PIERRE ARÉTIN
Le morceau qui suit est ta traduction abrégée de la Vita di P.
Arctino par le comte G. M. .Vazuchelli (Padova, Convine, in-S*, sj4i-ij4q)- Elle est due à Dujardin qui la publia sous le pseudonyme de Doispréaux {La Ua;/e, J. Xeaulme,ij5o).0n trouve dans cette pièce curieuse des choses intéressantes, Mais aussi des erreurs voulues ou non et quelques jugements injustes. C'est avec raison qu'Alcide Bonneau appelle Mazuchelli : Biographe du genre hosiile.
Quel homme a présenter qu'Arétin, dans un siècle où les femmes, concourant à l'avancement des sciences, apportent dans l'étude cette urbanité qui ne se trouve qu'avec eiles ! S'il eut quelque réputation, ce fut peu après la renaissance des lettres, temps où le seul nom d'auteur imprimait du respect. Les yeux, longtemps aveuglés par les ténèbres de l 'ignoranec, étaient éblouis de la moindre lueur : aujourd'hui cet homme, qui se nommait Divin est compté au rang des écrivains pitoyables.
Tel est le sort de ceux qui n'ont démérite que l'impudence, et le malheureux talent d'intéresser la malignité. Le public se plaît dans l'humiliation de ceux même qu'il estime. Il court à tout ce qui sent de libelle. Les écrivains qui prostituent leur plume à ses s?oùts sont ceux proprement pour qui l'on a dit qu'ils travaillaient per la Jame, e no per fa /amer. Chaq»e jour démasque leur ignorance et leurs bévues; ils sont le jouet de leur siècle, ils deviendront le mépris de la postérité : mais
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il faut vivre, et ils en sentent d'autant plus vivement la nécessiié que les personnes qui pourraient la soulager par les récompenses destinées aux lettres les en jugent indigues.
Plu* causiique que capable, et toujours avide, Arétin mania avec une effronterie égale l'adulation la plus basse et la satire ia plus effrénée. Il s'embarrassa peu de mentir et de se contredire. L'intérêt dictait ses jugements, et ceux auxquels il devait tout furent maltraités les premiers. Les réponses les plus solides, les reproches les mieux fondés, les allronts, les corrections ne purent tempérer sa causticité famélique. Les châtiments publics avaient accoutumé son front à l'infamie; il se consolait en se prodiguant des éloges, et eu décurant ses livres de ses portraits et d'inscriptions.
Il s'arrogea le titre et les fonctions de censeur : soit habitude ou mépris, on s'accoutuma à cette usurpation, et les masfistratsla tolérèrent. Mais pour savoir ce que pensaient les connaisseurs, il suffira de lire ce que Lambin écrivait à Maladano, au sujet d'un savant qui s'était abaissé jusqu'à répondre à Arétin : a J'avais déjà lu le discours de Périon contre Pierre Arétin, et je n'avais pu m'empècher d'eu rire. Quô peut-on imaginer de plus ridicule que de voir un bénédictin, un philosophe, un théologien entrer en lice avec Pierre A'étin? Cet homme a sans doute oublié ce qu'il se devait. Il lui reproche son impudence, sa scélératesse, son impiété. Qu'avancera- t-il V Ce n'est ni par les paroles, ni par les écrits qu'on peut corriger de pareils personnages; c'est par les lois, c'est par les peines qu'on doit les refréner (1). »
Un début semblable doit surprendre le lecteur. iMais s'il est avantageux de conserver la mémoire des grands hommes, il n'est pas inutile de démasquer ceux qui en ont imposé par des moyens condamnables. L'exemple des premiers anime à la pratique des vertus; le portrait des autres apprend à ne pas leur ressembler.
C'est dans cette vue que j'ose amener Arétin sur la scène. Son style affecté, son ignorance, sa présomption, sa critique mordante, les égarements de sou génie, les châtiments qu'il essuya, et la réputation qu'il laisse après lui forment un tableau qui n'est pas déplacé dans un siècle où l'on court après
(1) Lettere raccoltt de Aficheele Bruto,p. 35g.
les écrits hardis ou médisants, où l'on substitue le jargon à l'éloquence, les tours forcés aux pensées, les pointes aux sentiments, et la satire à la saine critique.
Les actions frnppent plus vivement que les préceptes, et les exemples instruisent plus sûrement que la théorie la mieux développée. Le* jeunes gens apprendront qu'on ne doit jamais sacrifier les moeurs à la fureur de l'esprit ; qu'il est dangereux de réduire en problème les principes qui sont la base et la sûreté dessociélés; que l'insolence et la présomption caractérisent l'ignorance et que ceux qui croient se faire un nom par de pareils moyeos achètent une réputation équivoque et momentanée, par la perte de leur repos et de leur honneur.
Pierre Arétin naquit à Arezzo, ville de Toscane, le 20 avril 1492. Son silence, la calomnie et l'erreur jettent quelques nuages sur son origine. Franco lui donne un cordonnier pour père (1). Doni, voulant accréditer les conformités qu'il lui cherche avec l'antechrist. le fait sortir d'un moine et d'une nonne (2). Quelques autres, le confondant avec Pierre Bertini, l'ont cru de la famille des Buonamici (3). Mais ses lettres (4), celles qui lui sont écrites (5), et le témoignage du ^généalogiste de Toscane (6), constatent qu'il était fils naturel de Luiçi Bacci; et si l'on voulait argumenter de l'affectation avec laquelle il tire avantage de ce qu'il écrit on pourrait présumer qu'il était bâtard adultérin, par le soin qu'il prend de justifier les enfants nés dans cet opprobre (7).
(i) Franco, Priapeia. Mazzuchelli, Vita d'Arttino, p. 4. a* »•
(2) Terre moto di Doni, etc.
(3) Zilioli, Istor. di Poeli ilal., p. aaa. Annot. alla poesia del Crc.'Cernbeni, t. IV, p. 46. n* 3a.
(4) Lettres d'Arétin, 1. 1, p. i3a ; t. IV, pp. 64, 166, aiB ; t. VI, p. Bo. édition de Mathieu le Mattre, Paris, 1669.
(5) Lettres à l'Arétin, t. II, pp. 160, 161, i63.
(6) Gammurini, Istor. geneal. del. famig. nob. Tosc, t. III, p. 339.
(7) £se pur brami la tuccessione aquista la con le done d'altrui- E se la conscienza ti rimorde del aiulterio fa quel ben piu legiti. mando fiirliuoli con la tua bonita, è la virtu : perche ciascua uomo libero Habilita il natal suo facendo scordere al volgo l'iufamia materas. Lettres d'Arétin, t. I, p. icô.
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Sa m-re se nommait Tita (i).On la voyait sur le portail de Saint-Pierre d'Arezzo, sous la figure delà Vierge qui reçoit l'Annonciation : et notre auteur ne manque pas de tirer parti de celte fantaisie du peintre, pour réhabiliter l'honneur decelte femme (2). Elle l'éleva sous ses yeux, et si nous en croyons Grasse (3), il étudia la rhétorique, la philosophie, et lit de grands progrès par la lecture des anciens. Comment accorder cet éloge avec Arétin lui-même, qui nous dit qu'il ne fut à l'école que p^ur apprendre à lire, qu'il n'eut jamais de maître, qu'il ignorait!* grec et savait très peu de latin Ci) ! ce cas, il mérite quelque indulgence, et son génie fait présumer que les Muses ne l'eussent pas désavoué, s'il eût été init;é dans leur société.
On peut croire que le feu qui le domina ne tarda guère à jeter des étincelles ; maïs c'est abuser de la supposition que de lui attribuer, avec Fontanini, l'épitaphe de Séraphin d'Aquila (O), puisqu'il n'avait que neuf ans lorsque ce poète mourut. Il est vrai qu'il fut banni d'Arezzo, presque au sortir de l'enfance, pour un sonnet qu'il fit contre les indulgences (6). Perruggio lui servit d'asile; aussi nomme-t-ii cette ville le jardin qui vit fleurir sa jeunesse (7). L'exil ne le rendit pas plus religieux ; ayant vu dans un lieu fréquenté un tableau qui représentait la Madeleine, les mains éleudues aux pieds du Sauveur, il s'y glissa secrètement et peignit un luth entre ses bras (8).
(i) Lettres d' Arétin, t. V, p. u'4.
(a) Lettres d' Arétin, t. V, pp 65, 66, 114.
f3) Eioj. d Unm. lutter., t. I, p. i\v.
(4) Lettres d' Arétin, t. I, p. aoa ; t. II, p. »4*.
{5) Voici cette cpilsphe :
Qui giacc Séraphin. Partirli or puoi, Sol d'aver visto sasso che lo serra.
Fontanini a pris le change sur ce que Toppi, Bibliotn. napolitain. tfftritxe cfte épitaphç à I'Arétm ; mais il entend parler de Bernard Accolti, surnomméTurcj'co Aretino,
(fil Lect. calhol di .)furio. Vinezra, 1671, p. *3*.
{7) L"tires d' Arétin, t. i, p. tf ; t. IH, p. 46 -, t. V, pp. 1 34, *7i, 5o4.
(?.i Annot. di Carlo. Capor. allé lïime di Cetart Capor. Vinexia, i656, p. 317.
Si sa vanité supprime le métier qu'il exerça dans cette ville, ses contemporains nous apprennent qu'il fut relieur (i). L'habitude de voir des livres, et le commerce des savants, lui donnèrent du goût pour la lecture (2). Avec un esprit vif secondé d'une grande mémoire, il fit des progrès rapides, quoiqu'il ne pût profiter que des livres écrits dans sa langue naturelle, et bientôt il se crut en état de se procurer une condition plus avantageuse. Celui qui commence à bégaye* dans les sciences ne doute de rien, et juge de tout. Le vrai savaul sent ce qui lui manque, et se défie de ses lumières. Arctin n'hésita pas à s'exposer au grand jour. 11 partit pout Rome, à pied, sans argent et ne possédant que son habit (3). Il fut reçu chez Nicolas Cbîgi, marchand connu par sa magnificence et ses richesses (i). Il sortit de cette maison, où l'on ignore son emploi, pour passer successivement au service de Léon X, et de Jules de Médicis, son neveu, qui fut pape sous le nom de Clément VIL
Sa présomption lui avait fait imaginer que les biens et les dignités allaient fondre sur sa tête. Bientôt les lenteurs de la cour romaine lassèrent sa patience (5). Les sommes considérables qu'il reçut de Léon ne purent remplir son avidité, et les dégoûts dont nous allons parler anéantirent sa reconnaissance.
Toutes les qualités éminentes de l'esprit se rassemblent rarement dans la même personne. Le feu fait tort au jugement, et les efforts les plus sublimes sont suivis des chutes les plus humiliantes. Tel est le sort des imaginations bridantes, qui, semblables à l'éclair, jettent une lumière que l'œil a peine à soutenir, et qui s'abîme dans une nuit, dont l'éclat précédent redouble l'obscurité. Ce sont ces hauts et ces bas qui ont fait dire à quelqu'un, en parlant d'un poète célèbre, qu il avait la
(il Rime piac. di Berm. Vinezia, 1609, p. ia. Crescembeni, Istor. ciel, volg . Poes., t. IV, p. 44. Ce dernier s'est trompé, <n plaçant sa boutique à Bologne.
(t) Lettres d'Arélin, t. V, pp. 268, 3o5. A VArétin, t. H, pp. 173, ai6.
(3) L'Amtnirafo, O uscuoli, t. Il, p. 374.
(4) Lettres d'ArJia, t. I, p. lit; t. JI, p. s3a ; t. III, p. a63 ; t. IV. p 166
(5) Uit/es d'Aréiio, t. I, p. i4; t. III, pp. ! 6. lAS
fièvre de l'esprit. Ce désordre influe jusque sur la conduite, et plus d'un siècle a vu l'alliance des talents les plus rares avec les écarts les plus honteux. Jules Romain, le premier de son temps, profanant l'art dans lequel il excellait, dessina seize (i) attitudes de la dernière obscénité, et Marc Raymondi les grava. Clément, qui siégeait alors, ne put s'empêcher de Bévir contre les auteurs d'un scandale d'autant plus grand de leur part qu'ils étaient plus connus. La fortune avait pourvu à la sûreté du peintre. Baldassar, comte de Casliglione, venait de l'envoyer à Mantoue, où le duc voulait faire peindre une galerie. Le graveur fut traîné dans les prisons, et le yèle ecclésiastique eût été plus loin, sans les sollicitations d'Arétin, appuyées du crédit d'Hippolyte, cardinal de Médicis, qui obtinrent la liberté du prisonnier.
La part que notre auteur avait prise dans cette affaire lui inspira le désir de voir la cause de tout ce bruit. Le feu des dessins passa dans son cœur. Son imagination, ainsi échauffée, produisit seize sonnets, dont les expressions ajoutaient à l'impudence du burin : il écrivit même à Baptiste Zatli, citoyen de Rome, une épitre apologétique des vers et des figures (8). Alors la persécution se ranima : Jean-Matthieu Gibcrti.évêque de Vérone, conseiller intime de Clément et son dataire, qui avait <;té le plus ardent ennemi de Raymondi, redoubla de vivacité (3), et ce fut la source de cette haine irréconciliable qu'Arétin lui voua tant qu'il vécut (4).
Notre poète s'était réfugié dans sa ville natale dès le mois de juillet 1524 (5). Fontanini, qui le fait aller à Mantoue, d'où
(i) Vasari, Vite di Pitt., p 3o2. Balduini, Comrn. è fjroj. de l'Arte iniag. in Rame, p. ai. Félibieo, Hist. des Peint. Vie dé Julet Romain. Fontanini, Elog . ital., p. 264. Bayle, Dit., mot Arétin (Pierr<).
Ces deux derniers font monter le nombre des dessins à wincf mais il est constant, par Arclin même, qu'il n'y en eut que seize. Lettres d Arétin, t. I, p. 288.
(a) Cette lettre, que nous venons de citer dans la remarque cides'us, est regardée comme un jeu d'esprit qui ne dut son origine qu'à la nécessité de rcmp'ir le volume où ell»- se trouve.
(3l Lettres d'Arétin t. I. p. 28.x. A l'Arétin. t. I, p. 5.
(t>) Lettres d'Arétin, t IV, p. 8.
(5) Arétin arriva à Rome en 1517. Il fut quatre ans au service de Léon (Lettres d'Arétin, t. V, p. 64), et trois à celui de Clément (Let-
APPKNDICK a8l
il le conduit à Venise, a confondu cette sortie de Rome avec la seconde, dont nous parlerons (1).
Arétiu ne demeura pas longtemps à Arezzo. Jean de Médicis l'appela près de lui. Ce capitaine, mécontent de Charles- Quint, venait de passer au service de François I«r, qui entrait en Italie pour faire valoir les droits qu'il avait, du chef de Valentine Sforce, sa mère, sur le duché de Milan (2). La nature avait doué notre poète de ces talents superficiels qui séduisent, et lorsque la prudence guidait ses démarches, il était impossible de résister aux charmes de son esprit. La disgrâce qu'il venait d'essuyer l'avait rendu plus attentif : il ne se montra que par ce qu'il avait d'aimable. Médicis lui donna son cœur, et François, qui ne le vit qu'en passant, ne put lui refuser sa bienveillance.
Quoique assuré de leur protection, il travaillait à sa réconciliation avec le pape. Ses amis sollicitèrent si vivement son rappel qu ils l'obtinrent, et ce fut peu après son retour à Rome que Médicis lui écrivit une lettre qui finit par ces mots : ce J'oubliais de vous dire qu'hier le roi se plaignit de ce que vous ne m'aviez pas accompagné. Je m'excusai sur la préférence que vous aviez donnée à la tranquillité de la cour sur le tumulte du camp. Sa Majesté me dit de vous demander de revenir. Je lui répondis que je ne pouvais me flatter de votre complaisance. Il répliqua qu'il écrirait à Sa Sainteté de vous l'ordonner. Mon cœur ne permet pas de supprimer une conversation qui lie si parfaitement mon intérêt au vôtre, puisqu'il est vrai que je ne peux vivre sans Arétin (3). »
Cette lettre ne fit aucun effet : il fallait des motifs plus pressants pour déterminer notre poète. Une satire qu'il fit contre une cuisinière de Giberti tomba malheureusement entre les mains d'Achille de la Voila, amant de cette femme, qui, trouvant i'auteur dans un endroit écarté, lui porta cinq coups de poignard dans la poitrine, lui estropia les mains, et lui
très d'Arètin, t. V, p, 71 ; t. VI, p. m). Il paraft cependant, par la lettre, t. I, p. 7, qu'il y eut quelque intervalle, puisqu'il était a Milan en i5ao.
(1) ELog. ital., p. 364.
(a) Vareki Isior. Fiorent., Cologne, liv. II, part. n.
(3) Lettres d'Arètin, t. I, p. 6.
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coupa le visage. Les fastes poétiques nous apprennent qu* ceux même ('ont les ouvrages ont le sceau de l'immortalité ont essuyé des corrections un peu vires; mais celle-ci j In raillerie. Arélin se plaignit au pape. qui. prévenu rs: bilerti, i rejeta sa requête. Le déni de justice aggrava l'injure, li jura ! de punir une cour ingrate, en la privant de. sa présence: mail I il signala son départ par les plaintes les plus aiçrres. ! : s ha attirèrent une réponse du Berni, secrétaire du prélat, d nt les termes, quoique fort adoucis, serviront à prouver avec i ■décence les gens de lettres se sont traités dans tous les temps.
Ta langue, qui le fiel distille, Te fera trouver tôt ou tard Un vengeur muni d'un poignard Plus tranchant que celui d'Achille.
Pauvre, mais insolent esprit Que la médisance nourrit, Sache qu'à quelque excès que ta fureur s'échappe, Le pape sera toujours pape; Et que tu n'es qu'un franc pied plat, Ingrat, et traître envers ton maître, Subsistant aux dépens du plat Du sot qui peut te méconnaître.
Un pied dans leb...., l'autre dans l'hôpital,
De tous les grands tu dis du mal.
Crnïr.s. à la fin, que ceux quêta fureur attaque IVe le fassent jeter dans un sale cloaque. Coquin, la crainte du bâton, Gomn»e bb cbi«m, le l'ait fuir : mais si rien ne t'arrête, La foudre sur ton dos s'apprête, Qui te fera changer de ton.
Si médire t'est nécessaire, Tu peux parler de les deux soeurs.
Qui de leur amour mercenaire Aux fr.quins d'Arezzo font payer les faveurs.
Fonde ton espoir sur leur bourse ; Ce sera désormais ton unique ressource.
Haï des hommes et de Dieu, Délesté par le diable même, Ta bouche, mère du blasphème, Te fait chasser de chaque lieu.
Nous te verrons dans peu sur le lvuit d'une échelle, De valets de taverne et de crocs entouré, Danser au bout d'une ficelle,
ATPEWïHCE î€3
Au doux branle <ie kur Salée.
Or va, poursuis la triste chance ; Mais sois assuré qu'un cordeau, Ou le bâton, ou le couteau, Feront taire ta médisance (i).
Quelques auteurs transportent la scène de cette aventure à Venise (2 . Us racontent qu'Arétin n'échappa des mains Je son ■ennemi qu'en se précipitant dans une çondole que les mariniers éloignèrent aussitôt du bord. Mais Voila ne vint à Venise qu'eu Kj.7), et pour lurs Arétin, faisant parade de sentiments fort chrétiens, se raccommoda avec ce mauvais plaisant. o Je viens de me réconcilier avec Achille, dit-il, dans la vue seulement d'imiter Jésus-Christ, dont la bonté miséricordieuse, loin de demander la vengeance à son père, le priait pour le salut <ie ceux qui le cru iilaient, et j'aime à présent Volta comme mon frère en Dieu (3). »
Sans espérance du côté de Pégfise, Arétin se donna tout entier à Médicis, sur l'esprit duquel i! poussa si loin son ascendant que son maître le faisait manger (4) et coucher 5) avec lui. Ceux qui connaissaient l'aversion de ce seigneur pour la médisance avaient peine à démêler le motif d'un faible si décidé.
Arétin, dans les champs de Mars, à la suite de Médicis, se fut pas lonjrtemps s-ans se ressentir des hasards attachés au métier (6). Son Mécène reçut devant Governolo une mousquetade qui lui cassa la jambe. Le duc de Mantoue lui refusait un asile, dans la crainte de déplaire à l'empereur. Le zélé et l'éloquence d'Arétin dissipèrent les frayeurs du duc, qui non seulement ouvrit ses portes, mais encore visita Médicis, et le secourut de tout ce qui dépendait de lui Ci). Les soins furent inutiles, la plaie s'en-emina (8) : il fallut couper la
(i) Rime Piac. del Berni. Vicenza, i6oo, t. II, p. la.
{2/ Annot., ibid.
(3) Lettres d'Arétin, t. I, p. io3.
(4J Lettres d'Arétin, t. ÏV, p. ia4.
(5) Lettres d'Arétin, t. III, p. ar>3.
(G| L'Ammirato. Qppusc.. t. III, p. aol.
(7) Lt tires d'Arétin, t. III, p. iriS.
(8) Lettres d'Arétin, t. I, pp. 5, 3y.
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jambe du blessé, qui expira dans les bras de son favori, le 30 novembre 1526 (i).
Arétin prouva dans cette occasion que l'intérêt n'était pas le motif de son attachement. Il n'abandonna son maître qu'après lui avoir rendu les derniers devoirs. Il encrage*» -Iule» Romain à le peindre après sa mort, et conserva toujours ce portrait comme un gage précieux de l'amitié qu'il y avait eue entre Médicis et lui. Sa générosité se soutint-elle jusqu'à la fin ? C'est ce qu'on peut révoquer en doute, en voyant l "affectation avec laquelle il rappelle à Corne, fils de Jean, devenu grand-duc, ce qu'il avait fait pour son père, lorsqu'en parlant de ce capitaine, il lui dit :
Lui qui d'aucun présent ne paya mon service,
Comme chacun le peut savoir, Me disait sous Milan : Ah ! si le Ciel propice
Me permet un jour de revoir Ma femme et mes enfants, libre de cette guerre.
De ton pays je te ferai seigneur.
Mail, hélas ! pauvre et vieux, jouet d'un sort trompeur,
Mon espérance est avec lui sous terre (a).
Ce revers acheva de dégoûter notre auteur du service des grands ; il résolut de vivre indépendant, des fruits de sa plume. Les sentiments qu'il affecte, et la peinture qu il fait de son nouvel état méritent d'être rapportés. « Je ne suis plus, dil-il,le jouet de la fortune, et je rends grâce à Dieu d'avoir préservé mon cœur de la soif de l'avarice. Je ne dérobe le temps de personne, et la nudité des autres n'excite pas une joie maligne dans mon cœur. Je partage avec les miens la chemise de mon dos et le pain de ma bouche. Je regarde mes servantes comme mes filles, et mes serviteurs comme mes frères. La paix fait la magnificence de ma maison, et la liberté en est le majordome. Mes jours coulent dans la satisfaction, et je ne désire rien de plus. Le souffle de la malignité, ni les vapeurs de l'envie n'ont point encore altéré ma récolte (3). »
(i) Varchi, Istor. Fiorent.,t. II, p. j3. (a> Opère burlesche, t. III, p. n.
(3) Lettre» d' Arétin, t. II, p. 58.
APPENDICE aoJ
Il choisit Venise pour son séjour, et s'y établit sur la fin de 4527 (1). H y fut reçu à bras ouverts par toutes les personnes de distinction, et le doge Gritti l'honora d'une protect.on particulière (2).
Le ressentiment des injures qu'il avait reçues de la cour romaine était trop récent et trop vif pour lui permettre de dissimuler. Le sac de Rome par l'armée de l'empereur et la détention du saint-père dans le château Saint-Ange enhardirent sa plume. Il publia quelques satires contre Clément et ses cardinaux. Le pontife se plaignit au sénat (3) : le doge manda le poète, et lui enjoignit d'être plus circonspect (4). Il ne chanta cependant la palinodie qu'en 1530. Son excuse est tournée si singulièrement qu'on me permettra de la rapporter : « Si celui' que vous avez élevé au comble de 1 honneur, écrit-il au pape, vous outrage par l'épée, est-il étonnant que celui qui n'a reçu que des injures se veuge par la plume r Je me repens cependant d'avoir abusé de la circonstance do vos malheurs (5). »
Vasone, suffragant de Vicence, qui s'était mêlé de cette réconciliation, lui procura un bref honorable. Arétm ht des protestations pour l'avenir : il rétracta par une lettre adressée au cardinal Hippolyte tout ce qu'il avait avance dans sa colère (6) ; et ce n'est pas la seule fois qu'il se reconnaît imposteur. Il régala le cardinal de Ravenne d'une pareille confession (7).
Le même Vasone, accompagnant l'empereur qui retournait en Allemagne parle Trentin (8), obtint pour son ami un collier d'or et des lettres de chevalier. Arétio accepta 1 utile et refusa l'honorable par ces mots :
(i) Lettre» d'Aretin, t. I, p. 83. (a) Lettres d'Arélin, t. III, p. a5.
(3) Lettre* (TArètin, t. 1, p. i4.
(4) Lettres d'Aretin.l. I, p. i4- 5 Lettres d'Arélin, t. I, p. 6a.
(6) Lettres d'Arélin, t. I, p. 4a. Clément eut à peine les yeu* fermés qu'il publia une Batire sanglante contre sa mémoire.
(7) Lettres d'Arélin, t. I, p. 4»- (8j Lettres à l'Arétin, t. I, p. 6a.
aSG l'arétuc
Un mur sans éeriicaux, un cordon sans finance. Du public prêt à mordre excitent l'insolence (i).
Vasone avait encore extorqué de Clément une promesse de 500 écus, pour marier une des sœurs de noire poète. Quelque nouveau coup de lang-ue en empêcha l'effet (2) : et ce fut Benoit, cardinal 'i'Accolli, qui suppléa au défaut du pontife (3), Aussi l'Arétin lui doune-t il la gloire d'avoir réalise ce que 6ts services n'avaient pu obtenir de la piété de deux papes -i).
Cette sœur se nemmait Francesca (o). Elle fut mariée à un certain Horace Gendarme. L'un cl l'autre moururent en laissant une fille et un fils jumeaux. Muchio de Médicis et Frédéric de McnUfisru se chargèrent de les élever (6). Arétîn sln;rigua dans la Suite pour placer celte nièce dans un cou- 7 ; mais Muchio la maria i,8). Cette Francesca n'était pas vraisemblablement du métier que Berni reproche à ses autres sœurs.
En 1573, Arétin, voulant rechaufrex la libéralité de ses bienfaiteurs, écrivit au cardinal Hippolyte qu'il était résolu de passer t-n Turquie. <c J'irai, disait-il, traîner ma vieillesse et ma pauvreté cbez les infidèles. Si quelques-uns étalent à leurs yeux ies biens et les dignités dont la cour de Rome récompense le crime, je leur ferai voir les cicatrices des coups que j'ai reçus pour avoir aimé la vérité, et ma misère leur apprendra le peix qu'elle donne à la vertu. Ce qui n'a pu toucher le cœur des chrétiens entraînera l'âme des barbares (9). »
(i) Ces vers sont du Afarescallo, comed., alto II, scena in. (a) Lettres à F Arétin, t. I, p. 67.
(3) Lettres à l'Arétin, t. I, p. 60,
(4) Lettres d' Arétin, t. I, p. i4».
(5) Lettres d' Arétin, t. II, p. 173.
(6, Lettres d' Arétin, t. II, p. 79; t. V, p. 34.
(7) Lettres d' Arétin, t. III, p. 26; t. V, p. 72.
(8) Lorenzi, Dial. de Risa, p. 38. Zilioli, Istor. di Poeti ital. (g) Lettres d' Arétin, t. I, p. 3o. Ce qui donna cette idée à l'Are*
tin fut la proposition que lui fit le do^e Gritti d'entrer au service de Louis Gritti, son fils naturel, alors ambassadeur du roi de Hongrie à la Porte Ottomane (Paru-la, Utor. Wr.cc. 1 \'Ui, p. 3G4).
AprENDir.E 287
I!et artifice ne fut pas infructueux. Il nous apprend, dans sa comédie daCourlisan (1), qui! était prêt à s'embarquer pour Constantinople, lorsque François 1er ['avait lié par une chaîne d'or, et que le duc de Levé avait achevé de le fixer par une bonne pension. S'il feignit dans la suite quelque regret den'avoir pas exécuté son projet (2), ce fut une suite de la mène ruse, dont il attendait de nouveaux suppléments de finances.
Le cardinal Farnèse ayant succédé à Clément VII, sous te nom de Paul III, Arétin, qui craignait le ressentiment des prêtres qu'il avait offensés, engagea un parent du doge à se joinùie à Giadiecione pour solliciter un bref de domesticité du nouveau pontife (3). Ceux-ci se persuadèrent qu'il avait envie de rentrer au service du pape : mais il leur déclara nettement qu'il ne voulait qu'être autorisé à divertir sa sainteté une fois le mois, en lui écrivant des bagatelles amusantes (4). En effet, il ne devait pas souhaiter de retourner à Rome. La liberté dout les étrangers jouissent à Venise, asile assuré contre la bigoterie des aulres Italiens, convenait trop à ses inclinations et à ses intérêts. Il y composait en sûreté des écrits obscènes et satiriques. La corruption et la malignité sont garants du débit de ces marchandises, et son avidité ne lui avait pas permis de renoncer à ses avantages. Ses feuilles étaient enlevées à mesure qu'el'es paraissaient. On raconte même qu'un prince espagnol entretenait un courrier pour avoir le premier ce qui sortait de sa plume (S). Sans compter les pensions, il se vantait d'avoir su. avec une bouteille d'encre et une main de papier, se créer 2.000 éeus de rente.dont les fonds étaient assignés sur la sottise d'autrûi (6).
Malgré sa vanité, il sentit que son ignorance ruinerait sa
Mais Arétin ne pensa jamais à acepîer ces offres, et, pour en découvrir !a vérité, il ne faut que rapprocher les dates. La lettre dont nous parlons est du 19 novembre i533. Il y avait alors six mois que Lou;s Gritti était revenu de son ambassade, et de retour eu Hoirie, comme il paraft par la lettre d'Ar.'tio, t. I, p. i35.
( , La Cortinjiann, comed., atto III, scena vin.
(i, Lettres d'Arétin-, t. I, p. 34.
(3 Lettres d'Arétin, t. I, p. 34 A f Arétin, t. I, pp. ioo, ua.
l/i) Lettres d'Arétin, t. I, p. 3'4.
{'. Lettres d'Arétin, t. II, p. 274.
(6; Lettres d'Arétin, l. Ul, p. ai3.
a88 l'arétjn
réputation, quelque imposant que fût le ton qu'il avait pris. H attira donc près de lui Nicolas Franco de Benevent, homme, très versé dans les langues savantes (I). Celui-ci, dont le carne! tère imprudent et caustique sympathisait avec le génie d'Ares tin, suppléait à ce qui lui manquait d'érudition par des traductions qu'il faisait exprès pour lui. L'un fournissait l'éU-He, l'autre taillait 1 habit. Ces associations ne sont pas sans exemple : nous avons vu des imposteurs littéraires s'échafauder sur le savoir d'autrui, et se faire un nom aux dépens d'un mérite moins connu. Mais l'appui venant à manquer, le savant disparait, l'homme est démasqué.
La convenance et le besoin semblaient ici garantir le traité : l'avarice l'anéantit. Franco, se croyant nécessaire, voulut exiger un partage égal- L'Arétin ne put y consentir : ils se séparèrent. Le savant revendiqua les ouvrages qui avaient paru sous le nom de l'écrivain (2). Celui-ci défendit sa propriété par le mérite du style,et demanda la confrontation des écrits contestés,avec ceux qui appartenaient réellement à Franco. Eusébi, jeune élève d'Arétin, ayant sur ces entrefaites donné quelques coups de liAton à Franco, le rendit irréconciliable. Cette aventure corrigea notre auteur, et si dans la suite il se servit de pareils ouvriers, il eut soin de les prendre dans une classe si ténébreuse qu'ils étaient dans l'impuissance de lui porter ombrage. On ne saurait pourtant douter qu'Arctin n'eût de grandes obligations à Franco. Il ne faut que comparer les premiers ouvrages qui lui firent un nom avec ceux qui parurent depuis la séparation ; mais la prévention que les premiers avaient établie fut si forte qu'il fit encore des dupes malgré ses bévues et ses imprudences.
La conviction inférieure qu'il avait de son incapacité, loin de diminuer son orgueil, augmentait encore son insolence (3) et, semblable à ces menteurs qui, à force de répéter une fausseté, parviennent à la croire véritable, à force de vanter son mérite, il s'imaginait être un personnage important. Le plus grand nombre, et surtout la province, donnèrent dans le pan-
(i) Toscan., Pépias Italiœ, p. 106. Gaddi, De Script, non9 eccles., t. I, p. >4-
(2) Lettres d'Arétin, t. II, p. i45. A l'Arèlin, t. I, p. 37a.
(3) Lettres d'Arétin, t. I, p. 247; t. 111, p. i5a.
APPENDICE S8g
neau. Plusieurs étrangers le visitèrent (1) : il prit leur curiosité pour un hommage, a Un si grand nombre de gens, écritil à Aluno, viennent me rompre la tète que les marches de mon escalier se cavent sous leurs pieds, comme les pavés du Capitole l'étaient par les roues des chars de triomphe. Les Turcs, les Juifs, les Indiens, les Français, les Allemands, les Espagnols assiègent continuellement ma porte : jue^ez du nombre de nos Italiens ! Je crois qu'il serait plus facile de vous détacher du service de l'empereur que de me trouver sans cette cohue. Je suis assailli de gens de guerre, de prêtres et de moines. Chacun vient me raconter les sujets de plainte qu'il s'imagine avoir. Je suis devenu l oracle de la vérité, et vous avez raison de m 'appeler le secrétaire du monde (2). »
Quoiqu'il y ait bien à rabattre de ces fanfaronnades, il est constant que les étrangers qui venaient à Venise ne manquaient guère de visiter Arétin : il se plaint de leur importunité dans plusieurs endroits. « Je suis las d'incommodes, écritil à son libraire : accablé de fatigues et d'ennui, j'ai résolu de me réfugier chez vous, ou chez le Titien . Il me prend quelquefois envie de m'aller cacher dans le grenier de quelque pauvre fille, qui me cédera son gîte pour une légère aumône (3). »
L'effronterie a fait des dupes dans tous les siècles ; mais rien ne prouve mieux la sottise de ses contemporains que la conduite des plus grands princes à son égard. Charles- Quint lui assigne une pension de 200 écus sur le duché de Milan, et François Ier fit ses efforts pour le ranger de son parti. Ces souverains avaient été en concurrence pour l'empire et la rivalité de gloire nourrissait dans leur cœur une jalousie qui éclata par des guerres sanglantes. Arétin partageait d'abord ses éloges entre ces monarques : la pension décida sa
(i) Lettres d' Arétin, t. IV, p. 296; t. I, p. 18. Lettre de Bernardo Tasso, Padoue, 1733, t. I, p. 184.
(a) Lettres d' Arétin, t. I, p. 206. Ces gasconnades sont répétées avec tant d'affectation par un certain Andréa (Lettres à f Arétin, t. II, p. 1 13) qu'on est tenté de croire qu'il s'est écrit sous ce nom cette seconde lettre, pour accréditer ses rodomontades par le témoignage d'un tiers.
(3) Lettres a'Arélin, t. III, p. 7a. ,
S§0 L ARITIM
plume, il ne chanta plus que son bienfaiteur. Le duc d'Àt^i l'exhortant à continuer l'égale distribution de son encens, il Jui repondit : « Je suis et serai toujours serviteur de voire maître. Mes écrits ont annoncé ses vertus à toute la terre, mais je ne vis pas de fumée, et Sa Majesté n'a pas daigné s'informer si je mange. La chaîne qu'elle m'avait promise, a été trois ans en chemin ; il y en a quatre qu'elle ne m'a nns donné le bon jour. Je me suis rangé du côté de ceiui <jui donne sans promettre. François fut longtemps l'idole de. mon cœur : le feu qui brûlait sur son autel s*e>t faute d'aliments (i). » Le connétable de Montmorency, ayant lu cette lettre, dit, eu préscoce d'Allemani, que si : tin voulait n'être point parti,*», e! parler de son maître et de l'empereur avec vérité, il lui ferait donner une pension de 400 écus. Allemani l'ayant écrit au porte, i! se pressa de répondre qu aussitôt qu'il verrait l'assignation des 400 écus il obéirait au connétable (2). Mais les promesses de Montmorencv s'en allèrent en fumée, et je ne sais sur quel fondement quelques auteurs ont avancé qu'il fut pensionné de la France et de la Porte Ottomane. François et Soliman lui firent des présents) mais il n'eut jamais rien de fixe de ces cours; et, bien loin de donner dans le discours du connétable, il s'attacha uniquement à l'empereur, qui de son côté ne négligea aucune occasion de lui faire sentir des marques d'une distinction particulière (3).
Un jour, Charles étant en voyage, et le secrétaire de ses commandements ayant présenté un grand nombre de dépêches, il demanda la lettre qu il avait ordonnée pour recommander Arétin au grand-duc, la signa, et remit le reste à une autre fois (4).
Le même empereur passant, en 4543, sur les Etats des Vénitiens, le sénat députa Guibalde de La Rovère, dnc d'Urbin, qui était généralissime des troupes de la République, accompagné de quelques nobles, avec ordre de le suivre par honneur tant qu'il serait sur leurs terres. Ce seigneur, qui aimait
(i) Lettres d'Arélin , t. I, p. no. A l'Arélin, t. I, pp. a»3, 280. \a) Lettres d'Arélin, t. 1, p. i3.
(3) Mata Singral. de Vir. erud. Fijrent., p. 1.
(4) Lettres d'Arélin, t. II, p. a5.
Arétin, lui proposa d'être du voyage, et le poète s'y détermina facilement, sur l'espérance que sa vue renouvellerait les bontés dont l'empereur lui avait donné des preuves réelles (1).
Charles était à cheval, lorsque les ambassadeurs le joignirent. A peiae eut-il aperçu l'Arétin qu'il lui fit signe d'approcher, le mit à sa droite, et s'entretint avec lui pendant le chemin. Arrivé au logis qui lui était préparé, il le retint pendant qu'il expédiait les affaires les [lus pressées, afin de pouvoir lui parler. Ce fut dans cette occasion qu'Arétin récita le poème qu'il avait composé en sou honneur, 2), et que, profitant de la satisfaction qui parut sur le visage de l'empereur, il hassrda quelques plaintes sur les retards que le marquis Du Guast apportait au payement de sa pension. Le monarque se mit à rire, et lui dit qu'il voulait être médiateur dans cette affaire, et le raccommoder avec le gouverneur de Milan (3). Le lendemain, il ordonna à Davila de lui compter une somme considérable, indépendamment des arrérages qui pouvaient lui être dus. La libéralité des princes épargnait alors aux auteurs les souplesses devenues presque inévitables à ceux qui dépendent de l'avarice des libraires et des dédains du public.
L'empereur, sortant de la messe, fit signe au poète de le suivre; mais, soit timidité, comme il veut le faire entendre, soit appréhension qu'il ne prit fantaisie à Charles de l'emmener en Allemagne (i), Arélin feignit de ne rien voir, et se cacha de façon que les ambassadeurs qui le cherchèrent ne purent le représenter. Charles, quoique piqué de ce qu'Arétin n'avait pas pris congé de lui, ne lassa pas de charger le duc d'Urbin de le recommander à la République comme une personne qui lui était chère (5).
Si notre poète refusa des lettres de chevalier lorsqu'elles étaient stériles, il les reçut avec empressement quand elles furent accompagnées d'un revenu, quoique fort modique. Le lecteur me permettra de reprendre ce fait de plus haut. Quoique Arétin n'eût aucune envie de retourner à Rome, nous avons vu qu'il avait toujours souhaité de se raccommoder
(1) Parusta, Islor .Venez ., t. XI, pp. 538, 540.
(2) Lettres d'Arèlin, t. II, pp. 36, 37, 4o.
(3) Lettres d'Arèlin, t. III p. 3S.
(4) Lettres cf Arctin, t. 111, p. 43.
(L) Lettres d'Aritin, t. V, p. a5.
201 L*ARiTIN
avec cctle cour. Il crut avoir gagné les bonnes grâces de Pau! III, et sa vanité l'aveugla au point que, sur des marques assez légères de la bienveillance du pontife, il se flatta d'obtenir un chapeau qu'il fit demander par le duc de Parme 1). Un refus formel mortifia sa présomption, et suspendit ses poursuites. Mais lorsqu'il vit Jules III sur la chaire, ses espérances-se ranimèrent d'autant plus vivement que, ce pape étant d'Arezzo, il comptait sur l'affection ordinaire entre ceux d'une même ville. Il lui écrivit des lettres de félicilation, et lui fit présenter par le cardinal Carpi un sonnet sur son avènement à la papauté (2). Baudouin del Monte, frère du pontife, joignit ses bons offices auprès de Sa Sainteté, et Jules envoya au poète dOO écus d'or, et des lettres de chevalier de Lalran (3).
La distinction était assez mince pour l'honneur et pour le profit. Le revenu n'était que de 8o écus (4), et cet ordre était dans le discrédit (5). On le regardait comme une étiquette très équivoque du mérite, et l'affiche n'en imposait qu'au peuple. Clément l'avait conféré à Bandinelli (6) pour le prix de quelques statues ; Jules en fit la récompense d'un sonnet. Quelque légère que fût cette faveur, elle surprit tout le monde et les Vénitiens ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant cette décoration orner les cicatrices du bâton ; mais ils auraient dû s'étonner de la confiance du personnage qui l'étalàit comme le prix de ses services (7).
Ce cordon lui parut un présage assuré des dignités les plus éminentes. Il composa un pnèm? (8) dans la vue de déterminer le pape à l'appeler auprès de iui (9). Cette idée diminuait l'ancienne aversion qu'il conservait contre la cour de Rome ; et lorsque le duc d'LJrbin, que le pape avait nommé généra-
(i) Lettres d'Arétin, t. III, p. 43; t. IV, p. 5i. A l'Arélin, t. II. p. 377.
(2) Lettres d'Arétin, t. V, p. 23g.
(3) Lettres d'Arétin, t. V, p. 236. A l'Arélin, t. II, p. 352.
(4) Luna Doro, Helac. di eortti di Rima, p. 68.
(5) Mauni, De Fiorent. Invent.
(fi) Vasari, Vite di Piil., t. II, fart. 11, p. 429-
(7) Lettres d'Arétin, t. I, p. 291 ; t. V, p. 268.
(8) Lettres d'Arétin, t. V, p. u4.
(9) Lettres d'Arétin, t. II, p. 3gi ; t. V, p. 289.
APPHNDICE 99S
lissime des troupes de l'Église, vint prendre possession de son commandement, il De balança plus à le suivre (1). Il nous apprend qu'à la nouvelle de ce voyage Jules s'écria : « Si cet « homme vient ici, les Romains croiront voir un autre jubilé « par l'aftîuence de ceux que sa présence attirera (2). »
Les honneurs qu'on lui rendit semblent autoriser ce discours (3). Lorsqu'il s'agenouilla dans le conclave, le pape se pressa de le relever, et le baisa au front. «Je ne suis pas surc pris, lui écrit un de ses adulateurs, que les papes vous € embrassent, que les empereurs vous cèdent la droite : vos « écrits dispensent l'immortalité. Je m'étonne de ce qu'ils ne « partagent pas leurs Etats avec vous (4 ».Un peu de vanité n'est-eile pas excusable avec de pareilles distinctions ? Si l'Arétin se voyait en butte aux satires les plus infamantes de ceux qu'il avait outragés, ses amis le consolaient par des éloges bien flatteurs, les souverains le caressaient, et l'aveu du plus grand uombre corrigeait le ridicule de l'affection avec laquelle il se faisait valoir.
Cependant il n'était pas homme à se repaître de fumée ; et la cour ecclésiastique, plus avare de biens que d'honneur, lassa bientôt sa patience, a Le saint-père m'a donné l'accolade, disait-il, mais ses baisers ne sodI pas des lettres de change (5). » Pique jusqu'au vif de se voir les mains vides (6). il retourna à Venise, dont il ne sortit plus, et toutes les fois qu'il était question de ce voyage, il se vantait d'avoir refusé la barrette (7).
Jusqu'ici nous avons parlé des biens et des honneurs qu'il eut l'art d'extorquer ; il faut à présent rendre compte des disgrâces que sa médisance lui attira et nous commencerons par celles dont il fut quitte pour la peur.
(1) Lettres d'Arélin, t. VI, p. 175.
(2) Lettres d'Arétin, t. VI. p. 160.
(3) Leu'nes d'Arétin, t. IV, pp. 17a, 173, 174, 181.
(4> lettres de Paolo Mannuscio. Pezzaro, i556, p. n5.
(5) Lettres d'Arétin, t. IV, p. »o5.
(6) Il partit de Venise en mai 1 533. Les lettres qu'il écrivit sur la route en font foi t. IV, pp. 1C6, 470). Il J était de retour en décembre {Lettres, t. VI, pp. 172. 187).
(7) Lettres d'Arélin, t. VI, p. ao3. L'Ammirato, Opp., t. II p. aC5.
294 l'aiiétin
Pierre Strozzi, capitaine au service de France, ayant enlevé sur Ferdinand, roi de Hongrie, !e château de Murano, Crétin, alors dévoué à la maison d'Autriche, ne put retenir un trait de satire (1). Strozzi, qui n'entendait pas raillerie, le menaça de le faire poignarder dans son lit. Arétin, qui le savait homme à tenir parole, se barricada dans sa maison, n'osant ni sortir ni laisser entrer personne, tant que ce général fut sur les terres de la république (2).
Le Tiutoret se vengea par une saiiiie de quelques mauvais propos que le poète avait hasardés. La jalousie du pinceau l'avait brouillé avec le Titien, et V Arétin, intime ami du dernier, avait pris parti dans la querelle. Tintor«*t, le rencontrant an jour près de sa maison, le pria d'y entrer sous prétexte de faire son portrait, et le pressa avec tant d'instance qu'il lui fut impossible de s'en défendre. A peine fut il assis que le peintre vint à lui d'un air furieux, le pistolet à la n.a'n. «Ehî Jacques, que voulez-vous faire? » s'écria le poète épouvanté. « Prendre votre mesure», répondit gravement le Tintoret ; et après avoir achevé la cérémonie, il ajouta avec le même flegme : e Vous avez deux de mes pistolets et demi de haut. » Arétin, qui s'était un peu remis, lui dit. avec un ris forcé, qu'il ne serait jamais qu'un badin. Mais cette leçon corrigea sa langue; il rechercha même l'amitié du peintre, qui le tira pour faire assaut contre le portraitque le Titien avait fait (3).
Nous avons vu la monnaie dont la Volta paya ses satires contre lacuisinière de Giberti; le comte d'Arunde', ambassadeur d'Angleterre, lui en fit donner au même coin. Arétin avait dédié à Jacques I" le second volume de ses Lettres. Après cinq ans d'importunité. il obtint du monarque une gratification de 500 écus (4). On lui écrivit d'Angleterre que l'ambassadeur avait ordre de lui compter cette somme (5), et quelques jours fi près il fui averti par un billet qu'il la toucherait le lendemain (6). Le payement ayant manqué, notre auteur, aussi somptueux qu'avide, s'imagina que le comte
(ij Opère burlesche, capit. Alla qunrtana, t. IIF, p. 3(. (3) Paruta, lstor. Venez., t. XI, p. 23a. Alberti, Descrip. cTHalia (3) Ridolrî, Vite di Pitt. Venez. Vinezia. 1648, pp. 42, 09 (41 Lettre» d'Arétin, t. IV, p. 54; t. V, p. 24.
(5) Lettres d'Arc tin, t. II, p. 293.
(6) Lettres à V Arétin, t. 11, p. 361.
APPENDIGK JQ3
s'était approprié son argent (i), et se plaignit arec tant d'imprutlence que ces discours revinrent à d'Arundel, qui le fit charger à coups de bâton par cinq ou six de ses gens (2). Cette aventure fit grand bruit à Venise. Mais Arétin, dont ces sortes d'accidents réveillaient la dévotion, s'enveloppa dans son christianisme, et refusa de porter sa plainte devant le ma^istra*. « Ne p-irlons plus, dit-il. du malheureux qnii m'a aliaqué seul et sans armes, à la tête de cinq ou six assas ius armés. 11 ne m'a fait ni peur ni mal; et je rends grâce à Dieu de m'avoir donné un cœur qui ne peut garder de rancune, et qui ne sait qu'airncr. Je renonce à la vengeance. Je sais que celui qui, à l'exempb de Jésus-Christ, pardonne- à ses ennemi-!, mérite que Dieu lui pardonne ses offenses... (3) Que Dieu, par sa miséricorde, me remette les péchés que j'ai commis contre sa bonté, comme je pardonne du fond du cœur les injures que j'ai reçues. J'approcherai des sacrements cette semaine, ce que je n'aurais garde de faire s'il restait quelque désir de vengeance dans mon cœur (4 . » Cet étalage dévot ne l'empêcha pas de répondre à un ami qui lui peignait la frayeur qu'un de ses assassins avait qu'il ne prit sa revanche : a Je ne veux ni ie faire assassiner, ni le mutiler dans ses membres ; car je le dois tout entier au bourreau (5). » Cependant, soit politique, ou crainte de pis, il s'en tint à la négociation. Don Juan de Mendozza, ambassadeur d'Espagne, se porta médiateur, le comte fit une espèce d'excuse, et paya les 500 écus dont la vue guérit les meurtrissures du bâton. Leiénitifdes présents, pour adoucir la bile d'Arétin, parut un moyen trop humiliant aux yeux de quelques princes d'Italie ; ils usèrent de la même recette que l'Ecossais ; mais on peut douter qu'ils aient employé le remède aussi fréquemment que Zilioli le fait entendre (6). Cet historien prend plaisir à multiplier ces scènes, dout il place les théâtres à Rome, à Venise, à Florence et à Naples, quoique notre poète ait fait peu de séjour dans ces deux dernières villes. Il faut conve-
(î • Lettres d'Arétin, t. IV, p. a83.
(a) Lel'res d'Arétin, l. IV, pp. in, i»4.
(3, Lettres d'Arétin, t. IV, p. 9/,.
(4) Lettres d'Arétin, t. IV, p. 7r.
(h Lettre» d'Arétin, t. IV, p. 180.
(6) Ziioli, Istor. di Poeti ital.
2g6 l'arbtik
nir que Rome vît plus d'une représentation de ces tragi-comédies. Ferragut de Lazzara l'avait arraché demi-mort des mains des assassins dès le pontificat de Léon X(l), et cette aventure ne peut être confondue avec celle dont Volta fut le héros, puisque, lors de cette dernière, Clément VIII était sur le siège. D'ailleurs, tous ses contemporains semblent s'être donné le mot pour le plaisanter sur ces petits accidents. Mauro, parlant d'une de ses aventures, dit :
Arétin s'est sauvé par un vrai coup du ciel, Mais on a noblement relevé sa moustache :
Pour récompense de son fiel, Il s'enfuit éreinté comme un mâtin d'attache.
Sa bouche est prompte à révéler
Ce que prudemment on doit taire ;
Et de sa langue téméraire,
Toujours habile à mal parler,
Il a remboursé le salaire.
D'autres que lui, pour pareil cas,
Aux vautours servent de repas (a).
Cadamosto termine une satire par ces moti :
Je pourrais à plusieurs adresser le propos,
Je me tais et ne veux rien dire :
Je sais trop qu'Arétin, aux dépens de son dof,
Apprit ce que vaut la satire (3).
Tani, parlant d'un babillard, dit qu'il était plus riche en paroles qu'Arétin en coups de bâton (4). Et Boccalini nous apprend que notre poète avait souvent trouvé dans son chemin des gens aussi prompts de la main qu'il l'était de la langue, qui lui avaient chamarré le visage et les épaules, de façon qu'il ressemblait à une carte marine (5). Mais rien n'établit mieux la multiplicité de ces sortes d'aventures qu'un sonnet que le Marini mit au bas d'un de ses portraits gravé en sanguine :
li) Alberto, Ittor. délia Famig. di Lazzara, p. io4-
(») Opère burlescke, Londres, 1733. Cap. délie Buggies, p- 104.
(3; Rime di Cadamosto, F. VIII.
(4) La Cognata, comedia. Padova, i583, alto III, sceoa 1.
(5) Raggaagli di Parnasse cent. II, num. 98.
APPKNDICB 297
Si l'art impose aux yeux en feignant mon visage, Ma bouche ne sut pas ni feindre ni mentir : Je fus nommé fléau des princes de mon â°;e, Pour avoir su leur honte au grand jour découvrir.
Pour former de mes traits le baroque assemblage. Le pinceau le plus sûr n'aurait fait que blanchir. Mon front cicatrisé du burin fut l'ouvrage, Le sang est la couleur qui pouvait le finir.
Vrai foudre de Pasquin, et de Momus l'épée, Ma plume fut toujours par le diable guidée ; Par lui je méritai le titre de Divin.
Le vice à mon aspect se cachait avec crainte. Frappez, grands outragés, le corps de l'Arétin ; Ses écrits immortels méprisent votre atteinte.
S'il échappa de ce grand nombre d'aventures, sa fin n'en fut pas moins funeste. Lorenzini raconte qu'un jour, en écoutant le récit d'un tour qu'une de ses sœurs avait joué à quelque galant, il lui prit un rire si violent qu'il tomba de son siège et se cassa la tête. Quelque singulière que paraisse cette catastrophe, le goût qu'Arétin eut toute sa vie pour ces sortes de contes la rend vraisemblable. On rapporte qu'après avoir reçu les sacrements il dit à ceux qui l'assistaient : Guardatemi di toupior che son unlo.ll mourut vers 1557, âgé de soixante-cinq ans (1).
(1) Il est surprenant que, dans un siècle où tant de gens se mêlaient d'écrire, personne n'ait conservé l'époque de la mort d'un homme si célèbre. Nous sommes forcés de recourir aux conjectures pour la fixer. L'épftre dédicaloire du sixième volume de ses lettres prouve qu'il vivait en i555, et le Dictionnaire de Ruscelli, citant Arélin au mot Rota, ajoute, d'heureuse mémoire, d'où il résulte qu'il était mort lors de l'impression de ce livre. Mais pour trouver l'année de cette édition il faut avoir recours à un autre ouvrage du même auteur. Or, dans le huitième chapitre de son Traité de la Composition, on trouve qu'il publia son Dictionnaire deux ans après le passage de la reine de Pologne, et l'on sait que Bonoe S force vint à Venise en 1 555, allant prendre possession de sa couronne. Ceci coustate bien qu'Arétin était mort en 1667; mais pour
3S8 L'ARÉTfîf
Son corps fut mis en dépôt dans l'église de Saint-Luc, sa paroisse, parce qu'il avait demandé à être inhumé dans le dôme d'Urbain : et, selon l'apparence, sa dernière volonté fut mal exécutée. C'est une opinion commune (1) que l'on grava sur sa tombe cette épilaphe :
Condit Aretini faneras lapis iste sepultos, Mortalcs alro qui sale pcrfrieuit.
Inlactus Deus est illi; causainque rogatus, Hanc dédit : llle, inquit, non mihi notus erat.
Quelques-uns ajoutent que l'on attacha auprès la traduction suivante :
Qui giace L'Arelin, amaro Tosco, Del semen uman. La eui linçua trafisse E Tivi, e morti. D'Iddio mal non disse, E si seuso col dir' : Io nol conosco.
Mais, outre qu'il n'est pas vraisenibable qu'on ait sravé une épitiphe dans un lieu où son corps n'était qu'en i peut-on penser que le patriarche de Venise eût s<»u£fort dans une église des vers qui tournent l'athéisme en plaisanterie ?
«avoir si ce fut cette année même, il faut recourir aux rr.nstrcs morluures qu. so.it cardés à Venise chez le rna-istrat cie ..anté. Le uom de Pierre Arétin ne se trouvant pas dans les années i55Ô, 10.8, m i5ôo, et le r-gUtre de 1057 étant perdu, comme i! psraît par une note d'une ancienne écriture qui est en tète d'un supplément qui ne contient que les noms des sénateurs, il s'ensuit que le coin de notre auteur était dans le registre qui ne s-bMsle plus Mazzueh., VitarCArel., p. 77 ; Csffero, Synth. Yètxul.,m&tl. V, Freherus, Thcat. vir. erud., p. ,/(',0; Le Long, Biblioth. sacra, t. II. p. 0r3, se sont t/ompes en plaçant sa mort en i55o Zilioli, ht. di Poet. ital ; Cresce mbeni, ht. dd-ta no/g. Poe» t iv' p. 6; Observ. di C. Dapor. Aile rime di C. Capor., p. âig ; et Bayle, Dict., mot Arétin f Pierre), le font vivre jusqu'en i556,'en quoi ils se sont pareillement trompés.
(1) Sansovino, Ve.net. illust., ]. II, p. ,a0. Forest.. Iltnm p. 60. M.ss.on, Vo,j. Mal., t. I, p. ,85. Zorzï, Lefier. erud p 6a. Frch.nis, Theat. vir. erud., p. 46.. Félix, Lifter Spizcl. Morac, Biblioth. Alariana. Cr.-.sso, Ehg. Vir ernd., t I p 3g Moren, Dicl., mol A rd tin. Ghilini, Teat. dUom. Utter part I p. 19a. ' '
APPENDICE 2>jJ
Ecoutons là-dessus M. de La Monnaye : « C'est la coutume, dit cet académicien, d'attacher auprès du tombeau des morts de réputation des inscriptions funèbres. Ordinairement elles sont à la gloire du défunt. Mais Arétin ayant été un homme d'un libertinage distingué, il est fort probable que quelque railleur, avant ou après l'enterrement, ait forte celte épUaphe dans l'église de Saint-Luc. » On pourrait même présumer que cette pensée, sur laquelle tant d'auteurs ont égayé leurs muses dans différentes langues, n'a paru que longtemps après la mort d'Arétin, et n'est qu'un jeu d'esprit. Nous en rapporterons ici quelques autres épitaphes :
Qui giace quel amaro Tosco.
Ch' ognun' vivendo col dir' mal trafisse.
Vero è che mal d'iddio non disse,
E si scuso dicenuo : Io nol conosco.
Hic jacet ille canis, qui pessimus ivit in omnes, Dempto uao, quem non noverat ille, Dco.
Àmaros jacet hic, viator, hestis Yivorum simul atque mortuorum Diis convitia Dulla dixit, et se Excusons, sibi cognitos negavit.
Le temps, par qui tout se consume, Sous cette tombe a mis le corps De l'Arétin, de qui la plume Blessa les vivants et les morts.
Son encre noircit la mémoire De monarques de qui la gloire Est vivante après le trépas ; Et s'il n'a pas contre Dieu même Voini quelque horrible blasphème, C'est qu'il ne le connaissait pas.
Ne respectant rien ici-bas, Il soumit tout à sa satire :
Dieu même aurait passé le pas, S'il n'eût appris, daas plus d'un cas, Qu'il est dangereux de médire Des gens que l'on De connaît pas.
3oo l'arétin
On ne sait pas quel homme c'est :
Tout le choque, lout lui déplaît ; Sa muse pique, mord, ou gronde, Il n'épargne rien ici-bas ; Et s'il n'a pas pesté contre l'auteur du monde, Peut-être il ne le connaît pas.
Ne trouverait-on pas la source de toutes ces épigrammes dans les rébus du sieur Des Accords, où on lit l'cpitaphe d'un médisant, conçue dans ces termes :
Biïsot, rempli de médisance, Parle mal de tous, en tous lieux :
Il médirait même de Dieu S'il en avait la connaissance.
Après avoir parcouru les principaux événements de la vie d'Aï clin, passons à l'examen de son caractère, apprécions sou mérite, démêlons les moyens par lesquels il en imposa à son siècle, et ensuite nous dirons un mot de ses ouvrages.
Arétin aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et la musique. Il jouait assez passablement de l'archiluth (1). Il fut intimement lié avec le Titien et avec Michel-Ange Buonarotti, et son amitié ne fut pas infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître, et ce fut sur son témoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour faire son portrait, qu'il paya 1.000 écus d'or (2).
On doit mettre au nombre de ses vices ses faiblesses pour les femmes, et son goût pour la bonne chère. Il n'est jamais plus éloquent que dans ses remerciements sur l'envoi de quelques vin£ rares, ou de quelques morceaux délicats. Sa table était toujours bien servie. Il aimait à régaler ses amis, et sa délicatesse ne lui permettait guère de manger chez les autres. Plusieurs de ceux qui avaient été de ses convives les plus assidus étant devenus ses ennemis, il compare sa table à une vigne plantée sur un rocher, qui sert de pâture aux oiseaux de proie (3).
(1) Dolce, Dialoçf. de la Pitl., Venetia, 1557. (a Vasari, Vite di />/«., t. U. part, pi p. 3io. Ridolfi, Vile di Pitt., part. 1, p. i55.
(3) Lettrt» d'Arétim.
APPENDICK
Soi
Il n'était pas difficile en amour : il se livrait à l'occasion, et la facilité décidait ses goûts ; mais il n'eut jamais d'atlaehemeDt bien sérieux. « Je n'ai pas voulu me marier dans rna jeunesse, écrit-il, parce qu'à ma naissance le Ciel m'a donné la vertu pour compagne, et que c'est de cette alliance que sont nés ces enfants que toute la terre admire (1). » Le respect d'un si beau nœud ne l'empêcha pas d'avoir des maîtresses sans nombre et de tous les étages (2). Il joua, pour dona Angela Sirena, une de ces passions désintéressées, espèce de fanatisme qui cependant a trouvé d'illustres imitateurs.il composa un volume de vers à la louange de cette dame ; mais ses parents, appréhendant que tant d'honneurs ne produisissent leur contraire, le prièrent sérieusement de terminer ses éloges (3;. Il aima à tour de rôle toutes les filles qui furent à son service (4xi, et Sansovino lui reproche d'ouvrir sa porte aux courtisanes les plus décriées (5). Mariette del Oro aurait dû le dégoûter des commerces domestiques. Il avait un jeune élève d une figure aimable, qui, ne se trouvant pas assez de vocation pour se sacrifier uniquement aux muses, menaçait à tous moments de renoncer à l'apprentissage. Arctin, qui craignait de le perdre, crut le fixer en lui faisant épouser Manette, et s'assurer ainsi de l'un et de l'autre. Quelque temps après, il l'envoya en Fiance pour recevoir une gratification que François h'T lui faisait espérer. Mais Mariette un beau matin plia la toilette, s'embarqua pour rejoindre son mari, et ne laissa au vieux galant que l'habit qu'il portait ^6).
La commodité l'emporta sur les dégoûts de cette aventure. Peu de ses servantes lui échappèrent ; mais il ne fut jamais si tendre que pour Pcrina Riccia (7). Il l'assista sans se rebu-
(t) Lettres d'Arétin, t. IV, p. 34.
(a) Lettres d'Arétin, t. I, pp. lai, 167, 196, a43; t. II, pp. 8a, 83; t. III, p. 3i3; t. IV, pp. io4, 201, a4i, 284; t. V, p. a/,'.; t. VI, p. 34,
(3 Lettres d'Arétin, t. I, pp. 63, lao, ai5.
(4) Lettres d'Arétin, t. IV, p. i33.
(5) Lettres d'Arétin, t. III, pp. 3g, 89. A l'Arètin, t. I, p. 96.
(6) Lettres d'Arétin, t. I, p. 590; t. II, p. a5. La Cognata, com., alto III, sceoa 1.
I7) Lettres d'Arétin, t. II, p. 114.
3 oi L'xniTiN
ter pendant une maladie de treize mois (4) ; il la reprit au retour d'un pèlerinage qu'un jeune calant lui fit faire (2), et( ses larmes coulèrent longtemps après qu'elle fut morte (3).
Quelques-unes de ces intrigues portèrent leur fruit. Cathe- j rine Sandella lui donna une fille en 1537 (-4). I! la nomma i Adria, du lieu de sa naissance (5). L'esprit et la gentilU-^ede j cette enfant méritèrent toute sa tendresse (6). Il poussa même j la foiie jusqu'à faire frapper une médaille, où l'on voit d'un j côté le buste de Sandella avec ces mots : Catharina Mater, I et de l'autre la tête d'Adrienne avec ceux-ci : Adria D;ci P. j Aretini jilia. Ii la fit élever dans un couvent ^7) ; et aussitôt qu'elle fut en âge, il fit une quête générale pour la marier (8). Malgré l'importunité de ses sollicitations, il fut huit mois à rassembler mille ducats qu'il avait promis pour la dot. Diovalelli Pvota, son gendre, exigea, avant de passer à la célébration, qu'il lui remît, en nantissement de ce qui manquait à la somme, la chaîne d'or qu'il tenait de la libéralité de Philippe, prince d'Espagne (9). Quoique muni de ce bijou et d'une assîf gnation sur la première dédicace. Diovatelli s'opiniâtra à demeurer chez son beau-père jusqu'au parfait payement ; et ce ne fut qu'en 1550 qu'Arétin conduisit ces époux à Urbino, où '.a famille de Rota était établie (10).
Le duc et la duchesse se signalèrent par la réception qu'ils firent à l'Arétin. Ils envoyèrent un corps de cavalern; hait | milles au-devant ; la ville fut illuminée la nuit de son arrivée,
(i) Lettres d'Arètin, t. II, pp. u5, 221.
(2) Lettres d'Arètin, t. II, pp. a 19, 221; t. III, pp. 187, 188.
(3) Lettres d'Arètin, t. III, pp. 191, aSo ; t. IV, p. 137.
(4) Lettres d'Arètin, t. I, p. 114.
(5) Lettres d'Arètin, t. I, pp. 1 15. 116
(6) Lettres d'Arètin, t. IV, pp. 254, 3i4 ; t. V, pp. 186, 218, a36.
(71 Lettres d'Arètin, t. III, p. 254.
(8) Le grand-duc lui donna 4"o ducats. Lettres dArétin, t. VI, p. 1 ; t. V, p. 102; et le cardinal d? Kavemes aoo, à compte des 5oo qu'il avait promi*. Lettres d'Arètin, t. II, pp. 1, m. Mendozza, ambassadeur d'Espagne, en joignit 100. Lettres d'Arètin, t. II, p. 9.
(91 Lettres d'Arètin, t. V, p. 102.
(10) Lettres d'Arètin, l. V, pp. 07, 6S, 71, 77; à l'Arétin, t. II. p. 5a.
et l'un et l'autre députèrent pour le complimenter (f). Ce mariage n'en fut pas plus heureux. Adrienne, maltraitée par son mari, se réfugia chez son père, qui parvint, avec bien de la peine, a plâtrer celte rupture (2). L-s troubles domestiques ne furent pas longtemps sans se renouveler, et la duchesse, qui avait pris Adrienae sous sa protection, fut souvent obligée d'interposer son autorité pour établir uuc ombre de paix dans ce ménage (3).
Il eut une autre fille en 1547 (4), à laquelle il donna le nom d'Auslria, tant pour marquer son dévouement à la maison d'Autriche, que pour intéresser l'impératrice en sa faveur. Doni raconte qu'un jour, conduisant un ami qui souhaitait de voir Arélîn, ils le surprirent jouant avec cette enfant, et qu'ayant arrêté l'étranger par le bras, Arélin, qui vit cemouvement.leur cria qu'ils pouvaient entrer; à quoi boni répliqua: Non pas lui il n'a pas été père (5). Cette fille mourut àdix ans, et dès lors Arctin avait remis au duc d'Urbin une somme d'argent pour la marier (6;.
Il eut une troisième fille, qui mourut au berceau (7). Onelqu'un l'ayant blâmé de n'en avoir fait légitimer aucune : « Oh Dieu ! répondit-il, je me tais sur un reproche ! gu'ai-je besoin d'importuner le pape ou l'empereur ? Les sentiments de mon cœur épargnent à mes filles la vanité des cérémonies (8). »
Après avoir peint l'homme, passons à l'écrivain. Arétin fut des académies de Sienne, de Padoue et de Florence (9).
(i) Lettres d'Arètin, t. V, pp. 337, 291 ; à l'Arélin, t. II p o?q (a) Lettres d'Arctin, t. V, pp. 284, 28g. (3; Lettres d'Aréfin, t. IV, pp. 100, 100, 211. (4) Lettres d'Arètin, t. IV, pp 104, iô"i.
(h) Doni, mita 3nia delta Zacca, Lettres d'Arètin t V pD aao 229, 3o5; t. VI, pp. i33, 189, a58. ' VV' '
(6) Lettres d'Arètin, t. V1, pp. 112, iai.
(7) L- lires d'Arètin, t. VI, p. i35.
(8) Lettres d'Arètin, t. V, p. i65.
(9) 11 fut reçu fort jeune dans l'Académie de Sienne Lettres d'Arètin, t. III, p. 9,. Celle de Gli Infiammati l'élut en ilL t H p. 199; « Arètm, t. I, pp. l3. ,48. Il fut agrégé aux Intron.Ui Pn 1545 Lettres dAretm, t III, pp. 9i, g6. Lettres De Nie. MorUlii pp. 5o, 07. '
3o4 l'àrétin
Ces illustres compagnies n'étaient pas alors si délicates sur les mœurs et les aventures de leurs aspirants: elles donnaient toute leur attention à l'esprit et aux talents, qui seuls décidaient de leur choix.
11 reçut une espèce, d'hommage de ses contemporains. Les uns lui dédièrent leurs ouvrages, et les autres les soumirent à son examen avant de les publier (1). La réputation d'un homme de goût, qu'on lui donnait si libéralement, leur faisait souhaiter son approbation, et même ses corrections (2). Montimerlo le propose, avec Bembo.I'Ariosle, et Sannazar comme des modèles pour ceux qui veulent écrire (3). Beazino, dans son Traité de la composition, puise plusieurs exemples dans ses ouvrages : suivant ce dernier,
Un esprit abondant règne dans ses chapitres : Il doit être l'étude et l'honneur des pupitres '4)-
Je ne dois pas oublier que Piombino ayant fait son portrait, Arétin en fit présent à la vilie d'Arezzo, et que ses concitoyens
(i) Joseph Bflucci lui dédia les poésies de Louis Casola; Sansovkio, son Traité de Arte oratoria ; Dolce, sa Traduction delà Poétique d'Ari-tote, et François P.usano celle du premier liTre de ['Iliade d'Homère. Doai pl;çi le porlrait d'Arétin à la tête de son premier livre det Inferno, avec une ode en son honneur. Marcolini lui adressa la Défense de la Langue italienne, par Cilolini ; Alessandro Carraria, son poème burlesque de la Mort de Gairco et Gnoni ; Pierre Nelli, sous le nom de M. André de Bergame, lui dédia la treizième et la quatorzième satire yi lia Carlona, et Dolce lui adressa sa tragédie Del Negromante. On pourrait encore citer un petit poème de Laurent Venier, dont nous parlerons ; mais cette dédicace ne peut lui faire honneur, à cause des obscénités de l'ouvrage.
(a) Jean-Polio Aretino, surnommé Polastrino, le pria de recevoir son livre De gli Triomji. François Aluno l'engagea, conjointement avec Dolce, à corriger ses notes snr Pétrarque, et Jérôme Mas-gi ne voulut jamais publier les cinq chants du poème qu'il avait composé sur la guerre belgique qu'Arétin ne les eut revus, et qu'il n'eût fait une préface et une epflre dédicaloire qu'il fit imprimer en tête.
(3) Raccolle di Frasi toscane.
(4) Le Cosc volgare, sonnetto XVIII.
APPENDICE 3o5
placèrent ce tableau dans la salle du conseil, comme une distinction due au mérite d'un tel compatriote (1). Beazino mit au-dessous les vers suivants :
Passant, tu vois les traits de cet homme divin
A qui n'en imposa ni rang, ni caractère ;
Qui, poursuivant le vice avec un zèle austère,
Des abîmes du cœur s'est frayé le chemin.
A l'aspect du danger qui menaçait un père
Si le fils de Crésus a recouvré la voix,
Par un plus grand effort, forçant l'ordre et les lois,
Ce tableau va parler ; redoute sa colère.
Jamais auteur n'a chanté ses propres louanges avec une impudence pareille. Après avoir passé en revue les poètes de son temps, il conclut qu'il n'appartient qu'à lui de louer les héros : « A moi, dit-il, qui sais donner du relief aux vers, et des nerfs à la prose; et non à ces écrivains dont l'encre est parfumée, et dont la plume ne fait que des miniatures (2). L'éloge que j'ai fait de Jules III, écrit-il ailleurs, respire quelque chose de divin (3). Ces vers, par lesquels j'ai sculpté les portraits de Jules, de Charles, de Catherine, et de François-Marie, s'élèvent comme des colosses d'or et d'argent, au-dessus des statues de marbre et de bronze que les autres érigent à leur gloire. Dans ces vers, dont le mouvement et la durée égalent ceux du soleil, on reconnaît l'arrondissement des parties, le relief des muscles, les intentions et les profils des passions cachées. Si j'avais prêché Jésus- Christ comme j'ai loué l'empereur, j'aurais amassé plus de trésors dans le ciel que je n'ai de dettes sur la terre. >:
On me permettra encore de rapporter son rêve. Il se feint endormi sur le Parnasse, lorsqu' Apollon lui présente une corbeille pleine de couronnes. « Je te donne, lui dit le dieu, celle de rue pour récompense des discours aigus que tu mets dans la bouche de tes courtisanes ; celle d'orties honorera tes satires piquantes contre les prêtres; cette autre de fleurs de mille couleurs est le prix de tes agréables comédies ; cette quatrième, composée d'épines, appartient à tes livres
(i) Lettres d'Arétin, t. VI. p. ai.
[•%) Lettres d'Arétin, t. V, p. s84.
(3) Lettres d'Arétin, t. VI, p. 3o. 20
3o5 l'abêtis
pieux; le cyprès consacrera les noms que tu as dévoues à la mort ; l'olive est due à ces exhortations touchantes qui ont rétabli la paix entre de grands princes ; le laurier couronnera tes poésies héroïques et tendres ; enfin celle de chèue est donnée au courage avec lequel tu as terrassé l'avarice (1). »
Convaincu que la plupart des hommes ce se donnent pas la peine de penser par eux-mêmes, il voulait doontr le ton au public; et, l'avcuerai-je ? à la honte de i'hurnaniîé, il ne se trompa pas : le plus grand nombre devint son écho, et ii-:n n'est plus indécent que les éloges que ses adulateurs lui donnèrent, el que quelques-uns poussèrent jusqu'au scandale. On lui disait que sa plume avait assujetti plus de princes que les plus fameux conquérants n'en avaient soumis par l'épée ; qu'il méritait les titres de Gallique, de Pannonique, d'Ibérique, de Germanique, avec plus de justice que les empereurs auxquels la flatterie les avait décernes (2). On le citait dans les chaires (3). On l'appelaii: la colonne de l'Eglise (4;, le guide des prédicateurs, le .cinquième évangéliste (5). Oa soutenait ses livres étaient plus utiles à la société que les plus beaux sermons, ceux-ci ne parlant qu'aux simples, et ses écrits portant la vérité dans le cabinet des monarques (6). Frai Riggardini de Messine, et Gnalio de Fassembrune, ont po jusqu'à 1 impiété. « Je dirai avec assurance, écrit le premier, à condition que la moinaille qui apostille le Credo ne m'entreprendra pas, que vous êtes le fils de Dieu. S'il est la vérité dans le ciel, vous l'êtes sur la terre. Soyez l'ornement de la terre, !e trésor de la mer, et la gloire du ciel. Vous êtes semblable à la pelle d'or qu'on pose sur l'autel de saint Marc le jour de la grande foire (7). » Le second, quoique religieux, n'a pas honte de lui dire : « Vous êtes la colonne, la lampe, la splendeur de l'Eglise. Si elle parlait elle même
(0 Lettres d'Aréiin, t. I, p. 235.
(3) Lettcr . vo/g. di diuersi, Race, da P. ALjriurzio. Venezi3, 1067, 1. 1, p. 375.
(3) Lettres à l'Arétin.
(4) Lettre/: à l'Arétin, t. II, p. 388.
(5) Epi t. dedic. de gli Riqrjion., Cosmop li, 1660.
(6) Let. Race, da P. Afanaziio, p. 128.
(7) Lettres à l'Arétin, t. II, p. tu.
APPKNDIGE 307
elle dirait : Que les revenus de Cbie.ti, de Santa Fiore, de Farnèse, et les autres qui sont la proie de tant de fainéants, soient donnés au seigneur Pierre, qui m'illustre, qui m'exalte, qui m'honore ; dans lequel sont réunis la morale de Grégoire, la profondeur de Jérôme, la subtilité d'Augustin et le tiyle seutentieux d'Ambroise. Vous êtes un nouveau Jean Baptiste pour découvrir, reprendre, corriger avec courage la malice et l'hypocrisie. Vous êtes un second Jean l'évangéliste pour prier, pour exhorter, pour honora bons et les vertueux. On peut vous appliquer ce que Jcsus- Christ adresse à saint Pierre : Beaius es, guia caro et tanguis non revelavit tibi, seJ Pater nosler gai est in cœlis (I). »
Je ne crois pas que l'homme le plus vain pût soutenir des éloges de cette espèce. Non seulement Arétin les adopta, mais il les fit imprimer à Venise en 1552. Il voulait piouv commerce que les plus grands hommes de son temps entretenaient avec lui, jusqu'à se dégrader lorsqu'U était queslii :n de le louer : il se flattait par là d'opposer une batterie aux invectives sanglantes que ses ennemis ne cessaient de publier. On pourrait même croire qu'il retoucha la plus grande partie de ces lettres avant de les publier. L'imposture, la lâche aùulation, la conformité du style, les erreurs chronologiques, t les différences qui se trouvent entre les lettres que Tolomeï fit imprimer par Giolito en 15-45 et l'édition de Marco'ini, qui est celle d'Arétin, en sont des preuves suffisantes.
Son nom ne se prononçait qu'avec l'épithète de divin. Il es-t vrai que sa divinité trouva des incrédules de son vivant. :t qu'eile s'anéantit à sa mort . « Je ne vois pas, dit Spiz sur quel titre Arétin fonda ses droits du consentement de ses contemporains, à moins qu'on ne veuille dire qu'à l'exemple de Dieu U foudroya les tètes les plus élevées, et corrigea par ses écrits ceux qui sent au-dessus des châtiments (2). » « Je ne peux assez m'étonner, écrit Montaigne, de ce que les Italiens, qui se vantent avec raison d'avoir l'esprit plus éveillé et le discours plus sain que les autres nations, ODt fait tant d'honneur à leur Arétin, qui n'a rien
(i) Lettres d'Arétin, t. II, p. 89.
[*) Fclix, Litivr., p. iaj.
3o8 l'ahktin
au-dessus des communs auteurs de son siècle! tant s'en faut qu'il approche de cette divinité (1). »
Son impudence fut son titre : la crainte de sa plume lui subjugea de faibles écrivains dont les fades adulations accréditèrent l'usurpation, et la malignité des hommes lui donna la vogue; mais tant d'honneurs si peu mérités disparurent avec lui. Cependant il ne sera pas hors de propos de remarquer que dans le seizième siècle ce titre de divin se donnait facilement, et qu'Arétin même en faisait si peu de cas qu'il le prodigue à un peintre de cartes à jouer (2).
La lâcheté presque générale le rendit insolent : il poussa l'effronterie jusqu'à copier les monarques dans les qualifications qu'il fit imprimer à la tête de ces livres. Il s'intitula homme libre par la grâce de Dieu : Dious Pelrus Areltnut, per divina grazia, homo liber acerrimus virtutum ne oïliorurn demonstrator. Il s'imagina que le public devait être curieux de sa figure, et la préférait à celle des Alexandre et des César. Si nous le croyons, en la plaçait sur le frontispice des palais, elle décorait les appartements les plus somptueux ; elle faisait l'ornement des salles publiques; on la peignait jusque sur la porcelaine (3). Il ne se contenta pas d'être peint et gravé, il fit frapper des médailles, et ne s'ép3rgna pas dans les légendes. Il en faisait des présents aux souverains. Il accompagna des vers suivants celle qu'il fit présenter à François Ier.
Dans cet envoi que je vous fais,
Grand roi, reconnaissez mes traits.
Ma bouche, qu'un saint zèle inspire, Organe de la vérité,
Du mal toujours fit la satire, El le bien dans mes vers fut toujours exalté (4).
Ibrahim, grand vizir, voyant une de ces médailles entre les mains de Barberousse, demanda plaisamment dans quelles régious étaient situés les Etats de ce nouveau souverain (5).
(i) Essaie d« Montaigne, 1. I, ch. u.
(a) MTsenne, Dissert, partie, Bibliot., vol. Scanza XXIII, p. 65.
(3) Lettres d'Arélin, t. III, p. i45.
(4) Opère burlesche, t. III, p. a5.
(5) Lettres à l'Arétin, t. I, p. 6i. Lettrée d'Âréiin, t. I, p. 89; t. V, p. 336.
3og
Outre celle d'Adria, dont nous avons parlé, il en fit frapper plusieurs, dont quelques-unes ont été conservées dans les cabinets des curieux. Nous rendrons compte de celles qui sont tombées entre nos mains, et l'empreinte en marquera la forme et la grandeur.
La première représente le buste d'un vieillard avec une grande barbe, et ces mots : Divus Petras Aretinus flagellum principium. Le revers porte une couronne de lauriers, et on lit au milieu : Veriins odium parit.
La seconde a la même tête, avec la même inscription ; au dos est la Vérité, sous l'emblème d'une femme nue assise sur une pierre ; son pied gauche est appuyé sur un satyre ; elle regarde Jupiter qui paraît sur un nuage, le foudre à la main; derrière elle est la Renommée qui la couronne, et l'on voit autour la même légende : Veritas odium pnrit.
La troisième porte d'un côté le même vieillard et la même inscription ; dans l'exergue sont un A et un V, qui marquent que !e coin a été gravé par Agostino Veneziano ; au revers, Arétin parait sur un trône, un livre sous le bras ; devant lui sont plusieurs personnages qui lui présentent des vases, et on lit autour : / prinepi iributati dai popoli il servo loro tnbutano. Quand on voudrait douter de l'auteur des autres médailles, pourrait-on se méprendre à celle-ci ? Lorsqu'on lui entend dire : « Qui ne sait pas que je suis connu des Persans et des Indiens ? La renommée a porté mon nom chez tous les peuples de la terre ; il est devenu de toutes les langues. Les princes, accoutumés à recevoir le tribut des peuples, me nomment leur fléau, et s'avouent mes comptables ( h. » Les temps sont changés : il n'est pas jusqu'au peuple qui ne devienne mutin, et ne s'oppose aux exacteurs par des manifestes sanglants.
La même tête paraît sur la quatrième médaille ; on lit autour : Lucet aima virlus ramis virens semper, et au revers est une couronne de lauriers avec ces mots : Cédant ar a morte inique lacessentns lingue oiperibus simiie. Les deux fautes d'orthographe démasquent l'auteur.
Après tant de preuves d'un orgueil qui dédaigne de se Jacher, pourrait-on présumer qu'Arétin voulut se faire un
(i) ltttrt$ d? Arétin, t. V, p. 38a.
3io l'arétin
mérite de sa modestie? « On peut me taxer de plusieurs défauts dit-il, mais on ne saurait m'accuser d'orgueil (I)... Je n'ai jamais donné dans les panneaux de l'ambition (2L.. Xe grâces à Dieu de m'avoir donné un cœur qui ne connaît ni l'ingratitude ni l'orgueil (3). » Ne doit-on pas être également surpris de la. docilité des [.rinces qui se voyaient si bonnement ranger au rang de ses sujets ? lis le regardèrent comme un fou sans conséquence, ou craignirent de s'attirer une appiîcatioD particulière de ce qu'il ne disait qu'en général. La plupart affectèrent de lui marquer leur générosité, cl nous n'avons paa d'exemple qu'un bon auteur ait été si bien récompensé. Il semblait que les grands se fissent un honneur de le couchée sur l'état do leurs maisons. La mode était de lui faire des présents ; Soliman et Barberousse même se plièrent a la folie du siècle (4}. Lopez de Soria lui présenta, au nom de l'impératrice, une chaîne d'or du poids de trois livres (5). Franeois h* lu; en envoya une antre de la valeur de 600 écus, dont le travail surpassait la matière (6). Les chaînons étaient formés de langues de feu entrelacées de serj. ■ i.'.ux aveece:te devise: Lingiia ej'us lnq/isiurm"inla -mm. L'i ilerprétation de ces mots exerça les beaux esprits : Dolce prétendit que François avait voulu caractériser Arétin dont le propre était de mordre, et lui faire entendre qu'on pourrait Je corriger (7). « Le roi, dit Bullard, voulut enchaîner cette muse indiscrète et volage, et la rendre muette et sourde (8 . » Quelques autres imaginèrent que. prévoyant les adulations dont le poëte ne manquerait pas de payer un présent de cette conséquence, François voulait marquer d'avance le cas qu'il en ferait. Dans ce sens, il fut prophète : jamais Arétin nechar-
(i) Lettre* d' Arétin, t. II, p. 5o.
( j) Lettres ci' Arétin, t. II p. 99.