LA DEMOISELLE
Certaine demoiselle d'une grande signora, la plus gentille et la plus douce petite personne que l'on ait jamais vue de nos jours, se tenait au service de sa maîtresse, qui n'avait pas de plus grand plaisir que de !a voir s'empresser autour d'elle, tant ses façons étaient aimables et délicates ; pour lui préparer à boire, pour rhabiller, la déshabiller, elle montrait de si gracieuses manières qu'elle en rendait tout le monde amoureux d'elle, non sans envie de la part des autres paresseuses chambrières. Sur cette damoiselle jeta les veux certain comte de carton, qui portait toute sa fortune dans les broderies de son pourpoint, les ornements de sa toque, les galons de sa cape et la gaine de son épée ; ce comte, di.'i-je, s'en affola, et comme il avait ses entrées à la Cour, il lui parlait souvent, dansait souvent avec elle ; il parla et dansa tant qu'enfin le feu prit à la mèche. Le comte de deux liards, qui s'en aperçut, fit fabriquer un sonnet en son honneur et le lui adressa, enveloppé dans une lettre pleine de ses soupirs, de ses tourments, de ses flammes et de ses fournaises; il y l -xaltait les charmes de la jeune fille avec ses jactances habituelles et disait de ses cheveux, de son visage, de sa bouche, de ses mains et de toute sa personne dos choses de l'autre monde. Elle, qui n'avait pas plus de cervelle que les crabes hors de leurs bonnes lunes, se rengorgeait et crovait être l'Angélique de Roland de Montauban.
Pinpa. — Renaud, voulez-vous dire.
Nanna. — Je dis Roland.
Pippa. — Vous vous trompez, Roland était d'un autre pays.
Nanna. — Tant pis pour lui, s'il en était; quanta moi, j'ai étudié toute ma vie afin d'amasser de l'argent et non pas des légendes ou des termes choisis ; arrière
Il6 l'akétin
donc. Roland ! Si j'ai mentionné Angélique ai ce nartîculier-là, c'est que je les ai entendu chanter par un jeun*
gars qui tous les soirs, à quatre heures, passait devant noire porte. Quoi qu'il en soit, la damoiselle, qui savait lire récriture, se gobait elle-même en lisant ces fadeurs, aussi fausses que celui qui les lui adressait, de sorte que, bientôt, plus elle pouvait l'apercevoir et tenir de ses billets doux, plus el!e était heureuse. Des fois, il venait à la Cour et, s'appuyant le long du mur, dans un coin, il mordillait son mouchoir à belles dents, le jetaù en l'air et le rattrapait de la main, avec un geste de dépit : comme si le Destin lui disséquait les entrailles, il menaçait le ciel et lui faisait la figue. Des fois, il dansait avec une autre et ne faisait que soupirer; son page, avec sa livrée aux couleurs qu'elle lui avait données, par faveur, était sans cesse en campagne. Mais cette traîtresse de Fortune ne fut pas satisfaite tant qu'elle ne les eut pas amenés, par le plus singulier mo\en,à s'aboucher ensemble. Engluée par les promesses et par l'amour, qui donne le monde entier en paroles, à l'aide d'un bout de cordequ'il lui avait fait passer, elle se laissa dégringoler d'une fenêtre à laquelle servait de toit la saillie d'un balcou, situé derrière le palais, et comme la corde n'allait pas tout à fait jusqu'à terre, elle faillit se casser les jambes en tombant. Sitôt descendue, le comte pour rire, le drôle de comte, le vaurien de comte la fit porter en croupe par un des valets qui, monté à cheval, suivit son maître; celui-ci s'enfuit à franc étrier, avec sa proie.
Pippa. — Moi, je serais tombée, en croupe d'un cheval qui galopait.
Ndixna. — Elle maniait un cheval barbe comme l'aurait fait un gamiu et chevauchait mieux qu'une paladine; elle s'enfuit donc avec le scélérat qui, à force de croiser une route, puis l'autre, sut fort bien se garantir de ceux qui pouvaient lui courir sus. La fin de la chose,
LES HAGIOttAUK.VTl II7
c'est qu'au bout de vingt-Jeux jours il se dégoûta d'elle et qu'un beau soir, pour deux paroles qu'elle osa répliquer à un petit valet qui le gouvernait, elle toucha le salaire promis et espéré, c'est-à-dire une volée de coups de bâton ; à huit jours de là, il la laissa à sec, avec cette jupe de satin jaune usé, brodée de taffetas vert, et la coiffe de nuit qu'elle portait en s'en allant. La pauvrette, que sa maîtresse aurait mariée à quelque digne et riche personnage, tomba entre les mains d'une bande de jeunes vauriens qui se la repassèrent l'un à l'autre; mais quand on la vit toute fleurie des bubons dont le comte lui avait fait cadeau, elle ne trouva plus un chien ni un' chat qui voulût la flairer, et le bordel seul eut sa miséricorde.
Pippa. — Béni soit-il !
Nanna. — Quelqu'un qui l'y rencontra disait que ses camarades s'émerveillaient de l'entendre parler et que l'honnêteté apportée par elle, de la Cour où elle avait été élevée, donnait au bordel un air de couvent; il n'y a pas de doute, l'honnêteté servant de parure à une putain reluit au milieu du bordel avec plus d'éclat que n'en a un prêtre en grand costume au milieu du faste de sa première messe.