue, disant qu'il lui envoie quatre peignes d'ébène dont les trois derniers sont très certainement ceux dont Mars se peignait la barbe, et les lui a enlevés de force l'horrible Malatesta di Medici), ce lâche Hercule Rangon que les valets de soldats auraient honte de garder à leur solde, ne pouvait être qu'un soldat et, en ce cas, il signor Giovanni pourrait bien être Jean des Bandes-Noires. De toute façon, le sonnet luxurieux prêle au comte Hercule des mœurs contre nature

PIK!VI\E AHÉTIN ft5

et nous le montre se laissant entièrement dominer par l'Angiola, son épouse. Le sonnet publié par M. Trucchi fait allusion au scandale provoqué par ce mariage auquel la famille des Rang-oni se serait opposée. Le comte Ugo était un frère du second Hercule : le militaire. Ugo Rangone, qui embrassa l'état ecclésiastique, fut nonce en Allemagne au temps de la diète de Smalcalde. Mais on lui retira sa charge de nonce comme incapable de la remplir. Il fut aussi gouverneur de Plaisance et de Parme sous Paul III, gouverneur de Rome, nonce à la cour de Charles-Quint et mourut à Modène en i54o.

Au Sonnet XIII, il est fait mention dedeux riches courtisanes romaines: La Lorenzina qui, d'api es le Zoppino, avait été d'abord servante chez un changeur et avait dansé ensuite dans les auberges, et la Ciabattina, c'est-à-dire la savetière, qui, également citée par le Zoppino, était une des plus jolies putains de Rome et une de celles dont les faveurs coûtaient le plus cher.

Au Sonnet XIV l'Arétinmet en scène la Béatrice, qui était aussi une courtisane romaine très à la mode.

Enfin, le sonnet XVI suppose un dialogue conjugal entre un certain Maître Andréa et son épouse, tandis qu'avec elle il berce son petit enfant.

Cette plaisanterie a dû faire la joie du véritable

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Maître Andréa, peintre "ami de l'Arétin dont il admirait si fort les productions qu'il les recopiait pour soi et pour les autres admirateurs du Divin auxquels il les envoyait. Il était renommé pour ses impayables bouffonneries et fut tué par les Espagnols, le i4 niai 1027, lors du sac de Rome.

Pour ce qui regarde les Rarjionamenti, l'Arétin les dédie a sa guenon en jouant, sans doute, sur le mot mona qui avait à Venise un autre sens que l'on entend assez si l'on a parcouru les priapées que le Véi>itiei! paflo composa au xvme siècle. La troisième Journée de la première partie est la plus célèbre. Dèsle xviesiècleelle était imitée plutôt que traduite en français et en espaguol (1&49). C'est d'après celte dernière paraphrase, intitulée Coltoquio de las Damas et due à Fernand Xuarès, que Gaspard Barth composa sa fameuse traduction latine intitulée Pornodidascahis.L-à première partie des Rayionamenti est composée de trois jour qu'Alcide Bonneoua fortbien intitulées: la Vie des nonnes, la Vie des Jemmes mariées et la Vie des courtisanes. Les titres de la première partie sont suffisamment explicites. La seconde partie est également formée de trois Journées qu'Alcide Booneau

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a re3pee(ivementintitulées: i Education de la Pippa, les Roueries des Hommes, la Rnfjlanerie.

Dans la première Journée de la deuxième partie, la Nanna enseigne à sa fille, la Pippa, l'art d'être méréîrice. Le second jour il s'.i^it des bons tours que les hommes s'ingénient à jouer aux courtisanes trop confiantes. Et le troisième jour, la Nanna et la Pippa, assises dans kur jardin, écoutent la Commère et la Nourrice parler de la Ruftianeiie^'esl-àdire des rapports entre les putains et ies ma relies. Celte partie des Ragionamenti n'est pas moins intéressante queîa précédente. On a souvent donné le Zoppino, le Ragionamento des Cours et le Dialogue du jeu comme étant latroisième pnrlie des Ragionamenti. C'est là une erreur. Le Zoppino n'est pas de l'Àrétin et les Six journées forment une œuvre distincte et complète. Le Ragionamento des Cours n'a pas encore été traduit; il mérite cependant de l'être. Quant au Dialogue du jeu, on en a traduit des fragments et il n'est pas indigne non plus qu'on en donne une version complète.

Les Ragionamenti sont des Dialogues extrêmement animés, où sont définies et racontées les moeurs d'une époque colorée et particulièrement les mauvaises; qu'on n'y cherche pas la réhabili-

ùti l'auétin

tation de la courtisane, mais surtout son exaltation. Les putains y sont présentées comme des bonnes pièces, instinctives, capricieuses, sans scrupules, superstitieuses, et charmantes même avec !a vérole et dans la misère finale. En somme, l'Arélin, comme on a toujours fait, les loue plutôt qu'il ne les blâme et elles l'ont amusé extrêmement. Il les montre telles qu'il les vit, ignorantes et pédantes à la fois, estropiant les mots, disant saffrugant pour sujfragant, le Primocier pour le Primicier, les Psaumes pestilentiels pour pénitentiels , un véritable Çicerchion pour Cicéron, aimant les calembours comme sur Legato qui signifie lié et légat, sur la lettre K, ce qui s'entend aussi bien en français qu'en italien. Parfois ce sont jeux de mois plus compliqués ; ainsi de l'expression, il potta di Modona, jeu de mots intraduisible (qui roule sur les deux sens de potta et sur l'analogie entre Modona et Madonnd) et signifiant aussi bien le podestat de Modène et la naturd de Madonna.

On trouve dans les Ragionamenti comme dans la plupart des œuvres de l'Arélin des centaines de ces expressions populaires qui sont le sel du langage et les jurons qui en sont le poivre. Ce ne sont que Cornes !... et Chancres /... Qu'il parle des menstrues, il dira le marquis comme aujourd'hui, en France, on dit les anglais. Veut-il exprimer la

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douceur de quelque chose, il parle aussitôt du monuschrisli, sorte de pâtisseries, de bonbons ou de pastilles sirupeuses dont la pâte demandait à être longtemps travaillée avec les mains, et comme il était fatigant de la pétrir, on disait en le faisant une sorte de prière jaculatoire appelée manuschristi d'après les mots qui la commençaient; d'où le nom de la friandise, aussi bien connue en France qu'en Italie.

Pour le congrès, il a mille manières de l'indiquer, jusqu'à dire que l'homme fait de la femme une quintaine. L' ' inguiniana ou la quintana, c'està-dire la quintaine, était, en Italie et surtout en Toscane, un anneau de fer suspendu en l'air et que l'on s'efforçait d'enfiler avec la lance. En France, on appelait cela : « courir à la bague » et l'on sait ce que l'on y nommait une quintaine.

Parfois ces expressions sont difficiles ou même intraduisibles. La Nanna tousse-t-elle, elle s'écrie : maladetta sia la scesa e la salita, ce qui signifie : maudites soient la descente et la montée.

Or, scesa signifie à la fois descente et rhume de cerveau, d'après l'opinion des anciens médecins qui pensaient que le catarrhe descend de la tête dans la poitrine ;cela forme une expression intraduisible dont on pourrait rendre le sens par : mau~ dit soit l'accès de toux et son issue.

Certaines façons du parler populaire italien ont

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été traduiîcs bizarrement en français. On trouve dans PArélin ainsi qu'ailleurs : Farbacobaco.

Le Dictionnaire d'Antoine Oudin dit : «Far baco baco, faire peur aux petits enfants. » Ce n'est évidemment pas le sens qu'a toujours celte expression, et particulièrement dans PArétin. Elle y signifie à peu près faire cache cache. Daco si^r.ifi? ver, et far baco baco signifie fa ire comme lever qui, caché dans son trou, sort la tête et la rentre brusquement si quelque chose l'effraye. On comprend comment, en faisant baco baco, c'est à-dire en se cachant comme le ver et en apparaissant brusquement en criant coucou, on puisse faire peur aux enfants. Mais traduire far baco baco comme il est dit dans le Dictionnaire d'Oudin, c'est proprement expliquer : fumer la pipe,-p&r déplaire aux dames dans un wagon de chemin de fer.

Bien que PArétin cite beaucoup d'auteurs, de vers, de titre», il ne mentionne guère les écrivain» contemporains.

Il parle avec complaisance de certains romans chevaleresques comme VA ncroïa.

La reine Ancroïa est l'héroïne d'un poème de chevalerie populaire à cette époque. C'est la sœur du. roi Mambisn, que Renaud a tué de sa main. Elle est invincible et réduirait complètement la France et Charlemagne si Roland n'arrivait à point pour lui livrer une terrible bataille. Il lui propose

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