ACTE PREMIER
MATHILDE
Je crainsqu'on. n'en veuille davantage...
ROUX
Alors.. je ne Tacheterai pas., oii veux-tu que je prenne I'argent?
MATHILDE
L* argent? Nous serons riches un jour ou 1' autre. D'abord ta tante de Nancy...
ROUX
Ma tante n'a que cinquante-cinq ans.
MATHILDE
Et mon pere, as-tu cause avec lui? II devrait t*avantager. Toi seul travailles ici, et t*occupes de la fabrique.
ROUX
Diable ! c'est un sujot delicat et pas commode k aborder. Je ne veux pas trop insister la-dessus... D'ailleurs, il a I'esprit tres droit et il est Equitable.
MATHILDE
Si tu crois que ma mere imitera ta reserve !
Quant a Laurent, il s*estdej^ fait avancer plus de trente mille francs pour payer ses dettes de jeu. Enfin, agis k ta fantaisie. Tu es libre de faire du sentiment, mais je n'entends pas §tre la victime de ton donquichottisme. Je tiens k avoir une campagne. Toutes mes amies en ont une.
ROUX
Tu n'espasraisonnable, Jemeprive de tout, moi, pour economiser. Je passe toute la journee au bureau, et je travaille le soir jusqu'a minuit.
MATHILDE
Si tu travailles tant,fais-toi payer en consequence par mon pere. Gela ne me regarde pas. Je ne veux pas pour ton bonplaisir avoir Fair d'unepauvresse, aux yeux de mes amies.
ROUX
Attends au moins, avant de gaspiller notre argent, que nous soyons riches, que nous Tayons cet heritage dont tu paries tant.
MATHILDE
Dix ans, alors ? Je ne serai plus jeune. J'entends profiter de ma jeunesse.
ROUX
Eh I saprelotte I Je ne peux pas aller voler sur le grand chemin pour entretenir ton luxe. J*ai r^ussi a mettre dec6teune somme assez rondelette... mais si tuvas la jeter par lesfen^tresl Et m6me, sans reproches, si je t'avais^coutee, aux premiers mois de notre mariage, je ne pourrais pas supporter aujourd'hui notre train de maison 1 Je n'aurais pas travaille. Nous serious all6s nous promener sur la Gorniche, au clair dela lune, nous aurions faitdes voyages en Italie,en Suisse... href, un tas debases que j'ai eu le bon sens d*eviter.
MATHILDE, sechement.
Mais je n'en fais plus, de betises, comme tu dis. Je demande des choses rsiisonnables Je yeux avoir ce qu'ont toutes les femmes de mon rang, et je raur£^,i... je t*en r^ponds.
ACTB PREMIER
Les MftMES, MADA.ME REYNARD, pnia JULIENNE, puis LAURENT.
MAD&HE REYNARD, entrant par la ganohe.
Alorsl On ne sort pas?
MATHILDE
, Madame JofEre est malade.
MADAME REYNARD
Ah! la pauvre femmet Tant pisl Tant pisi Tu vas te d^shabiller?
MATHILDE
Non. M. de Saint-Rfigis doit venir ma chercher pour aller chez madame Hardouin.
MADAME REYNARD
Madame Hardouin? Je la verrais volontiers.
MATHILDE, viveiLeut.
Oh I il faudrait t'habiller.., Tu lie serais paa pr^te. Et puis nous ne ferons qu'aller et venir.
JULIENNB enlre par le fond. Elle a ud carton a chapeau, a la main.
Madame, voiU le chapeau que vqub envoie la modiste.
MATHILDE
Mon chapeau? Vitel... queje le mette... M. 'le Saint'Rdgis le verra.
RODi iive lo» brai au del et paase k droite.
MADAME REYNARD
Oil allez-vous?
ROUX
Ghercher votre mari... Bousquet nous attend k Tusine.
Il sort, premier plaa a droits. — Julienne sort par le fond. -^ Mathilde pendant cc qui suit, 6te le chapeau qu*elle avait sur la tfite, et met celui qu'on vient de lui apporter.
MATHILDE, a madame Reynard.
Comment le trouves-tu? II est joli?
MADAME REYNARD
Tr^s joli.
G'est M. de Saint-Regis et moi qui Tavons choisi.
MADAME REYNARD
M. (le Saint-Regis se connait meme en chapeaux ?
MATHILDE
Tu vois.
MADAME REYNARD
Alors, tu le consultes sur ta toilette?
MATHILDE
II a du gout.
MADAME REYNARD
Veux-tu que je te donne un conseil?
MATHILDE
S'il est bon, ce qui m'etonnerait, donne-le.
AGTE PREMIER 33
MADAME REYNARD
Tu ne devrais pas consulter M. de Saint-Regis sur ta toilette, et tu ne devrais pas, sartout, le voir si souvent.
MATHILDE
Pourquoi (ja, je te prie?
MADAME RZYNARO.
II prend avec toi des familiarites qui feront parler.
Je me moque du qu'en dira-t-on.
MADAME REYNARD
Tu as tort.
MATHILDE, la regardant.
Tu t*en raoques bien.
MADAME REYNARD
Moi, ^a n*est pas la m^me chose.
MATHILDE
Tu vas on tu veux, tu vois qui tu veux, sans t'inquieter de ce que dit le monde.
MADAME REYNARD
Eh!... je n*ai pas vingt-huit ans.
MATHILDE, d'un ton ambigu.
La belle raison! Ge n'est pas ce qui emp^cherait de jaser,
MADAME REYNARD
II vaudrait mieux te montrer plus souvent avec ton mari qu'avec M. de Saint-Regis, tu Tavoueras.
MATHILDE
Mon n>ari n*a pas le temps de s'occiiper de moi. Nos caract^res ne s'accordent pas. Enfin, il est toute la journ^e a son bureau.
MADAME REYNARD
Mais le soir, il est libre, tu pourrais le voir, et tu r^vites. Tu as eu la belle id6e de faire chambre a part.
MATHILDE
Tous les gens comme il faut ont deux chambres separ^es. N'as-tu pas la tienne?
MADAME REYNARD
J'ai cinquantie ans, et Reynard soixante, Et puis, tu serais bien attrapee, si je te donnais un fr^re.
MATHILDE, haiissant les epaules.
Oh!
MADAME REYNARD
Aujourd*hui, parbleu!... c*est certain... mais autrefois... Non, quand nous avons eu Laurent, nous avons deqide de nous en tenir la, et nous avons fait deux lits! G'est dans votre inter^t, pour que vous soyez plus riches un jour. Mais toi, qui n*as pas encore d'enfant...
MATHILDE
Un enfant? Je ne suis pas foUe.
MADAME REYNARD
Mais quelle folie y a-t-il...?
MATHILDE, netiement.
Enfin laisse-moi tranquille. Je ne m'occupe pas de toi, ne t*occupe pas de moi.