LA FILLE DE ROI
Nanna. — Je m'en ressouviens.
Il s'agit d'un roi : d'un roi et non pas d'un tichu docteur,d'un chef d'escouade, d'un roi, te dis-je. Celui-là, à la tcte d'une multitude de g-ens à pied et à cheval, se mit en campagne à travers le pays d'un autre roi, son ennemi, et après l'avoir saccadé. brûlé, ruiné, vint poser le siège autour d'une ville forte où l'autre, ne pouvant arriver à le fléchir par aucune espèce de concession, s'était réfugié avec sa femme etunefilJe unique qu'il avait. La guerre se continuant ainsi, le roi, qui voulait prendre ia ville, pouvait bien se démener : elle était si forte que le seigneur Jean des Médicis (i), c'est-à-dire Mars en persoaue, n'en serait pas venu à bout ; il aurait eu beau la bombarder, la fusiller, l'arquebuser tant et plus. Quoi qu'il en soit, le roi qui la battait en brèche jetait feu et tlamme dans les escarmouches ; à l'un il fendait la tête, à i'autre il coupait un bras, à l'autre il tranchait une main ; d'un coup de iaace il envoyait un autre en l'air, à, un mille de haut, de sorte qu'amis et ennemis ne savaient plus qu'en dire. Cela futcause que la présomptueuse Renommée se fit son guide, le promena triomphalement par tout le camp, puis entra dans la vilie, rencontra la lille de l'infortuné monarque et lui dit : — « Viens sur les murailles et tu verras le plus beau et le plus vaillant et le mieux armé de tous les jeunes gens qui soient nés jamais. » A peine lui eut-elle dit cela que la jeune bile y courut, et l'ayant reconnu au terrible panache qui se balançait sur son cimier, à sa casaque detoile d'argent qui aveuglait les rayons dusoleil quand leur éclat venait ia frapper, elle se sentit toute hors d'elle-même ; tandis qu'elle dévorait des yeux et le che-
(i) Jean des Bandes-Noire*
val et l'armure et les gestes du roi, le voici qui se lance jusqu'auprès des portes, et comme il brandissait son épée pour tuer un soldai qui fuyait devaut lui clopin-clopant, la courroie de son heaume se détacha, le casque lui tomba de la tête : elle aperçut alors ce visage de roses, devenu vermeil dans l'ardeur du combat, et la sueur qu'y faisait perler la fatigue ressemblait à la rosée qui les baigne quand l'aube les l'ait entr'ouvrir.
Pippa. — Abrégeons.
Nunna, — Elle s'enflamma de telle façon qu'elle en devint aveugle et que, sans plusse soucier de ce qu'il avait fuit à son père, de ce qu'il voulait lui faire encore, elle en vint à l'aimer plus qu'il ne haïssait celui dont elle tenait l'existence ; l'infortunée, elle savait pourtant bien que tout ce qui reluit n'est pas or! N'importe, Amour la rendit si courageuse qu'une nuit elle ouvrit la. poterne secrète de son palais, une poterne qui avait été construite pour les besoins des temps et par où l'on pouvait entrer et sortir sans être vu. Comme elle en avait les clefs, elle s'échappa de la ville et toute seule elle alla trouver celui qui avait soif de son sang.
Pippa. — Comment put-elle se diriger dans les ténèbres ?
JVanna. — On dit que le feu de son coeur lui servit de flambeau.
Pippa. — Eh bienlon peut dire qu'elle brûlaitcomme il faut.
JVanna. — Elle brûlait tant qu'elle ne se contenta pas de se faire reconnaître du roi perfide et déloyal, mais qu'elle coucha avec lui et se laissa engluer parce qu'il lui dit : « Siguora, je vous accepte pour ma femme et je reconnais votre père pour mon beau-père et mon seigneur, à la condition que vous m'ouvriez les portes de la ville, car ce n'est point par haine, c'est pour l'amour de la gloire que je fais la guerre à Sa Majesté. Aussitôt que je serai le maître de tout, je lui ferai hommage du