‹ L'argent: comédie en quatre actesChapitre 78 sur 106 · SCENE PREMIERE MULLER, JDLIE, puis ROGER · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE MULLER, JDLIE, puis ROGER

Au lever du rideaU) Muller est seul, assis dans un fauteuil. —^ IX est nerveuX} impatient. II se l^ve enfin, fait le tour du salon} examinant les tableaux^ les meubles? Ids bibelots. II entend un bruit de pas? il court se rasseoir. — Julie entre. Bile met une bAche dans la cheminee.

MULLER) 37 ans, — Distingue, chauve — Pince-nez en or.

Avez-vous pr^venu mon beau-pere de mon arriv6e?

JULIE

Oui, monsieur.

Je Tattends depuis un quart d'heure.

AGTE DEUX|]kME 3$

JULIE

Si monsieur le desire, je vais retourner...

MULLER

Inutile. Je patienterai un moment encore. M.

Roger est seul?

JULIE

Oui, monsieur.

MULLER

Ges dames?

JULIE

EIIos sont sorties.

Elle arrange le feu.

MULLER7 apr^s un silence. — Impatient^.

Sapristi de sapristil... (La porte du fond s'ouvre. Roger parait.) Ah I

ROGER, a Julie.

Madame n'est pas rentree?

JULIE

Non, monsieur, pas encore.

D^s son arriv^e, prevenez-moi.

JULIE

Bien, monsieur.

EUe sort.

MULLERj allant vers Roger, la main tondue.

Mon char bcau-pere, voiis me voyez exact au rendez-vous. Belle-maman se porte bien? Marie aussi, n'est-ce pas? ainsi que Ren6?... Et Jeannette ?... II y a quatre mois d6ja que je ne Tai vue... Elle n*a pas M malade?

KOGKR} ajrant a peine la force de repondre.

Non.

MULLER

Vous me permettrez bien de Tembrasser ?

ROGER

Certainement.

MULLER

Et... Alphonsine? Eile n'a pas trop souffert de ses migraines?

Non.

MULLER

Pour vous, mon cher beau-p6re, je ne vous demande pas des nouvelles de votre sanU, car... Au fait, vous ne paraissez pas dans votre assiette aujourd'hui? Qu'avez-vous?

ROGER

Rlen... un malaise passager.

MULLRR, pr6s de lui.

Mais alors...

ROGER; lui d^signant un si^ge et tombant lui-m£me

dans un fauteuil.

Qu'est-ce qui vous am6ne?

MULLER

Oh ! c'est bien simple. Yoici. (ii tousse.) Hum I Je dois vous declarer d'abord que j'aurais fait plus t6t cette d-marche, sije n' avals dtlm'absenter pendant trois mois. Je reviens d'Angleterre... Oui... Ma maison a intents une sSrie de procSs k des contrefacteurs de Liverpool... Hum!... Je suis rentrd k Paris, il y a douze jours seul&ment. Mon avocat

ACTB DEUXI&ME 37

m'avait offert de transmettre mes propoeitioDS an v6tre. J'ai jug6 plus convenable de vous les appor-

ter ItkOi-mSme. (Pause. — Muller attond une reponse qui ne vleBi pas. — Hogerj le menton dans la main; parait r^fl^-

chir. — Muller continue.)' J'ai 6t6 di^sagreablement surpris ti mon retour de voir avec quelle precipitation mes conseils avaient men6 Taflfaire... Mais je leur avals donn^ des instructions s^vSres avant mon depart... k un moment oii j'6tais affol6. Puis, des gens mal intentionnSs me montaient la tdte, exagSraient les torts d*Alphonsine, attisaient ma colore. On est bien excusable^ en pareil cas, de battre un pen la campagne. Plus tard, quand on raisonne^ on remet les choses au point ; on s'aper^oit alors quelesfaits les plus simples, avaient 6t6 ddnaturds, grossis, bref qu'on prenait des taupini^res pour des montagnes. On rit de son orreur. On la regrette. (Nouveiie pause.) Je ne doute pas que vous-mdme et belle-maman n*ayez des intentions conciliantes. Je ne demande, moi, qu'^ vous Stre agr^able. Je sals tout ce que je vous dois et j*ai pens^ que dans rint6r6t commun, il serait bon peut-dtre... d'arriver k une entente.

HOGER.

Qu'appelez-vous une entente?

MULLER

Mon Dieu! Je ne sals pas au juste!.. . (piaisantant.) Mais je viens vers vous, beau-pere, une branche d'olivier d la main. Signons d*abord la paix. Nous jetterons ensuite les bases d'un traits. Nepourrionsnous, par exemple, arr^ter la procedure commencee, et prendre des arrangements amiables ? Nous garderions par exemple Jeanne six mois chacun.

ROGER

J'aime les situations nettes... Gelle-1^ nele serait pas.

J'en conviens, mais...

ROGER, d'une voix qu'il s'efforce de raffermir.

Voyons, men ami, une fois pour toutes, expliquons-nous franchenaent. II n'a pas tenu k moi, vous le savez, que nous ne l*ayons fait plus t6t. Ge proems dSsole Marthe; il m'afflige. Pour Alphonsine elle est humiliee que vous ayez pu ajouter foi k toutes ies caloranies qu*on vous a debitdes sur son compte, car ce sont de pures calomnies. On satisfaisait une basse, vengeance en salissant ainsi ma fille. L'homme qui vous I'a d6nonc6e, Ta pendant un an poursuivie de ses assiduitds, et c'est quandils*est vu d^iinitivement repouss6 par elle...

MULLERy feignant une vive indignation.

Ah I le goujat ! II y avait un tel accent de sinc6ritS dans ses paroles 1 une telle precision dans les renseignements qu'il me donnaiti En voili un k qui je flanquerai volontiers mon pied...

ROGER

Non. Pas de scandale. Mais croyez k I'innocence de votre femme. Elle ra*a jur6 k moi, son p^re, qu'elle n'a rien a se reprocher,

MULLER, feignant une joie tr^s vive.

Elle I'a jure? Vraiment?

ROGER

Votre d-marche prouve d'ailleurs, que vous ne 1 jugez pas coupable. N*est-ce pas?

AGTE D£UX1£ME at

MULLER, anxieux.

Mais... Alphonsine... malgrS tout ce qui s'est passe, a-t-ello encore un peu... d' affection... pour moi?

ROGER

Vous avez 6t6 Men injuste et bien dur pour elle. Elle n*a pas cesse de vous aimer cependant.

MULLER9 comme si I'emotion I'eiranglait.

Vous ne saurez... jamais .. quelle joie me causent vos paroles. (Dotoumaut les yeux.) II ne nous resterait alors... qu'une chose d faire...

ROGER

Abandonner votre instance en divorce.

MULLER.''

Et... Alphonsine consentirait k retourner chez moi?

ROGER

Tout de suite.

MULLERy son visage s'epanouit. — Apr^s reflexion.

Je ne voudrais pas lui imposer un sacrifice. Vous 6tes riche, ma situation en somme est peu brillante...

ROGER

La femme doit suivre son mari.

MULLER

Evidemment... Mais on pourrait... je pourrais... Ma belle-mere, vous-raeme, ne pr^fereriez- vous pas garder aupr^s de vous votre fiUe et Jeanne?

II vous faudrait alors revenir k Nancy. Et votre place?

MULLER, vivement.

Oil! nia place... (se r^prenant.) J'-en troaverais une aatr^ ici... Je suls S4lir que mon aacien patron^ mon notaire...

ROGER; qui avait un peu repris son sang-froid^ et que ce ' mot vient troubler de nouveau) se 16ve. — Aprfts avoir fait quelques pasj sous Toeil etonne dd Muller.

Ahl... Voire patron, (pause.) Je voulais justement aller chez lui...

MULLER

Pour...?

ROGER

Un renseignement. Mais...

II b^site et regarde Muller.

MULLER

No puis-je vous le donner moi-m^me?

ROGER

Oui... Peut-^tre... (ll reprend sa marches puis s'arrMe,

a mi-voix.) Un indlvidu mourrait, en laiasant sa fortune k une femme... qui serait sa maitresse, mais sa maitresse indeniablement, au vu et au su de toute une ville... ses heritiers pourraient-ils attaquer le testament?

MULLER, surpris.

Quels h6ritiers? (pause.) Un fils?

Un oncle... un beau-frere, par exemple.

MULLER

On pent disposer de toute sa fortune, quand or n'a ni p^re, ni enfants.

AGTE DEUXlilME 41^

ROGER

Mdme en favear d*une maitresse?

MULLER

M6me en faveur d*une maitresse.

ROGER

Les juges n'estiment-ils pas qu*il y al^ unesorte de captation?

MULLER

Non. (Pause.) Est-ce que...?

II regarde Roger qui a pali. — II n'ose poser sa questioiir ROGER, avec un effort sur lui-mdme.

Je pr6surae que vous d6sirez voir Alphonsine?

MULLER, qui se met a refl^chir h son tour. J

S*il n'y a pas d'inconv6nient...

ROGER

EUe tenait beaucoup a causer avec vous; Une entrevue lui sera d'autant plus agreable qu*aucun raalentendu ne vous separe desormais.

J*ai deux ou trois courses k faire poiir ma maison. Je revlendrai ensuite. (pause, brusquement.) Eh bien, vous devez tous etre dans la joie ici?

ROGERy d'uxie voix etrangl^e^.

Oui.

MULLER

Oe bonheur vous Stait bien dd, mon cher beaup6re. Mais comment expliquez-vous que brouill6 avec vous, votre cousin ne vous ait pas d6sh6rit6 au profit de quelqu'une de ses anciennes mattresses, et qu*il n'ait absolument rien lalssS k sa Manon? car il ne lui a rien laisse?

ROGER

Non... rien... que je sacho.

MULLER

Voire cousin est mort intestat.

ROGER

On pent... d^couvrir un testament.

MULLER

Bah I Si elle avail en mains un papier I'avantageant, il y a beau jour que mademoiselle Manon Taurait montre.

ROGER

Maiselle...letrouverait...aujourd*hui...deinain... dans six mois?... Que doit-on faire quand on decouvre un testament?

MULLER) qui ne quitte plus des yeux Roger.

Le porter au president du tribunal civil.

ROGER

Aht

MULLER^ apr^s une pause.

Voyons... VoyouB... Vous paraissez s^rieusement soufifrant ou inquiet... Qu'avez-vous ?

ROGER

Rien.

MULLER, inquiet lui-mdme.

Co n'est pas, je presume, au sujetde... Enfin, vous n'avez rien appris? On ne nous a pas avis6 que...?

Entre Julie.

ROGER

Quoil qu'y a-t-il?

JULIE

On apporte cette facture de la part de M. Haas.

AGTE DEUXIEME 43

ROGER

Bien... donnez...

JULIE

G'est que... I'encaisseur demande une reponse... M. Haas serait bien oblige a monsieur, si monsieur pouvail...

ROGER

Qa monte 4..?

JULIE

Cinq cent quatre-vingts francs.

ROGER, a Muller.

Vous permettez. . ?

II ouvre un tiroir.

JULIE

On attend aussi la quotite de monsieur, pour Toeuvredes Enfanls-AbandonnSs.

ROGER

Au moment de donner I'argent, il est frappe par une id6e subite.

Non... Jen'aipas d*argent ici,.. qu'on repasse... J'enverrai Rene... ce soir.. ou demain... (juiie sort.

Muller a suivi la sc^ne avec attention.) YOUS dinez avec

nous ce soir ?

MULLER, hattant prudemment en retraite.

Ge soir..? Mou Dieu, je .. Au fait, non... je dois retourner k Paris... Ma femme va-t-elle rentrer?

ROGER

Dans trois quarts d'heure, ou uneheure, je pense.

MULLER

J'aurais voulu la voir avant de vous quitter, car je suis attendu par des clients qui me retiendront

peut-6tre plus longtemps queje ne le voudrais. S*il m'^tait impossible de revenir dans la soiree, je referais le voyage dimariche.Ge serait mSme pr6f6rable ; j'aurai alors tout Je loisir de causer avec Alphonsine. Au surplus je vous dcrirai demain (se levant.) apres avoir confere avec mon avocat.

llOGEU.

Ma fiUe va prier le sien de faire rayer T affaire.

MULLKR.

Oui. (Gomme se ravisant.) Au fait, non, qu*elle n'ecrive pas. Et m^rne pour lui eviter toute deconvenue, il serait bon de taire nos pourparlers tant qu'ils n'auront pas abouti.

ROGER, etonne.

Ne somraes-nous pas d'accord ?

MULLER

En principe, si, mon cherbeau-p^re. Mais, et vous le comprenez de reste, bien des points obscurs doivent dtre eclaircis encore. Ges temoins qui sont venus s'offrir a moi, je veux savoir qui les a pay6s pour mentir, ou s'ils disaient la v6rit6, ou encore quelle part de vrai et de faux, il devait y avoir dans leurs depositions. Evidemment ma femme, k plusieurs reprises et a mon insu, a vu ce M. Gardel. '

ROGER

Vous le lui avez presents. Elle est sortie quelquefois avec lui... Elle ne le nie pas.

MULLER

Vous voyez bien. Permettez-moi done de prendre d'abord des renseignements que j'estime indU pensables.

II a pris son chapeau.

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