L'AMANT VERT
Nanna. — Un de ces oiseaux désœuvrés eut un jour
une solennelle lubie, la plus folle que se mît jamais en tête nn amant plein de mensonge, de faussetés et de sottise.
Pippa. — Quelle lubie?
Kanna. — Pour montrer qu'il ne vivait que de Tempérance d'obtenir la dame de ses pensées et pour qv.e celle-ci, quand elle l'aurait compris, songeât à le rendre heureux, il s'habilla tout en vert; la toque vert, la cape, le pourpoint, les chausses, le fourreau, le bout du foui!! reau et le manche de l'épée, la ceinture, la chemise, les bottes, jusqu'à sa chevelure et à sa barbe, car je cro>'s qu'il les teignit aussi en vert, le plumet et l'agrafe, les ferrets, les aiguillettes, la casaque, tout. Pippa. — Quels plats d'épinards !
Nanna. - Ah ! ah \ ah ! Il ne mangeait que des choses vertes, des courges, des citrouilles, des melon* des purées d'herbes, des choux., des laitues, de la bourrache, desamandes fraîches, des poids chiches. Pour que le vin lui semblât vert, il le versait dans un gobelet de cristal vert ; s'il mangeait une galantine à la gelêc il se contentait de sucer les feuilles de laurier qu'on met dedans; il se faisait pétrir son pain de romarin bravé dans l'huile, pour qu'il participât de la couleur verte et s asseyait sur un banc peint en vert. Il couchait dans'un bt vert et causait d'herbes, des prairies, de jardinset de printemps. S'il chantait, il n'était jamais question que de 1 espérance poussant ses frondaisons dans les champs couvert d'épis, et il entrelaçait ses vers de pampres de pimprenelles et de pissenlits. S'il en voyait quelque lettre a la divine, il écrivait sur des feuilles vertes, et je -rois que,lorsqu;il allait du corps, il faisait vert.de la couleur de sa figurine et de son urine.
Pippa. — Quel fou achevé 1
Nanna. - Folle achevée était celle qui crovait que 1 on faisait tout cela en l'honneur de ses perfections -divines, et non à cause de sasottiste. Veux-tu en savoir
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ncore davantage ? Il simula si bien l'espérance, il la rêcha si haut que la bonne bote, ne voulant pas le émentir.s'v laissa prendre et s'i magina que cette invenion du vert était \\n suprême hommage à sa beauté : le lenéfice qu'elle retira de ce Vert-de-gris, c'est qu'il la danla là, après l'avoir dévalisée de tout, jusqu'à la (aillasse de son lit.
DAME QUINIMINA
ISanna. — Certaine pauvre dame Quinimina,àlaquelle a nature avait concédé un peu de phvsionomie et un peu de belle prestance, pour mieux la faire se casser le :oa et pour sa plus sûre ruine, comme il arrive à celui |ui sait assez jouer pour avoir l'occasion de perdre, connaissait si bien ses lettres qu'elle put lire une épître à elle adressée par un farceur. 0 Dieu! comment se fait-il queCupidonprenneles genssans y voir clair? Comment est-il possible qu'un chie-en-culotte comme lui sache tirer de l'arc et transpercer les cœurs? Qu'il nous cvè\e donc l'apostume qui puisse nous venir à nous autres femmes. quand nous prêtons créance aux charlatanenes, quand nous croyons avoir des yeux comme des soleils, une chevelure d"'or, des joues de roses, des lèvres de rubis, des dents de perles, un air majestueux,une bouche divine, une langue an-élique ; quand nous nous laissons aveugler par des billets doux que nous envoient les aUra peurs de femmes, de la même façon que se laisse dupcrl'infortunéedontje parle. Pourquetout lequarlier jasât de ce qu'elle savait lire, chaque fois qu'elle pouvait dérober une minute, elle se plantait à sa fenêtre. un livre à la main, ce qui fit qu'un regratteur de rimes l'aperçut et, s'avisant qu'il pourrait peut-être fort bien l'encocher par le moyen de quelque sornette en style
i a4 l'ahétin
d'or, teignit une feuille de papier dans du suc de giro fiée, de celles qui sont rouges, trempa sa plume dansdil lait de figuier et lui écrivit que ses charmes faisaieo j le désespoir de ceux des anges; que l'or empruntait soil écU'tà ses cheveux et le printemps ses fleurs à sesjoues I il lui fit aussi archicroire que le lait se blanchirait à 1, blancheurde sa gorge et de ses mains. Juge maintenan si e!le commit le péché de vaine gloire à s'entendr exalter de la sorte !
Pippa. — Sotte !
Nanna. — Quand elle eut achevé délire sa perdition cette lettre dans laquelle elie vit qu'on l'accablait di plus d'éloges qu'on n'en donne au Laudamus, elle s'a! tendrit de tout son être et, comme on la conjurait d> rendre réponse, elle se jeta de confiance dans les bra de ce seul en-secret. Qu'au milieu de leurs bavarda ges les trompeurs ne manquent pas de promettre ei toutes lettres, afin que de prime abord nous leur prèiion l'oreille. Après lui avoir assigné rendez-vous pour !, surlendemain, parce que ce jour-là son mari allait à I. campagne, elle se mit aux a. u< ts, attendant le moment Pippa. — Quoi ! elle avait un mari?
Nanna. — Oui, à la malheure.
Pippa. — Et en plus mauvais point.
Nanna. — Dès que messire le faiseur de sonnets eut obtenu ce oui, il ramassa je ne sais combien de barbouilleurs de papier, de racleurs de chansonnettes et leui dit : « Je veux donner la sérénade à une petite putain, mariée, assez gentille créature, que je vais mettre sous presse un de ces jours. Preuve que c'est vrai, la voici là couchée par écrit, mana prnpria » ; et il leur montra quelques lignes de son écriture, ce dont ils se mirent à rire un bout de temps ensemble. Puis il empoigna un luth, l'accorda en un clin d'oeil et pmça un trille assez gaillardement à la villageoise. Après un ah ! ah ! poussé àrge godéployée,il se posia sous la fenêtre de lacham
LE* RAGIONAMENTI 1 Ȕ>
bre de la bonne amie, laquelle donnait sur une ruelle où il passail une personne par an, et, s'appuyant les reins au mur, l'instrument appliqué sur sa poitrine, leva la tête vers le ciel ; pendant qu'elle se montrait par instants en haut, il chantonna cette chansonnette :
Pour tout l'or du monde, Dame, à vous louanger ne dirais menteries : Cela me ferait honte à moi comme à vous.
Par Dieu, non, je ne dirai point Qu'en voire bouche avez parfums de l'Inde ou d'Arabie;
Ni que vos crins
Sont plus beaux que l'or ; Ni que dans vos yeux soit niché l'Amour ; Ni que le Soleil leur emprunte sa splendeur ;
Ni que vos lèvres et vos dents Soient de blanches perles et de beaux rubis ardents;
Ni que vos gentilles manières Fassent au bordel accourir les rivières ; Mais bien dirai que vous êtes un friand morceau,
Plus que dame qui soit au monde,
Et que vous avez tant de grâce Que pour vous le faire se défroquerait un ermite. Partout je ne veux dire que vous soyez divine, Car vous ne pissez pas d'eau de fleur d'orange en guise d'urine.
Pippa. — Moi, pour mon compte, je lui aurais jeté le mortier par la tête; oui, je lui aurais jeté, c'est sûr.
Nanna. — Elle, qui n'était pas plus cruelle que tu ne le seras toi-même, s'en estima bien heureuse et bien grande; elle n'attendit pas le départ de son mari, et dès le lendemain se rendit en cachette à la maison d'un boulanger, ami du hâbleur, auquel elle donna à garderune de ses parures qui se mettent à la taille des femmes. Quand le messire eut vu la ceinture, il se dit à part soi: t Les grains d'ambre seront excellents pour me faire un bracelet, et les grosses noix d'or pour remplir ma bourse. » Ce disant, il s'en fut à la Monnaie et changea
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L AKETIN
le rndal non frappé en métal frappé au bon coin ; il eut trente-sept ducats U'or des Pats* mostiu qui entrecoupaiei.t le chapelet d'ambre et les joua tout de suite Quau.l il revint,sans plus les avoir, à la maison du bouiauger,il se mit dans une de ces colères qui passent par la tète de ceux qui restent sans un as, grâce à l'as et rejetant sur l'hépatique la faute du persil ou du prezzel molo, comme l'appellent les savantes sibvl!es,il roua la malheureuse de coups de bâton et la fitrouler du haut de l'escalier sous une grêle de coups de poing-. Pippa. — Grand bien lui fasse !
JVanna. - Elle s'en fut dans la chambrette de je ne sais quelle lavandière et y resta la nuit,sans dormir pour une once ; elle eut donc bien le temps de songer à sa vengeance, et elle y songea delà façon que je vais te dire. La ceinturequele mauvais drôle venait degaspiller avait été volée par son mari dans cette maison, tu sais appartenant au cardinal délia Valla, où il y eut le feu ii n'y a pas longtemps ; elle-même l'avait soustraite à son mari, qui l'avait serrée dans un coffre. A cette heure, se voyant sans cette ceinture, pour se venger de celui qui lavait si bien moulue, et sans penser à ce qui pouvait en advenir, elle alla trouver le propriétaire de la maison brûlée et lui conta comment un tel se trouvait avoir la ceinture. Le gentilhomme, mis au fait de l'histoire, commença par faire jeter le grappin sur celui qui l'avait volé, et le capitaine de la Corte-Savella, jugeant sur cet indice qu'il avait dû dérober encore bien d'autres objets, lui fitap liquerbon nombre de tours de corde. Do la sorte, la pécore en fut pour sa mésaventure et pour sa honte, ainsi que son mari, et celui qui l'avait traitca à sa façon s'esquiva par les mailles du Kiet.
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