‹ L'ArétinChapitre 30 sur 89 · prologue un étranger et un gentilhomme · texte numérisé non relu

prologue un étranger et un gentilhomme

l'étranger. — Ce lieu ressemble à l'âme du grand Antoine de Lève (i) tant il est beau et noblement orné; pour sûr, quelque grande fête doit se faire ici. Je veux le demander à ce gentilhomme qui se promène là. Hem! Monsieur, sauriez-vous me dire à quel fin un si pompeux apprêt?

le gentilhomme. — A l'occasion d'une comédie qu'on doit représenter tout à l'heure.

(i) Grand capitaine italien ; il était comblé d'honneur* et mourut en i536.

LA FEMME DE COUR l8l

l'étranger. — Qui l'a faite? la toute divine marquise de Pescara (i)?

le gentilhomme . — Non, car son style immortel place au nombre des dieux son illustre époux.

l'étranger. — Est-elle de Madonna Véronique, de Correggio (2)?

le gentilhomme. — D'elle non plus, parce qu'elle emploie la grandeur de son génie à de plus glorieux travaux.

l'étranger. — Est-elle de Luigi Alamanni ?

le gentilhomme. — Luigi célèbre les mérites du roi très chrétien, pain quotidien de tout talent (3).

l'éthanger. — Est-elle de l'Arioste ?

le gentilhomme. — Hélas! l'Arioste s'en est allé au ciel, puisqu'il n'avait plus besoin de gloire sur la terre.

l'étranger. — Le monde a fait une grande perte en perdant uu si grand homme, qui, outre le génie, était la bonté suprême.

le gentilhomme. — Heureux, s'il eût été la suprême méchanceté I

l'éthanger. — Pourquoi?

le gentilhomme. — Parce qu'il ne serait jamais mort.

l'étranger. — Et ce n'est point un conte. Mais, ditesmoi, est-ce l'oeuvre du très gracieux Molza, ou du Bembo, père des Muses, que je devais nommer avant tous ?

lk gentilhomme. — Ni du Bembo, nide Molza ; car l'un écrit {'Histoire de Venise, et l'autre les louanges d'Hippolvte de Médicis.

l'étranger. — Est-elle du Guidiccioni.

le gentilhomme. — Non, car il ne daignerait point employer sa merveilleuse plume à de telles folies.

l'étranger. — Certainement elle doit être de Riccio,

(1) Vittori» Colonna.

(») Véronique Gambara.

(3; François Ier.

dont une comédie importante fut récitée au pape et l'empereur.

le gentilhomme. — Elle n'est pas de lui, car il es maintenant occupé à de plus dignes études.

l'étranger. — 11 me semble entrevoir qu'elle sera l'œuvre de quelque pécore, qaœ pars est. Le Seigneu Dieu peut-il faire que les poètes nous inondent, comm les luthériens!... Si la forêt de Baccano était toute de lauriers, elle ne suffirait pas pour couronner les cruel ficateurs de Pétrarque, qui, avec leurs commentaires, 1 font dire des choses que ne lui eussent point fait confesser dix traits de corde. Il est heureux pour Dante que, grâce à ses diableries, il tienne les sots à distance ; cari cette heure, il serait en croix, lui aussi.

LE GENTILHOMME. — Ah! Ah! Ah I

l'étranger. — Elle sera peut-être de Giulio Gamillo (i ),

le gentilhomme. — Il ne l'a point faite, parce qu'il es occupé à montrer au roi la grande création de son prodigieux génie.

l'étranger. — Est-elle du Tasse (2)?

le gentilhomme. — LeTasse nesongequ'àrendregrâce à la courtoisie du prince de Salerne ; et pour te le dire enfin, cette comédie est l'œuvrede Pierre Arétin.

l'étranger. — Quand je devrais creverdefaim, je veux l'entendre; car je suis certain que j'entendrai là des paroles de prophètes et d'évangélistes. Eh! peut-être qu'elle ne regarde personne?

le gentilhomme. — Elle préconise vraiment la bonté du roi François, avec une ferveur incroyable.

l'étranger. — Eh! qui ne loue pas Sa Majesté?

le gentilhomme. — Ne loue-t-elle pas aussi le duc Alexandre, le marquis du Guast, et Claude Rangone, qui est la perle de la valeur et de la raison ?

(1) Professeur d'éloquence à Cologne.

(a) Bernardo Tasso, père du poète de la Jérusalem délivrée et poète lui-même.

LA FS.MMK DE COUR

l'étranger. — Trois fleurs ne font point une guirlande.

le gentilhomme. — Et le très libéral Maximilien Stampa.

l'étranger. — Trouvez-vous qu'elle parle d'autres î

le gentilhomme. — Lorraine, Médicis et Trente.

l'étranger. — 11 est vrai, elle loue tous ceux qui le méritent. Mais pourquoi n'avez -vous pas dit le cardinal de Médicis, le cardinal de Lorraine et le cardinal de Trente ?

le gentilhomme. — Pour ne point assassiner leur nom avec ce titre de cardinal.

l'étranger. — Oh ! que c'est bien fait ! Ah ! ah I ah! Dites-moi, de quoi traite-t-elle ?

le gentilhomme. — Elle otïYe deux facéties à la fois. En premier, vient en présence messer Maco(ie Siennois), lequel est venu à Rome pour accomplir un vœu qu'avait fait son père, de le faire cardinal; et, lui ayant été donné à entendre que personne ne peut se faire cardinal, si d'abord il ne devient pas courtisan, il prend maître Andréa (î) pour pédagogue, car il croit que cet Andréa est le maître qui fait les courtisans; et, mené par le dit maître Andréa dans une étuve,il tient pour certain que l'étuve est le moule à faire les courtisans ; et, à la fin, rasé et rajusté, il veut avoir tout Rome pour lui, de la manièreque tu sauras. Et messer Maco se joint un certain M. Parabolano, de Naples (un de ces Acurse et un de ces Saravico, qui, tirés des Uriers et des écuries, sont commis par l'effrontée fortuue à gouverner le monde), lequel, s'étant épris de Livie, femme du Romain Lucius, et ne révélant son secret à personne, le découvre en rêvant tout haut; et, entendu par le Rosso, son laquais favori, il est trahi par celui-ci, parce que le Rosso lui fait croire que celle dont il est amoureux est aussi éprise

(i) Cf. l'introduction

de lui; et, lui ayant amené Alvig-ia, entremetteuse, il lui met en lête que c'est la gouvernante de Livie; et, au lieu de Livie, il livre à ses désirs la femme du boulanger Arcolano. La comédie vous dira la suite, car je ne me rappelle pas le tout ainsi de point en point.

l étranger. — Où se font de si douces plaisanteries?

le gentilhomme. — A Rome ; ne la voyez-vous point

| l'étranger. — C'est ici Rome? Miséricorde ! Je ne l'aurais jamais reconnue.

le gentilhomme. — Je vous rappelle qu'elle est restée pour expier ses péchés entre les mains des Espagnols; et elle a eu bien du bonheur de n'avoir pas pis. Maintenant tirons- nous à l'écart; et lors même que vous ver. ritz les personnages paraître plus de cinq fois en scène, ne vous moquez point, parce que les chaînes qui tiennent les moulins sur le fleuve ne tiendraient point les fous d'aujourd'hui. Outre cela, ne vous émerveillez point si le style comique n'est pas observé dans la forme requise, parce qu'on vit d'une autre manière à Rome qu'on ne vivait à Athènes.

l'étranger. — Qui en doute ?

le gentilhomme. —Voilà messire Maco, Ah ! ah 1 ah !

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