‹ L'ArétinChapitre 8 sur 89 · LE BARON ROMAGNOL OU LE SAC DE ROME · texte numérisé non relu

LE BARON ROMAGNOL OU LE SAC DE ROME

Nanna. — Un baron romagnol, non pas romain, échappé du sac de Rome par un trou, comme sortent les souris, et se trouvant sur je ne sais quel navire, fut jeté avec une foule de ses compagnons, par la fureur des vents déchaînés, sur le rivage d'une grande ville, dont était souveraine une signora dont je ne me rappelle pas le nom. Comme elle allait à la promenade, elle aperçut

(i) C'est à-dire les criminels coiffés d'une mitre de papier peint.

84 l'ai\étw

le pauvre homme étendu par terre, trempé, brisé, blême, tout hérissé et plus semblable à la peur que ne ressemble à la canaille la Cour d'à présent. Le pis, c'est que les paysans, le prenant pour quelque grand seigneur espagnol,l'entouraient pour faire de lui et de ses camarades ce qu'au coin d'un bois font les malandrins d'un homme qui se trouve sans armes, avoir perdu son chemin. .Mais la signora, les ayant envoyés se faire pendre rien qu'en relevant la tête, s'approcha de lui, le réconforta d'un air gracieux, d'un geste bienveillant, l'emmena dans son palais, fit renflouer le navire et restaurer les navigateurs plus que princièrement; puis, étant allée rendre visite au baron, qui avait repris sa bonne mine, elle se prit à écouter le poème, le discours, le sermon, le prêche qu'il iui fit.lorqu'il lui assura qu'il oublierait sa courtoisie quand les fleuves couleraient à rebours. Traîtres d'hommes ! Menteurs d'hommes ! Faussetés d'hommes ! Tandis qu'il hablait à la romagnole, la malheureuse, la pauvrette, la niaise le buvait des yeux, et, remarquant la largeur de sa poitrine et de ses'épaules, en restait stupL-îaite ; elle acheva de tomber d'étonnement en con loinplant la fierté de sa haute mine ; ses yeux, pleins d'honneur, la faisaient soupirer, et ses cheveux d'or friscl'enivrèrent complètement ; elle ne pouvait s'arracher au plaisir de parcourir des yeux toute son aimable personne, d'admirer la grâce dont lavait doué la nature, celte truie, et restait entièrement absorbée dans la divinité de son visage. Maudits soient le visage et le reste !

Pippa. — Pourquoi les maudire ?

Nanna. — Le plus souvent ils sont trompeurs ; deux fois pour une ils vous abusent, il m'en est témoin de la bonne mine du baron, qui fit devenir à moitié folle la signora dont je te parle. En moins de temps qu'une femme ne change de fantaisie, elle ordonna de préparer les tables, et, quand le royal festin fut prêt, s'assit avec le messire auprès d'elle ; venaient de proche en

LES ÏWGlONAUli.NTI 85

proche les autres naufragés, puis les gens du pays, selon l'ordre de Melchisedech. Sur ces entrefaites, les magnifiques plats d'argent surchargés de viande sont placés devant les affamés par une multitude de serviteurs, et, quand il se fut rassasié l'appétit, le baron fit ses présents à la signora.

Pippa. — Que lui donnna-t-il ?

Nanna. — Une mitre de brocatelle que Sa Sainteté portait sur la tête le jour des Cendres; une paire de mules brodées de feston d'or, qu'elle avait aux pieds le jour que Gian-Malleo (i) les lui baisait ; le pastoral <iu pape îlttoape ; je veux dire Lin ; la boule de l'obélisque ; une clef arrachée de force à Saint-Pierre, gardien de ses escaliers ; une nappe de l'office secret du Palais, et je ne sais combien de reliques des Santa Santorum que sa prosopopée, à ce qu'il prétendait, avait réchappées des mains des ennemis. Là-dessus se montra un habile joueur de rebec qui après avoir accordé son instrument chanta d'étranges sottises.

Pippa. — Que chanta-t-il, Dieu vous bénisse ?

Nanna. — La haine du chaud contre le froid, du froid contre le chaud; il dit pourquoi l'été a les jours longs, pourquoi l'hiver les a courts; il chanta la parenté qui relie le coup de foudre du bruit du tonnerre, le bruitdu tonnerre à l'éclair, l'éclair au nuage et le nuage au beau temps ; il dit où gît la pluie quand il fait beau et le beau temps, quand il pleut ; il dit la grêle, la gelée, la neige, le brouillard ; il parla aussi, je crois, de l'hôtesse aux chambres garnies, qui se retient de rire quand on pleure, et de celle qui se relient de pleurer quand on rit ; à la fin il dit de quelle espèce est le feu qui brille au cul des vers luisants, et si la cigale chante avec ses ailes ou avec son gosier.

Pippa. — Jolis secrets!

(i) Gian-Matteo Ghiberti, le Oataire, ennemi de l'A ré ti a.

80 l'auétin

Nanna. — Déjà Sa Seigneurie la signora, qui écoutait le chant comme les morts écoutent le Kyrie Eleison. était toute affolée du babillage et de la galanterie de son hôte, et, comme il ne lui semblait vivre que lorsque cet homme parlait, elle se mit à l'interroger sur les papes, les cardinaux ; puis elle en vintà le supplier de lui conter comment l'astuce cléricale s'était laissé choir dans les griffes des mauvaises pattes. Alors le baron, pour obéir aux ordres de sa supplique, tirant de sa poitrine un de ces soupirs qui s'échappent astucieusement du foie d'une putain lorsqu'elle aperçoit une bourse pleiue, dit : — « Puisque Ton Altesse, signora, veut que je me ressouvienne de choses qui me font prendre eo haine ma mémoire quand elle se les rappelle, je te raconterai comment l'impératrice du monde devint esclave des Espagnols, et je te dirai de plus tout ce que j'ai vu de misères. Mais quel Marane, quel Tudesque, quel Juif serait si cruel qu'il puisse raconter de telles choses à quelqu'un sans se briser de sanglots ? » Puis il ajouta : « Signora, il est l'heure de dormir, les étoiles disparaissent ; pourtant, si ta volonté est de connaître nos infortunes, quoique ce soit renouveler ma douleur que de les dire, je commencerai. »

Après ces mots, il entama l'histoire de ce peuple qui, pour épargner six ducats, se fit massacrer, puis conta comment un bruit circula tout à coup dans Rome ; des lansquenets et des jure-Dieu venaient, enseignes déployées, pour la faire la queue du monde. L'un disait à l'autre : — « Prends son grabat et marche »,et certes, plus d'un s'en allait par les jachères, si cette traîtresse de proclamation : « A peine de la hart ! » ne s'y était opposée. Il conta comment après cette proclamation, ce peuple lâche se mit à enfouirses écus, ses plats d'argent, ses joyaux, ses colliers, ses vêtements et tous ses objets précieux ; comment dans les groupes, les attroupements d'hommes, épars ou rassemblés çà et là, chacun disait

LES HAQIONAMSNTI 87

ce qui lui passait par la tête, au sujet de ce qui causait leur frayeur à tous. Entre temps, quarteniers et capitaines de la milice, la peste les étouffe ! allaient et venaient, avec des files de soldats ; et, certes, si le courage consistait dans les beaux pourpoints, les belles chausses, les épées dorées, Espagnols et Allemands eussent été les mal venus. Le baron conta comment un ermite criait par les rues : « Faites pénitence, prêtres ! Faites pénitence, voleurs ! et demandez à Dieu miséricorde, car l'heure de votre châtiment est proche, elle arrive, elle sonne ! » Mais leur orgueil n'avait pas d'oreilles. Mais pourquoi les scribes et les pharisiens apparurent à la croix de Monte-Mari, comme il disait, et quand le soleil donna sur leurs armures, l'éclat terrible qui s'en échappait fit trembler les poltrons accourus aux remparts de plus d'épouvante que n'en causent les éclairs et les coups de tonnerre. Ni les uns ni les autres ne songeaient aux moyens de repousser l'ennemi qui s'avançait ; tous cherchaient des yeux quelque trou pour s'y blottir. En ce moment, une rumeur s'éleva du côté du Monte-San-Spirito, et nos braves à la parade, dès le premier assaut, ressemblèrent à celui qui fait du premier coup une chose, puis ne la réussit plus jamais si bien. Je veux dire qu'ils tuèrent Bourbon et qu'après avoir pris je ne sais combien de bannières, ils allèrent les porter au palais avec des « Vivat ! vivat ! » à assourdir le ciel et la terre. Pendant qu'ils croyaient tenir la victoire, voici que les barricades du Monte sont emportées et que l'ennemi faisant de la chair à pâté d'une foule de gens qui n'avaient commis ni faute, ni péché dans la bataille, s'élança dans le Borgo; de là, quelques-uns passèrent le pont, pénétrèrent jusqu'aux Banchi, puis rétrogradèrent, et l'on prétend que cette bonne âme de castel Saint-Ange, dans lequel s'était mis à l'abri le bon ami, ne les bombarda pas pour deux raisons : l'une, crainte de jeter au vent ses pilules et sa poudre ; l'autre, de

88 L AI\2l IM

mettre l'ennemi plus en colère qu'il n'était. On ne s'y préoccupait que de faire dévaler des cordes pour bisser dans le Saint des Saints le» grands clercsqui avaiectle feuau cul. Mais voici venir la nuit, voici que les grosses bedaines qui gardaient le Ponte-Sisto ont la venette, et voici qucl'armées éparpille duTranstévèredans Rome môme; déjà s'élèvent des clameurs, les portes sont jetées à Las, chacun s'enfuit, chacun se cache, chacun se lamente. Le sang baigne les rues, partout on massacre ; ceux qu'on torture poussent des cris, les prisonniers font des supplications, les femmes s'arrachent les cheveux, le» vieillards tremblent, toute la ville est mise les pieds en l'air, et bienheureux celui qui meurt du premier coup ou qui, agonisant, rencontre quelqu'un qui l'achève. Mais qui pourrait dire les horreurs d'une pareille nuit? Frères, moines, chapelains et toute la séquelle, armés ou sans armes, se blottissaient dam les sépultures, plus morts que vifs, et il ne resta pas un réduit, pas un trou, pas un puits, pas un clocher, pas une cave, pas le moindre gîte secret qui ne se trouvât aussitôt plein de toutes sortes de gens. Les respectables personnages, on les tournait en dérision et, leurs vêtements déchirés, relevés sur leur dos, on les fouaillait, on leur crachait dessus; on ne respectait ni les églises, ni les hôpitaux, ni les maisons, ni rien ; ils entrèrent, les mécréants, jusque dans ces lieux où les hommes ne doivent pas pénétrer et, pour comble d'affront, ils forcèrent les femmes d'aller où l'excommunication attend toute femme qui y met le pied. La grand pitié, c'éîait d'entendre les maris, tout rouges du sang qui coulait de leurs blessures, appeler leurs femmes perdues, d'une voix à faire sangloter ce bloc de marbre du Colisée, qui se tient debout sans ciment. Le baron racontait à la signora ce que je te raconte et, comme il en venait aux lamentations que faisait le pape dans le château, maudissant je no s.iis qui de lui avoir manqué de parole, il laissa échapper de

LES RAG10NAMENT1

**s yeux tant de larmes, qu'il aurait pu s'y noyer. En fin, De pouvant plus cracher un mot, il resta comme mi:et. Pippa. — Gomment est-ce possible, qu'il plaignît les malheurs du pape, étant ennemi des prêtres ?

Nanna. — Parce que nous n'en sommes pas moins chrétiens, qu'ils n'en sont pas moins prêtres, et que l'âme, d'ailleurs, doit aussi penser à ses affaires. Voilà pourquoi le baron fut saisi d'une telle angoisse que la signora se leva, lui prit les mains, qu'elle étreignitdoucement à deux reprises et l'accompagna jusqu'à sa chambre, où elle le laissa en lui souhaitant le bonsoir, , puis alla se coucher.

Pippa. — Vous avez bien fait de m'abréger l'histoire ; je ne pouvais plus vous écouter sans pleurer.

ftanna. —Je ne t'en ai conté qu'une bribe, à cloche-pied, te faisant part d'un détail par-ci, d'un autre par-là, car, à te dire vrai, j'ai donné ma mémoire à ressemeler; puis, on n'en viendrait jamais à bout, tant il y eut de cruautés dans ce sac, et si je voulais te dire les vols, les assassinats, les violences exercées par ceux-là mômes dans les maisons desquels les fugitifs pensaient être en sûreté, je serais en danger de m'attirer la haine de nombre de gens qui ne croient pas que l'on sache comment ils ont égorgé leurs amis.

Pippa. — Laissez de côté la vérité etne dites que des mensonges ; on vous en tiendra meilleur compte.

Nanna. — C'est ce qu'un jour je ferai, de toutes façons.

Pippa. — Faites-le et n'en dites rien.

Nanna. —Tu le verras; mais revenons à nos affaires. La signora, prise à la glu dont l'amour avait em poissé la bonne mine et les belles manières du baron, ^ était toute en feu, et le cœur lui tressautait dans la poitrine comme s'il eût été de vif argent. Songeant à la grandissime renommée de sa race et aux prouesses qu'elle l'estimait avoir dû faire dans cette horrible nuit, elle se

débattait sur sa couche comme une personne qui a un glacial et brûlant souci ; la figure et les paroles de cet homme lui restaient enfoncées dans la mémoire, et elle faisait peu de cas du sommeil. Déjà le jour suivant, à l'aide des couleurs de messire le Soleil, avait mis le fard aux joues de madone l'Aurore ; elle s'en fut trouver sa sœur, et après lui avoir conté un songe, au pied levé, lui dit :

— « Que te semble du pèlerin qui nous est survenu? As- tu jamais vu plus belle prestance que la sienne ? Quels miracles il devait accomplir, les armes à la main, 'pendant que l'on se disputait à Rome? Impossible qu'il ne soit pas issu d'un noble sang-, et certes, si depuis que la mort m'a enlevé mon premier époux je n'avais fait vœu de rester veuve, peut-être, peut-être me laisserais-je aller à faire cette faute une seconde fois, mais pour lui seul. Certes, ma sœur, je ne veux rien te cacher ; bien mieux, je te jure par l'affection nouvelle que je porte à la noblesse de l'étranger, que, depuis la mort de mon époux, mon cœur est resté on ne peut plus avare d'amour ; maintenant je reconnais les vestiges de cette ancienne flamme qui jadis me consuma tout à coup et non petit à petit. Mais avant que je commette aucune vilenie, que la terre s'entr'ouvre et m'engloutisse vive, ou que la foudre du ciel m'abîme dans les profondeurs. Je ne suis pas femme à mettre en lambeaux les lois do l'honneur ; celui qui eut mon amour l'a emporté avec lui dans l'autre monde, et il en jouira in s.ïCula. s.eculohum. » En achevant ces mots, elle se mit à pleurer, qu'on l'aurait crue assommée de coups.

Pippa. — Pauvrette !

Nanna. — La sœur, qui n'était pas hypocrite et qui prenait les choses par l'endroit, fit des moqueries de son vœu, de ses lamentations, et lui répliqua : — « Est-il possible que tu ne veuilles pas connaître combien il est doux d'avoir de petits enfants et de quel miel sont les

LES IUGIONAMBNTI 91

dons de M11»» Vénus? Quelle folie est la tienne, si tu crois que les âmes des morts n'ont d'autres soucis que de savoir si leurs femmes se remarient ou non ? Mais je veux que tu te contentes pour toute victoire de ne t'être pas pliée à prendre un de ces nombreux princes qui t'ont convoitée. Veux-tu résister à ce malin de Cupidon? Folle, n'y essaye pas, tu n'y gagnerais que te t'y casser le cou. En outre, tous tes voisins sont tes ennemis ; sache donc reconnaître l'occasion, qui t'a mis sa mèche de cheveux dans la main, et si notre sang se mêle au sang- romain, quelle cité pourra égaler la nôtre ? A présent, faisons faire des prières dans les monastères pour que le Ciel conduise à bien nos projets. Pendant ce temps-là, nous trouverons le moyen de le retenir ici ; peut-être en sera-t-il bien aise, fracassé, ruiné comme il est, et à cause aussi de la rudesse du froid qui sort du cœur de l'hiver. » Tu m'interroges desyeux, Pippa : elle sut si bien lui chanter les vêpres qu'elle donna le coup de pouce au vœu, à la pudeur, et que la signora, jetant son honneur derrière ses épaules, soit qu'elle reste assise, soit qu'elle se promène, toujours voit, toujours entend le baron. La nuit vient, et quand tout dort, même les grillons, elle veille, elle se retourne dans son lit, tantôt sur un flanc, tantôt sur l'autre, s'entretenant de lui avec elle-même et se consumant dans cette angoisse connue seulement de celui qui se couche et se relève, selon que la jalousie dont il est travaillé veut qu'il se couche ou se lève. Pour te le déclarer net, elle qui avait la tête à l'envers en arriva aux mauvaises fins avec le bel ami; elle en vint là, ma fille.

Pippa. — Elle fit sagement.

Nanna. — Au contraire, follement.

Pippa. — Pourquoi?

Nanna. — Parce que le chant figuré le dit :

Qui recueille un serpent dans son sein, Il lui advient comme au vilain :

01 l'aI\£tIN

Quand il se trouva bien réchauffé, guéri, Il le paya de son venin.

Je t'en dirai autant du traité. Dès que la signora eut planté de3 cornes à la sainte mémoire de celui qui s'en était allé a porta infefu peu de temps auparavant, cette bavarde de Renommée, cette désoeuvrée de Renommée, cette mauvaise langue de Renommée courut le proclamr-r partout ; les princes qui l'avaient demandée en mariage en donnèrent leurs âmes à Satanasavec les plus grosses ïdj ures du monde, et dirent pire que pendre du ciel et de la fortune. Sur ces entrefaites, leCaïn se voyant bien repu, habillé à neuf, rétabli à son gré, appelle ses compagnons et leur dit :

— « Amis, Rome m'est apparue en songe et m'a ordonné, de la part de tous les saints, de m'en aller d'ici; je suis destiné à en réédih'er une autre plus belle. Mettezvous donc à commencer vos préparatifs discrètement, et pendant que vous ferez ce que je vous commande, je trouverai quelque moyen adroit de prendre congé de la signora. «Mais qui pourrait jeter delà cendre dans les yeux des amants, lesquels voient ce que nul ne voit, et entendent ce que nul n'eutend? Aussitôt qu'elle vit tout sens dessus dessous, elle s'aperçut que la bonne pièce voulait, à l'aide de son navire, opérer le Leva ejus, et, transportée de fureur, sans chandelle et sans raison, se mit à courir parle pays comme une folle. Arrivée devant le baron, le visage couvert de pâleur, les yeux noyés, les lèvres sèches, elle dénoua sa langue entortillée dans les lacets de l'amour, et laissa échapper de sa bouche ces paroles :

« Crois-tu, déloyal, pouvoir t'évader d'ici sans que je le sache, hein ? As-tu donc le coeur si dur que ni notre amour, ni la foi jurée, ni la mort à laquelle je suis prête ne puissent t'empêcher de partir, comme tu l'as résolu? Mais c'est encore envers toi que tu es cruel, de

LKS HAGIONAMENTI g3

vouloir prendre la mer à cette heure que l'hiver est clans sa plus grande rigueur de toute l'année ; homme sans pitié qui non seulement ne devrais pas aller chercher quelque région lointaine, mais ne pas même retourner à Rome par d'aussi affreux temps, quand bien même elle serait plus que jamais florissante, c'est moi que tu fuis, cruel, c'est moi que tu fuis, impie ! Hélas! je t'en supplie par ces larmes qui me jaillissent des yeux, par cette main droite qui doit mettre fin à mon martyre, par nos noces à peine entamées ; si les plaisirs que tu as goûtés avec moi sont de quelque prix à tes yeux, aie pitié de mon état et de ma maison qui, toi parti, tomberont en ruine ; et si les prières qui fléchissent jusqu'à Dieu trouvent accès dans ton sein, renonce à ce projet que tu as de t'en aller. Déjà, pour m'être abandonnée à toi, j'ai encouru la haine non seulement des ducs, des marauis, des seigneurs dont j'ai refuséla main, mais celle de mes propres sujets et vassaux, qui me méprisent, et il me semble vraiment être prisonnière des uns et des autres. Je supporterais tout cependant, si j'avais de toi un fils qui, dans ses yeux, rappellerait à tous tes grâces et ton visage. »

Ainsi parla-t-elle, sanglotantet pleurant. Le trompeur, le maître en fait d'astuce, obstinément attaché à l'illusion de son rêve, n'en baissa pas même les yeux ; il ne se laissa fléchir ni par ses prières, ni par les larmes, semblable à cet avare, à ce ladre qui, en un temps de famine, et voyant les pauvres mourir par les rues, refuse de donner une bouchée de pain aux supplications d'un mendiant affamé. Enfin, d'une façon brève, il lui répondit qu'il ne voulait pas nier les obligations dont il lui était redevable, qu'il se souviendrait d'elle toujours, qu'il n'avait jamais songé à la quitter saas l'en prévenir ; il niait avec un front d'airain lui avoir promis de la prendre pour femme, et rejetait la faute sur le cœli cœïorum. Il lui jura que l'ange lui était apparu et lui

q4 l'aré-tin

avait ordonné de grandes entreprises ; mais c'était prêcher devant des poireaux, car elle le regardait d'un oeil en courroux, et la rage qui lui faisait sortir de son coeur enflammé un juste mépris mêlé de douleur lui jaillissait des yeux et de la bouche. C'est pourquoi elle se tourna de son côté et lui dit : — « Tu n'as jamais été un Romain, et tu mens par la gorge quand tu dis être de ce noble sang. C'est le Mont-Testaccio (i), homme sans foi, qui t'a formé de ces culs de bouteilles dont il est fait lui-même, et les chiennes de l'endroit t'ont nourri de leur lait ; voilà pourquoi tu n'as pas seulement montré un signe de compassion pendant que je te suppliais, que je sanglotais. Mais à qui donc conterai-je mes malheurs, puisque c'est comme s'il n'y avait là-haut personne pour peser les torts dans la balance de la justice ? Certes, aujourd'hui, il n'y a plus de bonne foi nulle part, et j'en suis la preuve vivante : je recueille cet homme maltraité par la mer; je lui fais part de tout ce que j'ai, je me donne et m'abandonne à lui, et cela n'empêche pas qu'il me quitte, trahie, déshonorée; pour comble d'outrage, il veut me faire accroire qu'un messager lui est venu du ciel, chargé de lui découvrir les secrets du bon Dieu, qui n'a rien de mieux à faire que de s'occuper de tes petites histoires ! Mais je ne te retiens pas ; va-t'en, suis le chemin que te montrent les songes et les visions; bien sûr, bien sûr tu rétabliras le peuple d'Israël. J'ai toujours l'espérance que le châtiment t'attend au milieu des écueils; tu invoqueras mon nom alors, tu imploreras plus de sept fois ma générosité et ma tendresse, mais je te poursuivrai de ma haine, je me vengerai par le feu et par le fer ; morte, mon ombre, mon âme, mon esprit te poursuivront encore! Elle ne put en dire davantage, car

(i) Monticule, au bord du Tibre, à Rome. Il a été formé par l'accumulation des tessons de pots qu'y laissaient ceux qui, allant su fleure chercher de l'eau, cassaient la cruche. De là le nom de Testaccio.

LES IVAG10NAUSNTI 0)

la douleur lui obstrua le chemin de la parole, et force lui fut de couper son discours par la moitié. Comme une malade, la vue éteinte, ne pouvant plus se tenir sur les jambes, elle se fit un lit des bras de ses suivantes, qui l'emportèrent et la couchèrent, laissant là le baron, non sans que la honte de la trahison dont il accablait l'infortunée ne couvrît de rougeur son visage infâme. Tu pleures, Pippa ?

Pippa. — Qu'il soit assassiné, le lâche !

Nanna. — Ecartelé puisse t-il être ! car après les lamentations delà signora,ilse disposa néanmoins à partir. Ses gens, qui traînaient le navire au rivage, ressemblaient à des fourmis s'approvisionnant de grain peur l'hiver; l'un portait de l'eau, l'autre des rameaux garnis de feuillage, un autre... tous les malheurs que je lui souhaite I

Pippa. — Que faisait l'abandonnée pendant ce tempslà?

Nanna. — Elle gémissait, elle soupirait, elle s'égratignait toute, et rien que d'entendre les cris des mariniers bien repus, le branle-bas de la chiourme et du reste de l'équipage, elle se pâmait, elle haletait, elle se mourait. Hélas ! cruel amour, pourquoi nous crucifies-tu sibarbarement et de tant de façons ? Mais voici que la signora, avant encore un peu d'espoir, s'entretient avec sa sœur et lui dit :

« Chère sœur, ne vois-tu pas qu'il s'en va et que déjà le navire appareille pour détaler? Mais pourquoi, ô cieux ingrats ! si je devais m'attendre à cet abandon, n'ai-je pas la force de le supporter? Sœur chérie, toi seule maintenant me viendras en aide, puisque ce traître fit toujours de toi le secrétaire de ses pensées, et toujours eut en toi confiance. Va donc, parle-lui, et en lui parlant cherche à le fléchir ; dis-lui de ma part que je n'étais point l'alliée de ceux qui, sous prétexte d'accord, ont fait de sa patrie un monceau de ruines; que je n'ai

p s traîné hors du sépulcre les os de mon père, et que, par conséquent, il lui plaise de m'entendre lui dire quatre paroles avant que je meure. Qu'il me fasse, lui diras-tu, à moi qui l'adore éperdument, cette seule grâce de ne pas partir à l'heure qu'il est et d'attendre que le chemin soit plus navigable. Je n'entends pas le forcer à m'épouser, puisqu'il me méprise, et encore moins à rester ici; mais qu'il m'accorde quelque petit délai pour atténuer ma douleur; mon seul désir, c'est d'apprendre à la supporter. » Après ces mots, elle se tut, en larmoyant.

Pippa. — Mon cœur se brise.

Aanna. — Sa malheureuse sœur, ma Pippa, rapporta tout au long- ces paroles, ces gémissements, ce désespoir, mais le cruel ne s'attendrit aucunement; on eût dit un mur qui reçoit le choc déballons gonflés de vent. Enfin la s'ignora, bien certaine de son départ, résolut de lui jeter un sort, encore qu'elle s'en fût jusque-là toujours fait conscience.

Pippa. — Cela lui réussit-il ?

Nanna. — Ah bien, oui ! Elle invoqua stryges, fantômes, démons, sorcières, fées, esprits, sibylles, la lune, le soleil, les étoiles, les harpies, les cieux, les terres, les mers, les enfers et toute la diablerie ; elle éparpilla des eaux noires, des poussières de morts, des herbes séchées à l'ombre : elle prononça des formules magiques, traça des signes, des caractères, des figures bizarres, dialogua avec elle-même, et il n'y eut pas un seul saint qui fît mine de se soucier des amants trompeurs! Il était minuit quand elle faisait ainsi à crédit ses incantations, et les hiboux, les chats-huants, les chauves-souris dormaient tout engourdis ; seule, elle ne pouvait appesantir ses yeux de sommeil ; l'amour, au contraire, la tourmentait davantage. Après être restée muette un bout de temps, elle se mit à parler et se dit à elle-même :

« Maintenant, que faire, misérable ? Redemanderai-

LES RAG10NAWKNT1 97

je pour mari n'importe lequel de ceux que j'ai refusés ? Suivrai-je la fortune des Romains ? Oui, cela pourra m'ôtre utile, puisque je leur suis venue en aide et que cette nation sait si bien reconnaître les bienfaits ! Mais qui voudrait de moi, quand même je m'embarquerais sur leur fier navire ? N'ai-jc pas approuvé les parjures de ces Romains, qui se moqueront de moi si je vais à eux? Enfin, dois-je supporter qu'ils mettent à la voile et qu'en ce moment même ils voguent sur la mer ? Hélas ! meurs, meurs donc, infortunée et guéris ta douleur avec du fer. Mais toi, ma sœur, c'est toi qui m'as précipitée dans tous mes maux, toi qui m'as fait trahir les cendres de mon époux et mon vœu de chasteté, déloyale et coupable femme que je suis !

Pippa. — Quelles belles imprécations !

Nanna. — Si tu t'émeus de les entendre raconter par moi, qui n'en répète pas une bribe comme il faut et qui les emmêle en les récitant pitoyablement, qu'aurais-tu fait en les entendant de sa propre bouche ?... En ce moment le baron faisait nager les rames dans l'eau, et, en s'esquivant, souvent se retournait, dans la crainte d'avoir tout le peuple à ses trousses. Quand l'aube se montra, la désolée, à qui cette nuit avait paru d'un tiers plus longue, comme les messes de Noël, se mit à sa fenêtre et s egratigna la figure, s'arracha les cheveux et se prit à dire :

« 0 mon Dieu, cet homme s'échappera malgré moi ? Un étranger méprisera ma Seigneurie, et ma puissance ne pourra rien contre lui, elle ne le poursuivra pas à travers le monde entier ? Accourez tous, apportez-moi des armes, du feu ! Mais que dis-je? et où suis-je? qui m'a arraché l'âme de sa place ? Ah ! malheureuse, ta cruelle destinée est proche ; je devais faire cela quand je le pouvais, et non à cette heure que je ne le puis plus. Voilà la fidélité de celui qui a sauvé les reliques de Romel Voilà l'homme quiaimeen fils pieux sa patrie 1 le

9° l'aréti*

voilà; il vient au-devant de moi en me tournant le dos, c'est comme cela qu'il me paye de ma bienveillance etdc ma courtoisie ! Mais pourquoi, sitôt que je soupçonnais sa félonie, ne l'ai-je pas empoisonné ? Ou mieux, que ne l'ai-je fait hacher menu, pour dévorer sa chair pantelante et chaude ? Peut-être était-ce chanceux ou dangereux ; mais quand même, pouvait-il m'arriver pis que ce qui m'arrive ? Puisqu'il me fallait mourir, mieux valait, certes, les -noyer d'abord ou les brûler, eux et leur navire. » Cela dit, elle maudit l'origine de Rome et la .place où elle est bâtie, et son passé, et son avenir ; elle pria le ciel et l'abîme de faire naître- de ses ossements et de ceux de sa race des hommes de vengeance et de haine; puis, après avoir dit tout ce qui lui sortit de la bouche et envoyé sa nourrice s'occuper à je ne sais quoi, elle se disposa à se tuer.

Pippa. — Comment à se tuer ?

Nanna. — A se tuer.

Pippa. — De quelle façon ?

Nanna. — La figure égarée, les joues tachetées de la pâleur de la mort, les yeux iejectés de sang, elle entra dans sa chambre et, mise en fureur par le comble du désespoir, dégaina jo ne sais quelle épée, à elle donnée par le Caïn; comme elle allait, sans dire un mot de plus s'en transpercer la poitrine, à ses yeux obscurcis se présentèrent quelques vêtements romains et le lit dans lequel elle couchait avec le Judas. Elle suspendit un moment sa main, elle la suspendit pour proférer les dernières paroles, qui furent presque en propres termes celles-ci : depuis qu'un pédagogue me les a enseignées, je les ai toujours tenues dans ma mémoire comme le Pane nostrum quatidiano.

« Dépouilles qui m'étiez si chères, quand Dieu et le destin voulaient que vous me le fussiez, prenez, je vous prie, cette âme séparée du feu qui l'alimentait. Moi qui ai vécu le temps que je devais vivre, je m'en vais sous

LKS ftAGIONAMENTI 99

terre, avec mon ombre. J'ai bâti une ville d'un assez grand nom ; j'ai vu s'élever mes édifices et je me suis vengée du frère de l'époux que j'ai eu ; je serais donc heureuse entre les plus heureuses, si la nef romaine n'avait abordé mes rivages. »

Cela dit, elle bouleversa le lit à grands coups de tête, le jeta par terre toute furieuse, et en claquant des dents s'écria :

« Nous ne quitterons pas la vie sans vengeance ; fer, en me traversant le sein, tuocciras ce Romain cruel, qui vit toujours dans mon coeur ; mourons donc ainsi, c'est ainsi qu'il convient demourir. » Apeineavait-elle achevé la dernière parole que ses compagnes virent plantée dans son corps l'épée homicidissime.

Pippa. — Que dit le baron, quand il le sut ?

Nanna. — Qu'elle avait agi en vraie folle. Ainsi elle alla faire un petittour de promenade dans l'autre monde de la manière que je viens de te le dire, et cela lui advint pour avoir trop complu à un autre.

Oh I les hommes, les hommes ! pardieu, c'est un sucre que de les assassiner comme nous le faisons, si Ton considère la façon dont ils nous assassinent, nous autres.

Page 1