‹ L'ArétinChapitre 29 sur 89 · prologue (1) (fragment · texte numérisé non relu

prologue (1) (fragment

Puissele Prince qui manque de libéralité tomber dan» la misère de celui qui le sert ! Puisse l'insolence des scélérats être abaissée jusqu'à battre età gratter les vieux chiens et les mules ! Je voudrais couronner de tripes quiconque, grand âne, a comme proie un grand maître et n'aide pas qui le mérite ! Je souhaite — les pédants étant à cheval — que la lanière d'un fouet leur enseigne comment se font les œuvres et non comment on les mord ; que les pauvres qui, pour se faire un nom, me plagient aient tant de génie que le public, en daignant les lire, mesure mon mérite à leur envie ! Je voudrais boire le sang des gens chiches et bornés ! Puisse celui qui estime plus un écu qu'un homme être lapidé par ïe peuple ! Je voudrais voir un énorme gourdin travailler et rompre les os de certains hiboux qui, pour paraître exister, prennent parti pour lEspagne ou pour la France ! Que celui qui donne aux bouifons ce que l'on doit aux grands artistes mendie jusqu'aux fourches où il sera pendu ! Quand donc la cour deviendra-t-elle honnête ou ne prendra-t-elle pas en mauvaise part qu'on lui dise ses tristes vérités? Ah ! si je pouvais me changer en une boucherie pour vendre, en quartiers, les amitiés assassines 1 Puisse le bien et la vie des avares être engloutis par les gueules de deux mille Satanas,la lâcheté des adulateurs être suffoquée dans la plénitude de toutes les latrines conventuelles ! Je voudrais dévisager les impudents à la façon dont les porcs s'egrati-

(1) Le prologue est récité par deux acteurs.

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gnenf ! Je voudrais être pilori de ceux qui font les beaux sur la place ! Je voudrais frapper les menteurs comme on bat les pourpoints ! Je voudrais vouer au biscuit do galère les escrocs qui viennent aux tables où ils ne sont point invités ! Signors, qui promettez ce que vous ne voulez pas tenir, puissicz-vous vous consumer à espérer toute votre vie deux jours de santé 1 Et vous, gracieux qui n'entendez à rien et mettez le bec à toute chose, puissiez-vous avoir le visage condamné à recevoir un perpétuel asperges d'urines pourries ! Et vous qui pensez être des Yases d'élection je vous souhaite d'avoir toujours votre nez dans la puanteur de vos ordures ! Puisse une constante inflammation de poumons abattre la moustache de ces demi-lèles { i), de ces singes aussi lâches que rodomonts ! Je voudrais faire des beignets et des pâtés de ceux qui fomentent des scandales et de ceux qui font des cancans I

Comédie.

papa. — Maintenant revenons à dire que l'usage de bien traiter les femmes est perdu... Ah I tout à fait; il s'en est allé à vau-l'eau, et tu le sais.

DiiuDA. — Moi, jeneme sens point encore, malgré ma vieillesse, arrivée à ce point que je puisse me dire tombée en enfance... Je me rappelle qu'ils avaient jadis du sens dans le ciboulot, les hommes, avant de se décider au mariage; tellement que, en vivant avec leurs jeunes femmes, ils n'étaient pas seulement pour elles des maris

(i) Hurluberlus,

et des gardiens, mais des tuteurs et des gouverneurs. Maintenant, on n'entend point dire que les hommes se marient, à moins que ce soient des fous, des libertins et des coupe-jarrets ; ou, si quelques-uns le font dans l'âge mûr, ce sont des cervelles extravagantes et des têtes creuses, qui perdent leurs forces sur ces vieux livres pleins des folies qu'étudie ton hibou de gendre !

papa. — Oh! que c'est bien dit !

druda. — Ne te souviens-tu point, Papa, des royales façons d'agir du tien, quand tu le compares à ceux qui font faire aux femmes qu'ils prennent plus déjeunes qu'il ne te fit faire de fêtes en te prenant, lui?

papa. — Je suis toute prête à le maudire, bien qu'il ne soit plus que poudre au cimetière !...

druda. — Modère- toi.

papa. — Ses chieries, ses niaiseries de l'ancien temps m'ont attrapée : elles ont été vraiment les maquerelles qui ont fait marier ma fille à celui avec qui je la mariai ; car, pour ma part, je voulais la laisser vivre auprès de moi, innocente comme au jour de sa naissance, sinon la planter dans un monastère, où du moins les prêtres, dont on court le risque, tiennent les nonnains pour des déesses.

druda. — A mon avis, Lucifer devrait engloutir les assassins qui font le métier matrimonial... Avec leurs sermons d'ermites, ils mettent dans le ciel tout misérable qui cherche femme ; et, se faisant peu scrupule de jurer qu'il possède les vertus qu'il n'eut jamais, ils forcent à croire qu'il ne joue point, qu'il ne hante point les tavernes, qu'il n'est ni blasphémateur ni prodigue ; qu'il est charitable, dévot, humble comme l'herbe coupée ; que de la boue il fait de l'or ; qu'il est sain comme un poisson ; qu'il mettrait en fête un mort, qu'il donne du vous à tout le monde..., et plus encore.

papa. — Charlatans !

druda. — Après une semaine, ou deux, de plaisir, la

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nouvelle mariée le voit jouer jusqu'à ses braies; elle l'entend s'attaquer au calendrier même ; ivrogne, dissipateur, ne croyant à rien, extravagant tout de bon, et enfrancisé de la belle manière.

papa.. — Que t'en semble ?

dkuda. — Je devais opposer cette histoire à ces contes de légende qu'ils débitent au mépris des femmes, savoir: qu'aus-itôt qu'elles ont vu une mode nouvelle sur le dos de leurs voisines, elles ne parient plus à leurs maris, ne lui disent plus un mot, jusqu'à ce qu'elles se soient fait comprendre ;je devrais, dis-je, crier sur les toits que ces loups enragés feignent d'être jaloux, jusqu'à ce que (plût à Dieu qu'elles ne fussent jamais nées!) ils s'aperçoivent qu'il leur faut trouver des galants pour l'entretien de leurs tavernes, de leurs brelans, et de leurs... J'ai été sur le point de le dire.

papa. — Cornes... à leur fantaisie !

druda. — Et combien yen a-t-il qui, chaque fois que leurs femmes ouvrent la bouche, la leur ferment avec des soufflets! Qui, durant des mois entiers, non seulement ne couchent point avec elles, mais ne leur parlent même pas!

papa. — Canaille!

druda. — Combien qui, jouant les désespérés, feïgnentdevouloir aller se faire soldats, afin que les nigaudes qui les aiment les retiennent en leur donnant ce qu'elles ont, pour qu'ils le mettent en gage chez des usuriers !

papa. — A la taverne !

druda. — Je frémis quand je pense aux battements de cœur qu'éprouvent ces pauvres femmes qui les entendent, après qu'ils ont tout perdu au jeu, briser la porte à coups de pied, et monter l'escalier en courant ; puis, arrivés dans la salle à manger avec des regards enflammés, et assis à cette table qui les a attendus des heures entières, s'écrier aussitôt : a Quelle salade bonne pour

LX PHILOSOriiK

des oisons 1 Quel pain sans levain! Quel vin gâté! Quelle nappe sale! Quelle... »

PAPA. — « La fistule puisse vous dévorer ! » leur répondrait la Papa.

druda. —Si tu as jamais vu un gros vilain chien, qui grogne pour un os qu'il ronge, et un chat amoureux, tu as vu deux des ribauds que je dis.

PAPa. — La peste les crève! t

druda.— Après avoir mangé quatre morceaux,ils s élanceut dans la cuisine; troublés par la perte qu'ils ont faite, ils tournent île tous côtés des yeux menaçants; comme si c'était leur femme qui eût gagné leur argent, ils crient: ce Quelles écuelles mal placées ! Quels baquets sens dessus dessous! Quels chaudrons sur le carreau! Quels chandeliers malpropres! Otez de là cette poêle Pendez là ce trépied! Quelles broches dans Emmaus ! Que de bois sur le feu! Mille lampes allumées! Tu n'achètes pas l'huile, toi, madone! Non, vraiment, tu ne l'achètes pas! Oh! plût à Dieu que je fusse encore à t'épouser!... Je ne sais qui me tient que je ne t etrangle, putain d'hôtellerie! rebut des tréteaux!... » papa.' — Que le bourreau les mette sous ses pieds ! druda.— Que penses-tu de quelques-uns qui, non seulement disent toute sorte de saletés en présence de leurs femmes, mais cherchent encore à leur en faire ? papa. — Justice, jette-les dans la fournaise ! druda. — Je m'indigne quand je me souviens d'aucuns, qui se pavanent avec l'argent qu'ils tirent des galants de leurs femmes !

papa. — Je reviens de l'autre monde.

druda.— En voici unequi n'a rien à mettre dans son estomac l En voilà une autre engourdie de froid, et qui n'a que la peau sur les os ! Celle-ci, un souffle la renverserait ! Celle-là respire encore, mais c'est tout ; et on ne leur donne pas de médecin, de peur qu'il ne publie que ce ne sont ni les obstructions, ni la phtisie, qui les

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arrangent de la sorte, mais les poisons lents, qui lei ont été donnés par ces ennemis de notre Seigneur Diei

papa. — Les larmes me sont venues aux yeux.

druda. — Ce troupeau (i) qui les (2) répudie l'ui après l'autreestplus nombreux quecelui des bœufs et dt brebis ; les podestats et gouverneurs servent peu, parc que quelque argent par-dessous main fait donner tort 1 qui a raison, et raison à qui tort, foi de Druda !

papa. — Miséricorde !

druda. — Oh ! quelles omelettes fera Belzébuthde cei qui, n'aimant que la chair fraîche, ont recours aux ah tineuces hypocrites, donnent pour excuse à leurs comjiî gnes qu'on doit ne toucher sa femme qu'en carnavî et disent qu'il faut penser à son âme!...

papa. — Ciel, foudroie-les !

druda. — Oh ! que n'ai-je les ongles au visage de ceux qui ne s'abstiennent point de caresser leurs servantes, quoique leur épouse le voie!

papa. — Scélérats !

druda.— Puis, si pourtant ils couchent avec leur compagne, ils lui disent : « Mets-toi de côté, ne me touche

pas ! J'ai autre chose en tête, ne me tracasse pas A

qui est-ce que je parle ?. .. Me m'excite pas, non !»

papa. — Gros ânes !

nnuDA. — Il fut un temps où, pour la moindre douleur que causait aux femmes le mal de tête, les maris, s'ils l'apprenaient, fussent-ils à la campagne ou à i'armée, partaient tout seuls, trottaient, couraient, volaient pour s'en venir auprès d'elles ; arrivés à la maison, l'escalier leur paraissait avoir mille lieues, et, sans reprendre haleine, ils s'élançaient dans la chambre les bras ouverts; puis, étreignant leur femme, lui redonnaient goût à la santé avec des baisers emmiellés- -

papa. — Qu'ils soient bénia ceux-là I

(1) Ce troupeau d'hommes (a) Les femmes.

druda. — Qu'elles aillent au diable, et tombent malades maintenant ! Car on ne peut faire aux maris une plus grande joie que de leur dire : « Votre femme ne peut en revenir, pourvo yez -vous de cierges.. . » Et, pendant qu'elles tardent à mourir, et qu'eux en lorgnent une autre, ils laissent mourir qui veut...

papa. — Scribes des ponlifes !

druda. — Et, s'il arrive qu'ils aillent les voir, en approchant d'elles, au lieu de Jes consoler, ils crient : Dé! 'ondis-toi, emplâtre-toi à ton aise; allons, mange des fruits ; serre-toi davantage la taille !... » Ce qui mettrait à mal non seulement une femme en si piteux état, mais une Ancroia(i).

papa. — Plût à Dieu que je pusse donner aux maris une autre maladie que les oreillons ! j'en détruirais la race pour toujours I

druda. — On ne nie point qu'ils ne tournent quelquefois le feuillet, et feignent de consoler leurs femmes avec de petites paroles apprêtées; ils le font, oui..., mais saistu pourquoi?

papa. — Non vraiment.

druda. — Pour leur faire un testament.

papa. — Caïphes de Rhodes 1

druda. — Les fourbes, prenant la main de la moribonde dans la leur, avec un sourire perfide, lui demandent en grâce cette donation qu'elle consent à faire : « Non que je redoute l'issue de la maladie, disent-ils, mais je vous la demande comme un témoignage du bien que vous me voulez, et de 1 estime que vous avez pour moi, ô vous, qu'une fois guérie je veux adorer... » Dès qu'ils ont tout obtenu, ils ne la revoient plus jamais, ni morte ni vive.

papa. — Pharisiens de prêtres I

druda. — Quel souci croit-on qu'ils aient de leurs grossesses ?

(l) Cf. l'Introduction.

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papa. — Ce sont des Judas Iscariotes et des Pilâtes !

druda. — Ils ne leur donneraient pas, pour les contenter, une cerise, une fraise, une prune, une figue, un concombre, une sorbe, une gousse d'ail !

papa. — Monstres !

druda. — Et quand ces brigands prétendent, si les infortunées succombent, que c'est d'être tombées à bas de l'escalier, et non pour y avoir été jetées par eux à coups de bâton !...

papa. — Nérons !

druda. — J'en connais dix qui ont été sur le point d'être crucifiées par leurs maris, pour avoir fait une fille !

papa. — Caïns !...

druda. — Oh ! dira quelqu'un, le duc d'Urbin, au vrai, a donné de grandes fêtes à la naissance d'unefille .. Oui, messire..., toute fleur ne faitpoint fruit..., et puis, où trouve-t-on un autre seigneur ainsi fait ?

papa. — Qu'il vive donc m seculorum du secnla f

druda. — Combien y en a-t-il qui, pour avoir, par la faute de leur mari, engagé chez le juif jusqu'à leur chemise, n'entendent jamais ni messe, ni matines I

papa. Maures !...

druda. — Se plaigne qui voudra, en voyant son mari lui sauter aux cheveux, la renverser à terre comme une chienno. et, lui mettant les pieds sur le ventre, lui faire sortir les boyaux à coups de talons !... Et, plus il y court <lr- voisins, plus le mari se complaît dans sa férocité, qui le porte à en finir !

papa. — Crocheteurs !

druda. — C'est une grande patience, que celle d'une sotte qui aime son mari, qu'elle devrait déchirer avec les denU !... Et surtout alors que le pain perdu ne lui cache ;.. nt- pas les filles de joie qu'il pave... Car il en mène i i dans lu maison.

papa. — il faut être à deux de jeu.

druda. — J'ai grand'pitié des femmes qu'ils ont prises par amourachement, parce qu'en deux jours ils s'en dégoûtent; comme les gens rassasiés se dégoûtent de ce qu on sert ensuite devant eux.

PAPAi — H n'y a plus de bonté dans le monde 1 druda. — Je connais des hommes qui forcent leurs femmes à devenir voleuses, en leur donnant de petites chaînes et autres choses qu'ils volent ; ainsi, pour être bien avec eux,elles ne s'inquiètent point d'être mal avec les autres.

papa. — Ce trait-là manquait au tableau ! druda. — Je sais que je suis uue babillarde en te disant que plusieurs, pour paraître quelque chose, et pour participer aux faveurs des grands seigneurs, amènent leurs femmes dans la chambre de ces derniers, en plein *our !

papa. — Bien en ait Ferra re !

druda. — Quel autre purgatoire infernal veux-tu que ces chambres où la jalousie de leurs maris les emprisonne sans qu'elles voient jamais le ciel ? papa. — Pharaons !

druda. — Je voudrais que tu entendisses leurs lamentations, lorsque, effrayés des dettes qui menacent de leur mettre les sergents sur les bras, ils décident leurs femmes à vendre leurs pauvres dots !

papa. — Et les gros vilains moines ne gourmanderaient point de tels païens !

druda. — Je néglige d'attraper le sac parle bas: parce que je n'achèverais jamais si je voulais te parler de ceux qui, sous prétexte de commerce, vendent pêle-mêle tout ce que leurs femmes possèdent. Je me tais sur celles qui sont abandonnées avec une troupe d'enfants sur les bras; je suismuette à l'égard de ceux qui ont une femme pour chaque résidence; je n'en sortirais pas en cent ans, si je voulais te dire l'envie que porte à de viles servantes la femme mariée à un homme de plus haute naissance

qu'elle, ou la vie misérable de celle qui, quoique issu de notre lignage, s'allie avec un homme du peuple... J< termine par ces femmes riches héritières qui, donnan beaucoup à qui n'a pas un zeste, mériteraient que leurs maris fussent leurs esclaves.

papa. — Nous autres femmes, nous ne retranchon pas un mot à nos bavardages, pas plus que les vierge qui n'en finissent jamais.

druda. — Que les maris diminuent leurs méfaits, s'ils veulent qu'une telle chronique ne soit pas longue.

papa. — Maintenant je suis éclairée !

druda. — En veux-tu davantage ?

papa. — Non.

druda. — Donc, va-t'en chez toi, et moi chez moi

(la cortigiana)

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