CONTRE CN ME^DIXÏTT
De fiel et de poison ta langue est reuvée,
Et ta plume distille un funeste venin.
Qui bornera le cours de ta verve effrénée,
A les fougueux accès qui pourra mettre fin ?
Les lois pour ta fureur ont de vaines entraves :
Tu méprises l'honneur qui gémit sous tes traits ;
Les princes les plus grands, les héros les plus braves,
Sont tout défigurés dans tes hideux portraits-
Ni crainte ni pudeur n'en impose à ta plume,
La vertu la plus pure éprouve ta noirceur ;
Même contre le ciel ta bile qui s'allume Vomit l'affreux poison qui dévore ton cœur. Serpent plus dangereux cent fois que la vipère, Puisse un jour le bourreau répandre de ton flanc, Ministre précurseur d'une vengeance austère, Le bitume empesté qui te tient lieu de sang (1).
La mort même ne put éteindre la haine que Muzio lui avait vouée. Après avoir dit que Boccace n'appelait Venise le réceptacle des immondices que parce qu'elle avait reçu l'Aïétin (2), il déféra ses livres à l'inquisition (3), et en poursuivit la condamnation par le crédit de Bernardiuo Scotto, cardinal de Trani. On ne doit pas oublier que la sentence qui intervint qualifie l'Arélin de pauvre homme qui a péché par ignorance (4).
Perion, moine bénédictin, composa contre notre auteur une invective violente qu'il adressa à Henri II et à tous les princes chrétiens. Ce discours, que le Mire appelle éloquent (5), fut imprimé à Paris en 1551, et Fontanini en cite plusieurs
|i) Rime di Faerno. Padoua, 1718, p. 68.
(2) Bataglie, c. xv, p. 68.
(3) L"t. calh. di G. Muzio. Rom», i56o.
(4, Domi envoya à Muzio le livre de Umanita del Crisio arec des remarques sur les endroits qu'il ne jugeait pas orthodoxes. Mozio, l'ayant lu avec attention, écrivit au cardinal de Trani, l'un des inquisiteurs, qui en poursuivit la condamnation. Ce tribunal avait Eélri ce livre dès 1037 ; mais, cette fois, les œuvres d'Arétin furent condamnées, ce qui les remit en vogue, et fut cause de leur réimpression.
15) De Script, non ecclet., n. 465.
L'AIVÉTIN
passages dignes des curieux (1). Matudano.envcyant ce discours â Lambin, ajoute qu'il est à craindre qu'Arétin, après s'être intitulé le fléau des princes, ne veuille devenir celui des moines (2). Enfin, Doni publia un livre extravagant, dans lequel il s'etforce de démontrer qu'Arétin est lantechrist de son siècle. Le titre seul suffit pour prouver à quel point cet ouvrage est ridicule (3).
1 es fulminations de la Cour de Rome contribuèrent beaucoup à l'accusation d'athéisme dont nolreauteurfutn-oirci. On lui attribua le livre exécrable/)» Tribus imposioribus,quoi(nie cet ouvrage fût connu longtemps avant lui (4), et qu'on le donne avec beaucoup de vraisemblance à Pierre des Vignes, secrétaire de l'empereur Frédéric II, par ordre duquel fi fut composé, pendant les guerres entre le sac, rdoce et l'empire. M. de La Mon noyé justifie Arétin en niant l'existence du livre, qui cependant se trouve en Allemagne dans plusieurs bibliothèques, et qui a été imprimé en Hollande, sans nom de ville ni d imprimeur et sans date d'année, sur un ancien manuscrit qui fut volé dans la bibliothèque de Munich, après la bataille d'Hoechstet, lorsque les Impériaux s'emparèrent de la Bavière. Mais je demanderais volontiers au père Mersenne, qui croit y reconnaître le style d'Arétin, quelles sont les pièces de comparaison sur lesquelles il a fait sa vérrtication,puis-
(t) Staff. Ital., p., 268.
(a) Let. raccol. de M. Bruto., p. 35i.
(3 Terre moto del Doni con la ruina d'un graa colosso bestiale Aot -Cris'o rfella noslra etate al Tituperoso d'ogni lrist*>zia fonle e origine, membro puzzolente délia diabolica falsita, e vero Anti-Cristo de: Doslro secolo, etc.
<4) Le père Mer.seune (in Genesim, p. i83o), Spizel (Scrutinum athetsmi, sect. ir, p. 18), EnJrecius (Pandect. Brandeb , p. «60» Tentas] [in Bibl. Car., i7o/,, p. 401). assurent le fait, et le pèê M. r^en^e, qi;e ceux-ci ont fidélemeDt copie, croit y recniraailre le style d'Arétin. Freerus ( Theal. viror. illntt., part. 11, p. 434), cortolto (de tribus Imp<st. magnis proœmium, part. 1), Frotman ide Fascina mayico, 1. III, sect. n, c. m, § i), Voëse (de DUPat. sélect., t. I, p. 206), Morosius (Hitt. LUI , 1. 1, c. vm, p. 7o\ Londin (Comm. de Script, eccles., t. III, p. 78), La Phice (Tnéài, anon., pp. 1 85 et i9o) se sont contentés de mettre la question en problème.
APPE.^DJCX 3 I 9
qu'il est constant qu'Arétin n'a jamais écrit en latin, et qu'il savait très peu celle langue.
Il n'est pas aussi facile de détruire l'accusation principale. Arétin affecte, à la vérité, dans plusieurs de ses lettres, des sentiments d'un vrai chrétien (lj.Il attaque même les hérétiques de son temps (2) ; mais ses meeurs et ses écrits déposent contre lui. Bayle allègue en sa faveur (3) les ouvrages de dc\otion qui sont sortis de sa plume. La preuve serait conclusnle si sa piété les eût dictés, non pas l'intérêt, et si l'inquisition ne les eût pas condamnés comme hérétique est scandaleux.
Baillet suppose que ce ne fut qu'après sa conversion qu'il prit le ton dévot (4), et c'est dans la même idée qu'on imprima à la tête de ses psaumes :
Si ce livre unit le destin
De David et de l'Arétin,
Dans leur merveilleuse science,
Lecteur, n'en sois point empêché.
Oui paraphrasa le péciié,
Paraphrase la pénitence (5).
Bullard appuie fortement sur cette supposition. « Le nom d'Arétin, dit-il, mériterait plutôt d être effacé de la mémoire des hommes, qu'écrit au nomhre des savants, si, après avoir déshonoré sa plume par ses ouvrages scandaleux, il ne l'avait pa3 signalée par la composition de ses livres pieux qu'il appelle les larmes de sa pénitence ; larmes qu'il tira du fond de sa veine, et qu'il mê'a à ce les de ses yeux, afin de laver dans ses eaux toutes pures les taches énormes de sa vie passée, et la honte de ses premiers vers ; larmes qui expriment si vivement la grandeur et la force de son repentir, qu'elles sont capables de toucher les âmes les plus insensibles et les plus obstinées. Depuis cet heureux changement, il composa la vie de la Vierge et celle de sainte
(i) Lettres d' Arétin, t. II. p. ioo ; t. V, p. zbft.Rims di diverti, i58ç):p 326.
(a) Lettres d1 Arétin, t. III, pp. 90, ici. i3i, i56 ; t. V, p. 208 ; t VI, pp. é6, 76, 175,
;3| Bayle, Dict., au root Arétin (Pierre).
(4) Jagem. des Sau , Prêt', sur ks p^ëlef, t. If, part. 1, p. 78.
(;>) Ménag , t. IF, p. 109.
3ao l'aiiétin
Catherine, et mourut quelque temps après arec toutes les marques d'une parfaite repentance (i). » Il est fâcheux qu'un étalage aussi touchant soit démenti par le fait. M. de La Monnoye nous apprend « qu'Arétin ne composait ses livres de piété que pour exercer son imagination, pour faire voir qu'il était capable d'écrire sur toutes sortes de matières, pour apaiser les dévots irrités contre lui, et pour s'attirer la libéralité des dames, auxquelles il envoyait des exemplaires de ces sortes de livres. Il n'en était pas pour cela plus sage ; puisque, après avoir publié sa / phrase sur les sept psaumes de la péuiteuce, et son I nita del Cristo en 1525, il s'avisa, en 1537, de dédiera Baptiste Zatti, citoyen de Rome, ces postures infâmes dont on a tant parlé, au bas de chacuue desquelles il avait mis un sonnet aussi déshonnête, comme le dit M. Félibicn, que les actions représentées. Il composait tour à tour des écrits de piété et de débauche (2). On ne saurait donc conclure qu'il y ait eu du changement dans son cœur. »
Fréerus avance, sans plus de fondement, que les mauvais traitements qu'il esssuya le forcèrent d'abjurer la satire et le jetèrent dans la réforme (3). L'expérience fait voir que ces sortes de corrections allument ia bile, endurcissent le cœur, et font évanouir la pudeur naturelle. Arétin apprend à ceux dont la faiblesse redoute le coup de dent qu'on ne peut apaiser ces faméliques qu'en les intéressant. « Ce n'est, dit-il, que par présents qu'on ferme la bouche de celui qui mord | Boissard s'est encore trompé lorqu'il avance que les fulminations ecclésiastiques ne portèrent que sur les écrits ob. d'Arétin (5), puisque son Cmanita fut déférée et condan.n'e la première. Il en est de même de Baylc, lorsqu'il dit que ses ouvrages de dévotion ne furent imprimés que sous le nom de Partenio Etiro, qui est l'anagramme de Pietro Aretino (G).
(i) Aead. de» scie ne. et des arts, t. II, 1. V, p. 337.
(2) Lettre de La Monnoye, M ;nag-., t. IV, p. 223.
(3) Afag. Bibliot. eccles., t. I, p. 547- Kaimondi Erom . ,de bonis si malis libris, Erom. IX. Frereus, Th>at. Yiror. illust., p. i4Gi.
(4) Lettres d'Arétin, t. I, p. 76.
(b) Icônes L. Viror. illust., p. 266.
(6: Baile, Dict., au mot Arétin (Pierre , n. 1. Giardina, ds renia ideth. cit. oulh., p. i5o. Baillet, Jug. des Sav., L. C. Idem
Ce ne fut que dans le dix-septième siècle que Ginami réimprima ces livres sous un nom postiche, afin d'éluder les défenses de l'inquisition : la première édition était sous le propre nom d'Arétin.
Voyons à présent quels moyens il employa pour escroquer sa réputation et les bienfaits des plus grands souverains. Quelques-uns se sont persuadé qu'il n'en était redevable, qu'à sa causticité, et si M. de Fontenelle a parlé sérieusement, il paraît adopter cette opinion (1). Il ne sera pas difficile de prouver au contraire qu'il les dut à la bassesse de sa flatterie. Mais commençons par le laver d'un soupçon plus infamant dont Zilioli s'efforce de noircir sa mémoire.
Cet historien prétend qu'Arctin parcourait les villes d'Italie, et que, mettant en pratique les talents dont il était doué, il cherchait à pénétrer dans les cœurs pour y découvrir les secrets les plus cachés, dont il trafiquait ensuite avec ses bienfaiteurs^). De nos jours, un auteur espion ne pourrait au plus s'exercer que dans la librairie : les hommes du scizlcme siècle auraient-ils donné leur conliance à un marchand de médisance? De plus, on sait qu'Arétin n'aima guère à voyager, et qu'il demeura presque toujours à Venise, depuis qu'il s'y fut établi.
Il s'était forgé des resorts d'une espèce bien différente : son premier sc-;n fut d'acquérir la réputation d'un homme caustique et véridique, auquel aucun respect humain ne pouvait imposer. Il disait ordinairement qu'il ne connaissait personne de plus méprisable çae celui qui fait le bien par l'impuissance de faire du mal (3) : mais il était fort réservé dans la pratique. Auprès des grands, adulateur et soumis, il savait flatter ou se taire (4). Sa critique ne portait jamais qu'en général, sans singulariser le prince ni le courtisan, et la cour de Rome fut son but favori. Outre le désir de se venger, il s'établissait là avec moins de danger cette réputation de caustique qu'il souhaitait avoir, et ne sacrifiait que de légères espéranc. :
D^guis. des Au/., part, ci, p. i36. Aîag . Dibiiot. L. H. Journ. dm Sav., aonce 168C, p. 5o8.
(i) Dialogues des morts.
(a) Zilioii, Islor. di Po't. ital . , p. 223.
(3) Lettres d'Arétin, t. III, p. sa5.
(4) Voyez ses Ltltris aux roi. et aux personnes distinguées.
&2i l/ARBTIPf
car l'expérience lui avait appris que l'Eglise ne donne pas volontiers. S'il lui arriva d'attaquer nommément quelqu'un, il était Lieu sûr de !'i m puissance on de 1 insensibilité de celui contre lequel il s'élevait. Le cardinal Gaddi fut du nombre de ces derniers : Arétin avait envoyé en France Eusebi pour y toucher 000 écus; ce jeune homme perdit cet argent à Rome, et, pour s'excuser, il accusa Gaddi de l'avoir fait jouer de malheur. Le poète, furieux, écrivit une leltre impertinente au cardinal. « J'apprends, lui dit-il, que mon élève a fait une perte considérable dans voire maison, et que vous lui i des mains. Cette action, qui serait détestable dans un brigand, est bien digne d'un cardinal. Je ne peux me refuser une vengeance légitime, et les prochaines affiches vous en instruiront. Au surplus, sachez que le public voudrait me voir dans le raug que vous déshonorez (1). »
Cette aventure s'était passée chez Strozzi ; mais Arétin, qui n'osait se jouer à ce général, passa sa colère sur le cardinal qui y était. Celui-ci se contenta de dire qu'il s'embarrassait peu des injures d'Arétin ; que de plus grands maîtres que lni avaient pris patience; qu'au surplus cet homme avait tort de lui vouloir du mal ; que lui, Gaddi avait toujours été son ami, et qu'il voulait l'être à l'avenir (2). Si Gaddi l'eiïl pris sur un autre ton, Arétin eût abrégé linvective, car il était poltron, et devenait souple comme un gant quand ou lui montrait le bâton. D'un autre côté, Rome faisait si peu de cas de ses attaques qu'Orsinio Fulvio, qu'il avait appelé « méchant prêtre », le remerciait de ce qu'il le traitait comme un prélat (3).
Il avait grand soin d'éviter les disputes littéraires. Sa présomption ne l'avait pas aveuglé sur la faiblesse de ses armes. S'il sévit engagé dans quelques-unes de ces querelles, il fibientùt les avances du raccommodement. Berni, dont il crait gnait la supériorité, ne put l'attirer dans la lice : s'il attaqua l'Albicante, il se livra avec bassesse aux conditions de la paix. La contestation qu'il eut avec Bernardo Tasso fut assoupie «ussitot que formée, par l'entremise de Sperone, qu' Arétin
(i) Lettres d'Arétin, t. II, p. 3o4.
(i) Lettres d'Arétin, t. II, p. 307.
<N3) Lettres d Arétin, t. H, p. 17.
ArPENDICB 3->3
sollicita d'entreprendrecette réconciliation. Il se vante d'avoir porté le coup mortel à Boyardo(i); mais s'il s'acharna contre ce poète, ce ne fat que dans la vue de gagner les bonnes grâces du Bembe, qui lui était plus utile.
Le titre de véridique, qu'il affectait, donnait un nouveau prix à ses éloges. Il ne manquait pas de les accompagner d'une peinture touchante de ses besoins. II prêchait Iagénerosité comme une vertu qui égalait les princes à Dieu même L2). Loin de rougir des mensonges et même des contradictions où la nécessité de flatter l'entraînait, il s'en vantait à ses amis. « Personne, leur dit-il, ne me croit assez stupide pour ne pas apercevoir les défauts du coloris et les imperfections'du dessin. Je me suis fait un style qui convient à tous les sujets, et je me vois forcé de nourrir l'orgueil des grands pour l'être moi-même. Je les porte au ciel sur les ailes de l'hyperbole ; je joins à l'art, l'agrément du nombre et de la cadence. J'exprime mes pensées avec grâce ; je donne de la force aux paroles : je mets en place les digressions, les métaphores et les autres figures de l'école. Ce sont là les ressorts qui impriment le mouvement, et les tenailles qui ouvrent les portes fermées par l'avarice (3). Je suis parvenu au point où je me vois, dit-il ailleurs, parce que je m'embarrasse peu de mentir quand il s'agit de louer ceux qui ne le méritent pas (4). » Un de ses amis l'avertissant qu'on l'accusait de se contredire, il lui répond : a Dites à ceux qui me font ce reproche que, par ses satires, Pierre Arélin se montre tel qu'il est, et que dans ses éloges il apprend aux princes quels ils devraient être. Au surplus, la pauvreté qui m'égorge ne me permet pas de penser aux bienséances (o). »
Les supplications, les prières et les plaintes, écrit-il ailleurs, que j'emploie pour extorquer le payement de la pension que l'empereur me fait, me sont d'une grande utilité. Je les charge d'encre, de façon que je ne peux m'empècher de rire en les relisant. Vous pouvez en faire de mime,
(i) Lettres d'Arélin, t. II, p. 217; t. V, p. 184.
(2) Lettres d'Arélin, t. I, p. 212.
(3) Lettre! d'Arélin, t. Il, p. 52.
(4) Lettres d'Arélin, t. IV, p. 16S.
(5) Lettre» d'Arélin, t. III, p. »3.<.
324 L'AnÉTIN
quand vous me voyez louer des pagodes indignes de mon encans. Vous devez encore traiter de chansons ces discours: Je meurs de misère Je suis dans le plus grand besoin, et les autres bourdes dont je les régale (1). »
11 faisait des présents à ceux dont il attendait quelque bienfait, pour les piquer d'honneur (2). Il envoyait d;msies cours les plus éloignées, pour cire informé de ceux dont il pouvait se flatter de tirer quelque chose, et ne manquait pas de leur écrire (3). Il devenait importun quand on lui avait donné quelque espérance (4), et insolent quand il avait obtenu ce qu'il demandait. Il répond à un trésorier de France qui venait de lui payer une gratification : « Ne soyez pas surpris si je garde le silence. J'ai usé mes forces à demander, il ne m'en reste plus pour remercier (5). » Il se servait de l'appui des plus grands pour forcer la libéralité des inférieurs. Il employa Marguerite d'Autriche auprès du duc de Camérino (6), Charles-Quint près du grand-duc (7), et ce dernier auprès du cardinal de Ravennes(8).
Il n'ignorait pas l'usage des dédicaces. Il les adressait à ceux dont la générosité lui était connue. Un simple marchand fut associé aux honneurs qu'il faisait valoir aux souverains. ChaHes Affaclati, lui ayant fait présent d'un diamant et d'un collier de 400 écus, cela lui fit croire que cet homme payerait chèrement une dédicace : il ne manqua pas de lui adresser le quatrième volume de ses lettres, avec le compliment circulaire qu'il faisait aux rois : a Je me repens, lui dit-il, de ne vous avoir pas adressé tout ce qui est sorti de ma plume, je vous la consacre en ce jour, et je n'écrirai plus que pour vous (9).» Lorsque l'épître ne rendait pas ce qu'il s'était pro-
(i) Lettres d'Arétin, t. III, p. ia4-
(2) Lettres d'Arétin, 1. 1, pp. i4, 17, -Jo; t. VI, pp. 73, io^, 173, 188, 193, »4i, 37G
(3 Lettres d'Arétin, t. II, p. 27.
■.cttres d'Arétin, t. I, pp. 5o, 69; t. II, pp. 53, 76; t. III, pp. 137, i4'">, i7r', «92,317; t. V, p. u3i.
(5 Lettres d'Arétin, t. IV, p. 4?.
(6) Lettres d'Arétin, t. IV, p. 3.
(7) Lettres d'Arétin, t. II, p. 5ç).
' (8) Lettres d'Arétin, t. III, p. 195. (9) Lettres d'Arétin, t. IV, pp. iod, i65; t. V, pp. ai4» aaô; à
APPSNDIC1 325
mis, il entrait en fureur. Il écrivit des impertinences à Paul III, parce qu'il n'avait pas payé la dédicace de son Orusia, et le menaça ^'adresser au sultan sa Légende des Saints (1).
Il travaillait de commande, et la matière lui était égale. De là cette ri^r.rrure de sacré, de profane et d'obscène. La marquise de Pc-quaire l'exhortant à consacrer sa plume à la piété: « La volonté d'autrui et ma misère, lui répondit-il, sont les causes de tout le mal. L'avarice des grands est égale à ma pauvreté, et ma plume ne recueillerait que des compliments de commisération, sans sa complaisance (2). » Il composa les vies de sainte Catherine et de Saint Thomas d'Aquin, par ordre de la marquise du Guast ; la Comédie du Philosophe fut faite pour le duc d'Urbain ; Baudoin del Monte lui fit commencer la Légende dts Saints : n:ais ce seigneur ayant cessé de payer la pension qu'il lui avait promise, Arétin abandonna l'ouvrage. Ses autres livres de dévotion durent leur naissance à l'envie de se raccommoder avec la cour romaine (3).
Doni, pour exprimer la facilité avec laquelle Arétin composait, dit qu'il faisait un livre, comme on crache (4). Arétin lui-même en convient lorsqu'il dit : « La vie m'est présentement à charge; il m'est impossible de satisfaire à l'avidité des seigneurs. Je n'ai plus de neuf à leur offrir. La vieillesse engourdit mon imagination, et l'amour, qui réveillait autrefois mon esprit, ne fait plus que l'endormir. Je faisais quarante stances dans une matinée, je suis bien heureux quand je peux en achever une. Je n'ai mis que sept jours à ma Paraphrase des Psaumes ; le Courtisan et le Maréchal ne m'ont coûté que dix matinées : j'ai employé trente jours à la Vie de Jésus-Christ, et j'ai achevé en moins de six mois l'œuvre entier da la Sirena (5). »
Coccio dit qu'Arétin ne travaillait qu'une heure ou deux chaque matinée (6), et il eût été à souhaiter, suivant le Bembe,
l'Ai-élin, t. II, p. 394. Finie di Nie. Grudio. Leide, 1612, 1. III, p. 4o.
(1) Lettres d 'Arétin, t. III, pp. 63, 70, i4< -
(a) Lettres d' Arétin, t. II, p. 9.
(3) Lettres d' Arétin, t. I, p. 325; t. II, p. 168.
(4) Libreiria I, Ven^zia, ;53 , p. 4°.
(5) Lettres d' Arétin, t. I, p. 99.
(6) Let. In fiae Ragg. Edit. Cosmopoli, 1660, p. 4«5
3î6 l'ai\étin
qu'il eût eu assez d'aisance et de tranquillité pour pouvoir recueillir les fruits de sa fertilité (1).
On lie sera pas surpris, avec cette abondance, qu'un homme qui faisait métier de littérature fût plus curieux de livrer sa marchandise que de la finir. Les erreurs et les "bévues l'inquiétaient peu, pourvu que la satire en favorisât ledé'dt. Une criti iue mordante lui tint lieu de justesse, et le souti t pendant sa vie : il n'approuvait rien qui lui fût étr;<n :;er: et ne cessait de louer ce qui lui appartenait; mais il n'en imp sait qu'à ceux qui prennent les ciiets d un mauvais coeur et d un esprit mal fait pour les marques d'un génie supérieur.
II avait un principe bien dangereux en matière de reliai n (2). Il soutenait que les fictions poétiques deviennent des vérités quand elles contribuent à relever la gloire des saints. Ce livre, dit-il en parlant de la Vie de Safn/e Catherine, se soutient sur le dos de l'invention : l'ouvrage eût é:é peu de chose sans le secours de mes méditations (3;. d Sa confession de foi s'accorde assez avec ce sentiment, a Je crois, dit-i!, en Jésus-Christ, et sans chercher autre chose, je m'acquitte des devoirs de la foi (4). » Il avoue cependant la témérité de son entreprise ; il reconnaît qu'il écrivait sur des .es au-dessus de ses forces (5), et s'en excuse dans ces termes : « Si j'eusse composé ces ouvrages par une confiance téméraire, j'avoue que je mériterais plutôt un châtiment qu'une réprimande ; mais n'ayant travaillé que par obéissance, je suis digne d'excuse (G). »
Il me reste à rendre compte des ouvrages de notre auteur, et à parler de ceux qui lui ont été faussement attribués.
I. Ses dialogues obscènes sont sans contredit ce qu'il y a de mieux écrit pour le style. Il se vante d'avoir traité les matières les plus infâmes, sans qu'il lui soit échappé un terme déshonnète (7). Je laisse à juger si celte excuse justifie le choix de la matière.
Le', de Bembo, t. III, p. a85.
(a) Lettres d'Arètn, t. II, p i63.
(3) Lettres d' A réiin, t. III, p. i6j.
(4) Lettres d'Arétin, t. III, p. 106.
(5) Lettres d'Arétin, t. VI, p. 3"n.
(C) Lettres d'Arétin, t VI, p. 3n.
(7) Lettres d'Arétin, t. III, p. 196.
APRBNMCI 337
Ces dialogues peuvent se diviser en trois parties. La dernière, qui traite des cours, est la plus supportable. Dans la première, il est question des désordres des nonnes, des femmes mariées et des-courtisanes. La seconde traite de la vie et de l'esprit des dernières. L'auteur les intitula d'abord Caprici, invention bizarre et sans règle ; il les nomma dans la suite Dialogues. Ils ont été imprimés ensemble et séparément. La première partie est dédiée à son singe, et Suit par cette invective contre les nonnes : « Bien loin d'écrire sur ces matières, je n'aurais pas seulement osé y penser, si je n'eusse espéré que le feu de ma plume pourrait servir à purifier les traces honteuses de leurs débauches. Elles devraient éc'ater dans leurs cloîtres comme les lis des champs; mai9 elles se sont, souillées dans la fange du 6iècle, de façon que les monastères, établis pour nous donner une idée du paradis, sont devenus l'image de l'enfer. Je me flatte qua cet écrit fera l'office du fer cruellement pitoyable, avec lequel le bon médecin retranche le membre infecté pour sauver ceux qui sont sains (1). »
La seconde partie est dédiée à la Valdaura, célèbre courtisane de son temps.
On ne vit des éditions un peu correctes qu'après la mort de l'auteur. La plus complète a pou/" titre ; Rajgionamenli di M.P.Aretino cognominato il Jlagello di principi, il vere tiero e il dioino, divisi in Ire giornate, 1584. La seconde partie est intitulée :77 Piacevole Raggionamento del Areiino nel quale il Zoppino /raie, e Lodovico Patassiero, trattano de la viia e de la genealogia de tutle corteggiane di Roma. On y a ajouté : 77 commmto di ser Agresto sopra la prima fîcata del padre Siceo con la diceria de JVasi (2). On lit à la tête de la quatrième partie : Raggionamento ml qaale M. P. Areiino figura con quarto suoi amici, chefavellano de tulte le Corti di mondo,e di qaella del Cielo. Il y avait eu une édition antérieure où l'on avait daté Cosmopoli, au lieu du nom de la vil'e dans laquelle parut pour la première fois le Dialogue de Madeleine et de Julie, sous le titre de la Putana errante. Cet ouvrage a formé de gran-
(i) Rigg. Edit. Cosmopoli, 1660, p. 1.
(a) Mo'za est l'auteur du premier ouvrage, et Dolce a fait la ha rangue sur les nez.
3a8 l'arétin
des disputes dans la république des lettres, les uns l'attribuant à l'Arétin, et les autres le donnant à Laurent Venier. Bayle se déclare pour les premiers (1). Ceux qui adoptent le sentiment des seconds se fondent sur ce qu'Arétin dit lui-même :
Moi qui connois à l'odeur un ouvrage, Qui sais sentir un gentil badinage, Je vous envoie, en un style bouffon, Du bon Venier la Courtisane errante; Mon écolier dont la plume galante Passe son maître en ce métier fripon (a).
Et La Mothe le Vayer, voulant caractériser une femme entièrement décriée, l'appelle la Courtisane de Venier (3). Il n'est pas cependant si difficile d'accorder ces deux opinions, quand on sait que deux ouvrages ont porté le même litre. Le premier est un petit poëme divisé en trois chants qui contient 138 stances, et qui fut imprimé à Venise en 1531 (4); et le second est le dialogue dont il s'agit. Ce dernier est d'Arétin, et l'autre de Laurent Venier, qui invoque 6on maître en ces termes :
Illustre et sublime Arétin, Prête à ma muse fanatique Le feu de ton pinceau divin, Et de ta verve satirique.
Dans la seconde édition de ce petit poëme, qui ne parut qu'eu 1558, il y a une préface d'Arétin, qui ne vivait plus alors, et Venier y ajouta 144 stances, sous le titre Trent'uno (5) de la ZaJJeta, qui contiennent le récit d'une aventure de sa courtisane. Venier. qui était piqué de ce qu'on avait donné son premier ouvrage à Arétin, s'en plaint aigrement au commencement de cette édition :
(i) Bayle, Dict., mot Arétin (Pierre), note K. (a) Opère burlesche, t. III, pp. a8, ag.
(3) Dialogue du mariage, p. 3ij6.
(4) C'est de cette édition dont Arelio parle. Lettres à rArftin, t. I, p. io5.
(5) Dare il trent'uno est une façon figurée de parler i;u'on peu! rendre en français par donner le reste.
APPENDICK 32f)
Il n est point de tête ignorante
Dans sa langue et dans le latin,
Qui ne dise : C'est Arétin
Qui fit la Courtisane errante.
Us ont menti, les sots ! et pour mieux éclaircir
Jusqu'à quel point va leur bêtise,
De Saft'eile en ce jour je chante le plaisir.
Mais d'où peut naître leur méprise?
Si cet écrit brille de quelques feux, Arétin m'a prêté son pinceau merveilleux.
Pense-t on qu'un esprit de glace Pour avoir invoque sa muse une ou deux fois,
Atteigne au sommet du Parnasse?
Ce serait dans un jour guérir du mal français. Il faut que L'on invoque Arétin, vrai prophète, Si l'on veut, comme moi, devenir bon puêle : D'un style plus sublime eût écrit l'Arétin,
S'il eût fait parler ma P...
Je lui dus ces talents qui font que l'on me prise, Mais jamais d'une femme a-t-il vu la chemise? Il vous a donc aidé. J'ose encor dire : Non;
Et ne veux point que l'on me berne Avec Berni 1 i), qui souscrit de son nom
Ces vers dignes de la taverne,
Où si mal est peint le guerrier Qu'en ridicule il a su copier.
Et plus bas il ajoute :
Pressé par deux motifs dans un style divin, Saffette, j'entreprends de chanter votre gloire : J'ai voulu prouver qu'Arélin N'avait pas de part à l'histoire, etc.
Malgré ces preuves, qui sont concluantes, l'auteur anonyme d'une lettre rapportée par Ménage ne laisse pas de s'opiniàtrer à soutenir que le dialogue et le poëme sont d'Arétin (i). L'édition de Lucerne attribue malignement les deux poèmes à
{i) Berni, trouvant le style du boyard trop bas pour chanter Aolami, s'avisa de mettre Le même poème en vers plus pompeux, (a) Menag., t. IV, p. 61.
33o l'arétin
Ma9ée Veniero, archevêque de Corfou, et oe n'est pas la seule fois que le3 protestants ont u9é de cette ruse, dans le dessein de porter atteinte aux chefs de l'Eglise romaine. Mafïee n'était pas né lorsque ces ouvrages parurent, et le véritable auteur se nomme bien expressément lorsqu'il dit :
Puisqu'on peot, sans blessrr l'exacte bienséance,
Extravaguer une fois l'an Votre Lauréat Veaier prend ici sa licence
Il a paru à Cologne, chez Pierre Marteau, un petit livre sans date d'année, intitulé la Bibliothèque cTA'rétin, quoiqu'on y sait inséré plusieurs pièces qui ne sont pas de lui. On trouve au commencement une traiuction des deux premiers dialogues, qui n'e->t ni exacte ni fidèie ; celle de L'entretien de Madeleine et de Julie, qai est à la fin est un peu meilleure.
Os dialogues ont été traduits en espagnol et en latin, et imprimés à Zuickaw et à Francfort en 1624, sous le titre de Ponnobos :o-didascalus, *eu CoUoqnim mutiebrt > de a.tfa et dolit mereiricum. ecc italien in hiipanicum versas à Ferdinando Xnaresio, exhispaninoin laiinum à Ga.:/,are Barlhio. lis o.ut eue >re <;ti mis en allemand sous le nom de P. Arelini llalianischer Haren Spiegjeî. A'uremb., 1672.
Coccio parle ainsi de cet ouvrage: « Arc tin a plus rassemblé de paroles en dix jours que les presses n'en pourraient rassembler en vingt. Les femmes qu'il introduit gardent leur caractère; il leur fait tenir des propos sans ordre et sans liaison ; la négligence qui caractérise les ouvrages de l'auteur est une beauté dans celui-ci. Les périodes coupées, les expressions impropres, les -vices de la diction contribuent à le rendre plus ingénu. L'auteur représente au naturel deux femmelettes qui entament les grands discours sans les finir, qui répètent ce qu'elles ont dit, et recommencent quand on croit qu'elles ont achevé. Les matières qu'il traite sont à la portée de tout le monde. On reconnaît partout le feu et la fertilité de cet admirable génie. Il n'y a personne qui ne croie entendre deux Florentines causant à cœur ouvert, etc. »
II. / tetli Salmi di Penitenlia di Danid, cnmposli par AI. Pieiro Arelino. Cette paraphrase des Psaumes fut impri-
APPKîtcice 33 r
mée pour la première fois en 1534. et dédiée à Antoine L?ve. Il y on eut d ms la suite plusieurs éditi jus. Louis de Vaoceîles, prieur de Montrottier, maître des requêtes de la reine de Navarre, se donna la peine de la traître en français. Crescembeni la juge dig^ie d'être lue ; mais il faut avouer qu'Aretin a eu le sort de tous ceux qoi ont vouiu faire parler le roiprophète sans avoir ses sentiments.
III. / tire libri de l'Utnamta di Crittn di M. P. Aretino. Arétin dédia ce livre au marquis de la Stampa, son bienfaiteur, qu'il j qualifiait de magnanime seigneur mais le titre et la dédicace furent supprimés aussitôt que le marquis di la S.ampa cessa d'être utile; exemple de désintéressement renouvelé de nos jours. Le prieur de Monlrottier habilla aussi cette Humanité à ia française.
IV. // Gtn-si di MF. P. Aretino, con la Visione di Noe, netia ornait si onde i Misterii dei Testamento Vecchio e Nuovo. Vinetia, 1538. L'infatigable Vaucelles donna encore une traduction de cette rapsodie. L'inquisition, en condamnant ces -ouvrages, leur donna la vogue. Aussi furent-ils réimprimés i? siècle suirant , sous le nom anagraramatique de Partenio Etiro.
V. La Vita di Catharina Vergine, divisa in ire libri, dédiée au marquis du Guast. II y eut une seconde édition de ce livre en 1552, sous le même nom de Partenio Etiro.
VI. La Vita di Maria Vergine, dédiée à la marquise du Guast. Ce livre fut traduit en français par un anonyme et réimprimé dans le dix-septième siècle.
VII. La Vita di san Thomaso d'Açnino. Vinezia, 1543. Arétin nous apprend que le chevalier Vendrino s'avisa d'en faire un poëme (#). Elle fut réimprimée en 1628 et en ro30.
Si l'on en croit Ghilini : * Tous ces ouvrages sont d'une grande beauté, remplis de doctrine, et prouvent que le génie d 'Arétin embrassait tous les genres de littérature (2). » Il fallait que Ghilini ne connût ces livres que superficiellement ou qu'il fût aveuglé par l'amour de la patrie et le mauvais goJU des siècles précédents. Ménage en juge plus saineme.it, lorsqu'il dit : « Arétin n'est supportable que dans ce
(i) Le'lres d' Arétin, t. I, p. 348.
(a) Teat.de g li Uom. Ulter.,l. I, p. i0i.
33a l'arktin
qu'il a fait de libre ; mais en matière de dévotion, on ne peut le souffrir, et c'est la chose du monde la plus pitoyable que ses Vies de sainte Catherine et de saint Thomas d'Aquin, sa Genèse et sa Paraphrase des Psaumes,soit pour les expressions, soit pour les pensées (1). »
VIII. La Corteggia, comedia del dioino M. P. Arelino. Vinesia, 153i. Dans cette pièce, Maco de Sienne vient à Rom« pour accomplir le vœu de son père de le faire cardinal. Convaincu qu'on ne peut attraper la barrette sans être rompu au manège de la cour, il s'adresse à maître André pour apprendre le métier de courtisan. Celui-ci le conduit auxétuves et le fait entrer dans une cuve qu'il nomme le moule des cardinaux. Après l'avoir fait raser et parfumer, il lui persuade que ce cérémonial lui a donné l'esprit et la science qui lui manquaient et lui présente un miroir concave. Le bon Maco, voyant son visage grossi de moitié, s'imagine qu'il en est de même de son mérite, que touies les femmes vont courir après lui, et qu'il sera bientôt le maître dans Rome. Il faut remarquer que l'auteur introduit sur la scène le sacristain de Saint-Pierre et le prieur des récollefs d'Ara Cœli. Le clergé de ce temps n'était pas si chatouilleux que le nôtre, puisqu'il laissa représenter cette pièce pendant le carême de 1537, dans fa ville de Bologne, qu'Arétin nomme la Servante des prêtres zt l'Adulatrice de leurs débauches (2).
IX // Marescalco, comedia di M. P. Aretino, 1533. Un duc de Mantoue avait un maréchal qui regardait les femmes de travers. Ce duc feignit de vouloir le marier, et promit 400 duc-is pour la dot de la future. Quoique le maréchal se trouvât dans un grand embarras, l'avarice triompha néanmoins de l'aversion ; mais le duc lui présenta un jeune garçon habillé en fille. Ce galant homme ne se fut pas plutôt aperçu de la raillerie qu'il reprit toute sa gaieté. Ces pièces ne sont que dos scènes détachées. L'auteur avait dessein de les réduire en cinq actes (3), pour leur donner une forme régulière : ce projet n'a pas été exécuté. Il fait paraître dans ces deux pièces vingt à vingt-cinq acteurs sur la scène.
(i) Menag., t. II, p. 108.
(a) Lettres d'Arétin, t. I, p. a45.
(3) Lettres d'Arétin, t. I, p. aor.
X. L'inocrito, comedia di M. P. Aretino. Vinezia, 1542 Liséo, vieux père de famille, accablé de malheurs et réduit ou désespoir, reprend courage par les conseils de l'Hypocrite, et s'clrve au-dessus de ses adversités. La persécution de ses cendres et la débauche de ses filles ne le touchent plus. Il méprise même les faveurs que la Fortune lui vient offrir, i1 où l'auteur conclut que cette déesse, sujette aux travers de jon sexe, refuse ses grâces à ceux qui les sollicitent, et les prodigue à ceux qui n'en font pas de cas. Celte pièce ne tient rien de ce que son titre promet, exemple fidèlement copié par plus d'un moderne. On croit trouver un caractère comme dans le Tartufe, on n'y voit que quelques traits contre les faux dévots.
XI. Il Filosofo, comediadi M. P. Aretino. Vinezia, 1546. Toutes ces comédies étant extrêmement rares, nous n'avons pu recouvrer celle-ci, ce qui nous met dans l'impossibilité d'en donner l'argument. Un certain Jacques Doronnetti. sur la fin du dix-septième siècle, fit une imposture à la republique des lettres, dont il est à propos de rendre compte. Après avoir changé les prologues., les noms des personnages et retranché les obscénités, il fit réimprimer les comédies dontii s'agit, comme des pièces nouvellement découvertes. Le maréchal fut déguisé sous le nom d'il Cavafcrrizo, comedia ingeniosa ; ie Philosophe prit le titre à' Il Sojïsia, comedia bellissima, et l'Hypocrite fut masqué sous celui d'il jïnio comedia leggiadra. Pour appuyer l'imposture, il raconte, dans la préface qu'il a mise à la tète de cette édition, que ces comédies ont été trouvées dans les papiers d'un bel esprit qu'il nomme Luigi Tausillo, mort depuis peu de temps. Stigliani a donné dans le panneau (I) ; mais Crescembeni a démasqué le plagiat par la confrontation de cette édition avec les précédentes. Il impute cette supposition à la nécessité d'éluder ios fulminRlions qui enveloppaient indistinctement tous les ouvrages de notre auteur.
XII. La Talenla di M. P. Aretino, composta alla prtizione de magnijlci signori semniterni, e reciiata d'alla loro proprie magnificenze col mirabelapparato. Vinezia, 1542. Talente, courtisane, se plaiut de la fuite d'un Maure et
(i) Lel. de Stigliani, a. e., nç.
d'une esclave, qui lui avaient été donnés, l'un par Tinca, capitaine napolitain, l'autre par Vergolo, Vénitien. Armillio, seigneur romain, avait feint de l'amour pour cette courtisane, afin d'avoir entrée dans sa maison, et pouvoir parler à l'esclave qu'il aimait Fâché de l'avoir perdue, il rencontre Blando, qu'il soupçonnait de l'avoir enlevée, et entre chez lui, où il apprend que le Maure eat la femme de Marchetto, fils de Vergolo, qu'on avait peinte en noir ; que l'esclave est un jeune garçon habillé en fille, et marié depuis peu à Marmilla, fille de Tinca, et que ces déguisements n'avaient eu pour objet que d'escroquer les faveurs de Talenlc. Cette découverte guérit ArmiHiû de 8a première passion, et lui fait ouvrir les yeux sur les beautés de la fille de Blando qu'il épouse : Vergolo et Tinca payent la valeur des esclaves, et Talente se raccommode avec Or&inio, son ancien galaDt (1).
XIII. Letlere di M. P. Arelino, Vinetia, 1537. Ce recueil, dont il ne parut d'abord qu'un volume, fut pousséjusqu'à six, qui furent réunis dans une édition qu'en donna Mathieu Le Maître, à Paris, en 1619 (2). Quoique Arétin se vante d'avoir été le premier qui ait publié des lettres familières (3), l'Addo avait fait imprimer (4), longtemps avant, celles de Catherine de Sienne et celles de Filelfo; mais il faut convenir qu'il est le premier qui se soit avise de donner au public ses propres lettres (5). Minutoli prétend que le premier volume mérite quelque attention^). Et Ménage dit « qu'il a lu avec attention toutes les lettres de Pierre Arétin, et qu'il n'a pu y trouver
(«) Istor. délia volg.Poesia,l. II, p. 437- Giornale délie Leller. (Mal., t. XI, p. i53,
(2) Le premier volume, imprimé en 1 537, e*1 dédié au duc d'Urbin. Ce livre eut tant de TOirae qu'il y en eut neuf éditions en Sf-pt ans. Le deuxième fut imprimé en i54a, et dédié à Jacques I", roi d'Ançleterre. Le troisième e.-» iô.';3, dédié à Come'de Médicts, due de Florence. Le quatrième fut dédié à Charles AfiEaetati Marchand, en i55o; il le qualifie de magnanime seigneur . Le cinquième parut la même année, et est dédié à Baudouin del Monte. Le sixième parut en 1007, et est dédie à Ilercale d'Esle.
(3) Leilrtt a" Arétin, t. III, p. 19; Ménsg., t. II, p. 178.
(4) Elog. Ita!., pp. 3ôi, 3f)3.
(f>) Let. d'Apislolo Zeno.
(6) Hayle, Dict-, mot Arétin (Pierre), note 1.
AFFSNDICB 335
un mot qu'il lui fût possible de faire entrer dans ses ouvrages (1). »
XIV. Lande di Clémente VII, Opt. Max. Pont., ccmpozitione del divino poeta M. P. Aretino. Ce petit poôme et le suivant ne se trouvent que dans les anciennes bibliothèques. Ils lurent imprimés à Rome en 1534.
XV. Canzoïe in Iode del Ontario, compozitione del preclaro poêla M. P. Aretino. On peut regarder ces ouvrages comme des pièces fugitives, qui par leur valeur n'ont intéressé personne à lee conserver.
XVI. Sonnetti lussurioti di P. Aretino. Ce sont ces sonnets, dont nousavons parlé, qu'Arétin fit pour mettre au dessus des dessins de Jules Romain, gravés par MarcRaymondi. Ce petit livre est aussi rare qu'il est obscène, et ne contient que 25 pages. On ne trouve plus que l'estampe qui servait de frontispice. Lallain, riche marchand de Paris, acheta ces planches pour 100 écus, somme alors considérable, dans le dessein de les anéantir ; ce que son zèle exécu'a, de façon que les misérables copies qui courent aujourd'hui le monde n'ont que le venin de celles de ces grands maîtres (2). M. de La Monnoye, pour égayer sa sérieuse littérature, a bien voulu réduire en distiques latins chacun de ces sonnets. Il a mis ces deux vers sous le portrait d'Arétin :
Marc grava ces tableaux que Jules avait peint : L'un et l'autre le cède aux vers de l'Arélin.
Et pour préface.:
De Marc et du Romain les noms sont oubliés ; Le public à toi seul adjuge ces figures : Tes vers font oublier les traits et les postures, Et les honneurs communs te sont appropriés. Mais, victime du temps, ton galant badinage,
Hélas ! ne se retrouva plus 1 Poir réparer du sort l'injurieuse ra<re, Faible soulagement à des pleurs superflus, J'ose t'offnr, lecteur, dans ces faibles distiques
Un essai de ces sels attiques.
Priape écoutera volontiers mes discours , Il est, quoique grossier, le frère des Amours.
()) Ménag., t. II, p. 109.
(a) Chevillier, Orig.de l'imp. dé Paris, p. 2î4,
Qui ne serait attendri des regrets de ce grave académicien? Quelques auteurs, qui avaient entendu parler de ses sonnets sans les avoir vus, se sont imaginé qu'Arétin avait composé un livre, de omnibus Veneris schematibus.
XVII. Dnoi primi C'.mti di Marfisia del dioino M. P- Aretino. Ce poëme n'est que commencé. Le troisième chant parut en 1533 L'auteur en fit brûler le reste (1). Bernard Accolti en parle avec éloge (2).
XVJII. Stanze di M. P. Aretino in Iode di Madonn Angela Sirena. Vinezia^ 1537. L'impératrice, à laquelle il dédia cet ouvrage, lui envoya un collier d'ur de cinq cents écus. Il a fait imprimer à la tête quelques sonnets apologétiques qu'il avait mendiés de quelques poètes de ses amis. Nos anciens n'en savaient pas davantage : les Comités des cafés n'étaient pas encore formés. Aujourd'hui, cinq ou six émissaires députés dans ces regrats du bel esprit emportent les suffrages, et la cohue subjugue le parterre et le public.
XIX. Délie lagrime d'Angelica di M. P. Aretino, duoi primi canti. 1538. Ce poëme eut le même sort que celui de Marfise, et quoique imparfait, la marquise du Guast, à laquelle il était dédié, le paya comme achevé sur la parole de l'auteur. L'Unico Aretino s? récrie après lavoir lu : « Moi dont l'art a fait pleurer les pierres, je n'ai pu m'empêcher de joindre mes larmes à celles d'Angélique (3). »
XK.Stramtotli (4) alla Vil lunesca Freneticati dalla quarlana, con le Slanse alla Sirepa in comparazione de gli sfili. Vinezia, 1544. Ces vers mordants sont adressés al facettissimo Trippa Cantianese Slajieri d'ogni senza menda dura d'Urbino (5).
XXI. Crescembeni parle d'un poëme à la gloire de la marquise du Guast, imprimé en 1542, dont il ne reste aucun vestige (6).
(i) Lettres d'Arêtin,i. III, p. 288 (2) Lettres à l'Arètin, t. I, p. i34.
(3> Lettres à i Aréiin, t. I, p. i34 .
(4) Les Slrambotti sont une espèce de poésie divisée par stances de huit vers chacune.
(5) Bibliot. da P. Monlfaucon, t. II, p. 781. Il y a un exemplaire de cet OJvraçe dans la Bibliothèque du Roi à Paris
(6) Istor. délia volg. Poes., t. IV, p. 46.
XXII. UOrasia di M. P. Aretino. Vinezia, 1546. C'est une espèce de tragédie en vers libres, que l'auteur appelle son chef-d'œuvre (1), et qu'il dédia à Paul III. On ne la trouve qu'en manuscrit (2).
XXIII. Cauilcli (3) di M. P. Aretino in Iode de! magnanime dura d'Urbino. Ce poëme contient deux cent vingt-six vers, et deux sonnets, dont l'un est le portrait du duc et l'autre l'éloge de lacélèbre Vittoria larnèse, son épouse.
XXIV. 7'ernari (4) di M. P. Aretino in qloria di Giiilo III e dclla Reyna Gristianissima. Lyon, 1551.
XXV. Li daoi Cantï di Orlandt'no cfi Jioino M . P. Aretino. Stampato nclla Stampa pel maestro dclla Stampa d'enlro la Cilta ; e non faori, nel mille, vallo cerca. Arélin, sans s'excepter, tourne en ridicule tous les poètes de son temps qui affectaient de prendre leurs héros dans la cour de Charlemagne. Il invoque, au lieu d'Apollon, un certain G;imbano, personnage infâme, et la fameuse Saffette lui tient lieu de muse. Il s'est servi du diminutif de Roland ; non qu'à l'exemple de quelques autres il ait pris pour sujet l'enfance de ce paladin, mais parce qu'il en fait un pauvre petit homme, et qu'il représente Astolphe, Renaud et les autres comme une troupe de goujats et de poltrons.
XXVI. Combatlimenio poetico del divinoM. P. Aretino, e del bestiale A Ibicante, occorso sopra la gaerra di Piedemonte,e la loro pace celebrata nell' Academia de gli Intronati di Sicnna.
Il composa encore un grand nombre de satires, dont il ne reste plus de vestiges. La mort de Jésus -Christ, tragédie de sa composition, a eu le même sort (0). Il avait aussi fait nu traité del Fond aine nto Chrisliano, dont Ghiliûi (G), Grasso (7)
(1) Lettre* d'Arélin, t. IV, p. 5g.
(2) Allac, Drammalurgia, p. 624.
(3) Les Capitoli sont un genre de poésie dont le» stances fcont de six vers, et les rimes redoublent de trois en trois vers.
(4 C'est un genre de poésie dout les stances sont encore de six verF. mais sans rimes redoublées.
(5) Lettres d'Arélin, t. VI, p. i8/(.
(6) Teat. a'Uom. letUr., t. I, p. iga.
(7) Elog. d'Uom. ietter., U I, p. 4».
338 l'ar£tim
et Demi (1) parlent comme d'un ouvrage qui n'a pas vu le jour. II commença la légende des Saints (2). Le sénat voulut l'engager à entreprendre l'histoire de Venise (3), et Charles - (Joint lui proposa d'écrire sa vie (4). Mais il s'excusa de l'un et de l'autre sur son incapacité. Alexandre Piccolomiui {'.)) parle d'un dialogue entre deux cardinaux sur les mœurs du clergé, et Coccio lui atlrihue un Traité de la servitude et de la liberté (6). Il y a bien de l'apparence que ces deux ouvrages ne furent qu'en projet. Il en est de même de la comédie, et des quatre thèses que le Pédant annonce à la fin de la comédie du Maréchal, lorsqu'il dit : a Dieu aidant, lors du relâchement de nos études, nous espérons vous donner une comédie des progrès du Maréchal suivie de quatre thèses. La première établira quel est le bonheur de ceux qui n'ont point de femme. La deuxième démontrera la misère de ceux qui en ont une qui ne veut pas mourir. La troisième prouvera les accidents qui menacent le front et les épaules de ceux qui se chargent de cette marchandise. Enfin, la quatrième conclura par la félicité de ceux qui n'en ont point, qui n'en ont point eu, et n'en auront jamais (7). »
La réputation qu'Arétin avait acquise d'homme caustique, et ses écrits satiriques et licencieux l'ont fait regarder comme un cynique. Ce titre de fléau des princes et de censeur du monde autorisait les railleurs à mettre leurs productions malignes à l'abri de son nom. Il se vit bientôt le père de ces libelles dont le venin fait le mérite, misérables enfants du secret et de la perversité, monstres désavoués par leurs parents et qui rampent dans l'ombre. On lui attribua ces satires sanglantes contre César Frégosse, contre Antoine de Levé, et contre Charles-Quint. On le fit l'auteur de ce testament ridicule qui déchire également le pape et l'empereur (8).
(i) Libraria II. Vineria, i555, p. i47- (a) Lettres d'Arétin, t. VI, p. 7.
(3) Lettres d'Arétin, t. I, p. 3ao.
(4) Lettres d'Arétin, t. III, p. 137 ; t. IV, p. 104.
(5) Lettres à l'Arétin, t. II, p. ittZ.
(6) Let. in fine dei Raggion., cd;t. 1660. Cosmopoli, p. 417.
(7) Marescalco, com., atto V, sceiia ultima.
(8> Il s'en défend vivement dans ses Let., t. I, p. 76; t. I', p. 69.
APPE>'D1CZ 33$
On mit sous son nom,; me après sa mort, un petit ouvrage intitulé Dubbi amorosi, auquel les vers suivants tiennent lieu de préface.
Docteurs es lois, sublimes ergoteurs, Qui connaissez le Grand Bakîe et B.nrthole, Qui nivelez le droit dans votre école, Expliquez-nous, magnanimes seigneurs, Ces doutes amoureux, source d'une querelle, Qui partage en ce jour P.. . et M
Le caractère de l'impression n'est pas d'Italie, et le style est du dix-septième siècle. Il contient trente-un huitains, suivis de seize problèmes et de leurs résolutions. On y a joint dixsept sonnets dont quelques-uns pourraient bien être d'Arétin, et qui ont peut être donné lieu à lui attribuer le tout.
Il servit encore de couverture à VAlcibiade fanciullo a la scuola di P. A., et on mit sur son compte le Commenio de la Grappa interno al Sonncltn, poiche niïaSpeme è longo à vtnire troppo, dove ciarlo e longo délie Donne e del mal francese. Mantoua, 1543. L'auteur affecte de n'employer que les expressions dont Arétin s'est servi dans ses dialogues : mais ces ouvrages n'ont de commun avec lui que les obscénités dont ils sont remplis.