SCENE IV
PASCALET, DUCROS
PASCALET
Un verre de biere ?
DUCROS
Merci. . . Je ne prends rien.
PASCALET
Alors. . . assieds-toi et causons.
DUCROS
Causons. (lis s'asseyent.)
Tu as re9u ma lettre ?
DUCROS
Apparemment.. . puisque j'y ai r^ppndu. Tu me parlais dun projet de manage pour Juliette.
PASCALET
Oui.
DUCROS
Je t'ai dit qu'il fallait avant tout que je me concerte avec Gilberte.
' PASCALET
C*est tres naturel. . * ..
DUCROS
Tu nous a fixe un rendez-vous, cette apr6s-midi, chez toi. M'y void. Viendra-t-elle >
PASCALET
Dans un instant.
DUCROS
Je n'ai pas voulu refuser sans examen un parti pour ma fille... Mais, sans doute, le pretendu ne me conviendra pas.
PASCALET
Parce que... }
DUCROS
J 'en tends donner k Juliette un mari de mon choix. Gilberte aura distingu^ dans son entourage un jeune snob, chauve et solennel, avec un monocle dans Toeil et des cravates opulentes.
PASCALET
C'est ta seule objection > Elle est, je t'en pr^viens, sans fon- -dement.
DUCROS
Non. Ce n'est pas la seule. Je vais mener dans un journal une campagne vigoureuse contre Leclercq.
PASCALET
A quel proposr
DUCROS
J'ai appris, en voyageant en Algerie, qu*il a touch^ dans Taffaire de I'alfa un pot-de-vin de quinze mille francs. Et voici qui est mieux. II parle apres devant la Chambre en faveur d'une compagnie dont le directeur a avalise un de ses billets.
PASCALET, de nouveau inquiet.
L'as-tu vu, ce billet >
DUCROS
Oui... entre les mains d'un tiers porteur, une fripouille, qui
offre de me le vendre moyennant quarante mille francs. C'est un peu Cher. J'ai demand^ deux jours pour r6fl6chir. Leclercq commettra, d'ailleurs, c*est certain, une canaillerie nouvelle. Je la rendrai publique. D'oii scandale. Un homme tel que lui ne disparalt pas sans ^clat. Le moment serait done mal choisi, conviens-en, pour marier Juliette.
Mais sarpejeu I Tu sacrifies ta fille k tes ressentiments !
DUCROS
Elle me remerciera un jour de Tavoir emp6ch6e d'epouser un de ces jeunes niais qui fr^quentent chez les Leclercq.
PASCALET, impatient^.
Eh ! C'est de mon filleul qu'il s'agit.
DUCROS
Perrin r
PASCALET
Lui-mfime.
DUCROS
Ah 1 Diable !
PASCALET
Tu le connais. C'est un gar^on intelligent. Je le destinais au professorat comme moi. Mais le journalisme Tattirait. II s y est fait une place brillante. Enfin il a une fortune de trois cent mille francs.
DUCROS
Et Juliette Taime-t-elle > j
PASCALET
Je t'en r^ponds !
DUCROS, se grattant le front, Sapristi de sapristi !
Quoi>
DUCROS
Tu viens de bouleverser tous mes plans.
PASCALET
Comment ?
DUCROS
Consentir k ce manage serait renoncer k mes projets contre Leclercq.
PASCALET
Dame, oui!
DUCROS
Cela non, par exemple, non !
PASCALET
Cependant.. .
DUCROS
Jamais... Tu m'entends bien, jamais.
PASCALET
Sacrebleu ! Que t'a-t-il fait, cet homme >
DUCROS
Tu es superbe ! II m'a vol6 ma femme. Et quand je pense k tout ce que j'ai souffert. . .
PASCALET
Gilberte en dit autant de son cotd.
C'est comique, avoue-le. . . Une gueuse qui m'a tromp6.
PASCALET
Tu n'en as jamais eu la preuve.
DUCROS
Son second manage >
PASCALET
Et. . . si elle n'a epouse Leclercq que par dtpit ?
DUCROS
Par d^pit ? Elle aimait ce bellatre imbecile et voulait se frotter k sa peau. Sans doute les preuves m'ont manqu6 pour ^tablir sa faute. Elle dtait si rus^e ! Mais que d'indices ! Que de scenes entre nous k propos de cet individu, jusqu'^ cette derniere, un soir, oh, apr^s m*6tre ronge les poings k Tattendre, je la vis rentrer i neuf heures . . . Elle arrive . . . Je lui crie : « C'est done ton amant qui t*a retenue? » Elle repond... Je Tentends encore : « Et apres } Tu as bien des maitresses, toi ! » Ah ! man ami, je crois que je Taurais tuee si j'avais eu un couteau sous la main.
PASCALET
Tu t'es contente de la rouer de coups. Et elle revenait tout simplement de chez sa m^re, qui Ta atteste, plus tard.
DUCROS
Pour la sauver. Maintenant je ne te parle pas du coup d'epte que j'ai re^u de Leclercq et dont j'ai failli crever. Je ne te parle pas non plus de ma carriere bris^e.
Qui t'empechait de rester professeur au Museum }
DUCROS
Pour voir tons mes collegiies s'esbaudir sur mon compte > Merci. Tu t'etonnes, apres cela, que je haisse Gilberte et son mari. •
PASCALET
Ah ! tu es pareil k tons les hommes. D^s qu'ils cessent d'aimer, ils commencent de hair. Mais la haine est encore une des formes de I'amour.
DUCROS
Oh I quant k moi. ..
PASCALET
Bien vrai ? L^. . . tout au fond du coeur. . . tu ne ressens rien pour Gilberte >
DUCROS
Rien !
PASCALET, petite pause.
Voyons. . . parlous des enfants. . . Madame Leclercq, Leclercq peuvent t'avoir gravem^nt offense... Mais la justice, Tequite veulent-elles que Juliette et Edouard soient rendus responsables de fautes ^trang^res ? Un esclandre retarderait d'un an ou de dix-huit mois leur mariage. Tu ne peux imposer pareille attente k deux jeunes gens qui s'aiment.
DUCROS
Ton filleul redoute done bien le scandale >
II est dans une situation delicate, ayant k plusieurs reprises parld de Leclercq dans ses articles.
DUCROS
Je ne lui en fais pas mon compliment.
PASCALET
II ne pourrait k Fheure meme oil Thomme qu'il a d^fendu serait note d*infamie ou publiquement d^signd comme concussionnaire, epouser sa belle-fiUe.
DUCROS
Sa belle-fille ? Elle ne lui est rien. Enfin, sacrebleu, porte-telle son nom ou le mien >
PASCALET
La honte d'une condamnation rejaillirait sur sa femme et sur
Juliette. Tu le sais parfaitement. Tu en es convenu. Enfin, si tu persistes dans la resolution d'attaquer Leclercq, patiente du moins quelque temps encore. Laisse celebrer d'abord le manage de Perrin. Quelle reconnaissance t'auraient ces petits du sacrifice fait pour eux!... Un bon mouvement... accorde la main de ta fille a Edouard, et tu nous rendras tous heureux, ici, k commencer par moi, ton vieux camarade.
bucROS, hesitant encore,
PASCALET, lui frappant sur V^paulfi.
AUons . . . allons . . . c'est entendu ... Tu ne fais pas d'article . . . Tu n'ach^tes pas le billet de Leclercq et tu remets ta vengeance a plus tard.
Diable d'homme, va.
PASCALET, joyeux, C'est oui >
DUCROS
Ce sera oui, puisqu'il* le faut. . . mais. . .
PASCALET
Ah>...
DUCROS
Avant de te donner une reponse definitive, je veux causer avec ma. . . [se reprenant) avec Gilberte.
PASCALET, sonnant, Soit.
DUCROS
Que fais-tu ?
PASCALET, d une bonne qui parait.
Priez Madame Leclercq de venir.
(La bonne sort,)
DUCROS, debout, imu.
Elle est ici ?
PASCALET
Oui.
DUCROS
Et tu ne m'avertissais pas >
Je voulais avoir un entretien pr^alable avec toi.
DUCROS
Ah. . . depuis notre divorce nous ne nous sommes plus revus. Elle a. change ?
PASCALET
Mais non • . . pas trop.
DUCROS
Quand tu lui as demand^ ce rendez-vous de ma part, qu'a-telle dit ?
PASCALET
Elle Ta accept^, tr^s simplement.
DUCROS
Elle doit m'ex^crer >
PASCALET
Je sais seuiement qu'elle t'a beaucoup aimd.
DUCROS
Si t:'est elle qui te Ta dit I
PASCALET
Pourquoi mentirait-elle ?
DUCROS
Elle te parlait done de moi ?
PASCALET
Oui.
DUCROs, hesitant.
Quelquefois ?
PASCALET
Souvent.
DUCROS
En quels termes r
I^ASCALET
Elle se plaigrnait d'avoir 6t6 n^glig^e et trahie.
DUCROS
Parbleul II faut bien qu'elle justifie sa conduite!.. Mais
crois-tu qu'on puisse aimer rdellement deux fois dans la vie >
PASCALET
Non.
DUCROS
Alors... si elle m'a aime... comment expliques-tu... Tautre!
PASCALET
Ah, son second mariagre } Je t'ai d^ji dit ce que j'en pense.
DUCROS
Est-ce que... Est-ce que... elle t'aurait fait des confidences qui...?
Aucune.
DUCROS
Alors... tu te trompes... Elle I'aime... Elle Ta toujours aim6... D^s qu'elle Ta eu vu elle n'a pas h^sit6 entre lui et moi. . . {avec coUre.) Ah !
PASCALET, inquiet, Oh ! pas de scene. . . hein !
DUCROS
Sois tranquille ! . . Tu as ma parole... Je ne ferai pas la
moindre allusion au passe. . . Nou^ allons parler affaires. . . voil^ tout.
[Gilberte paralt a gauche. Long regard ^change entre elle et Ducros.)
PASCALET
Entrez... Entrez done, Madame [court silence,) Voici M. Ducros avec qui vous avez k causer. Vous pouvez rester dans ce salon. Personne ne vous derang-era. Moi, je vous laisse... je reviendrai tout-i-l'heure
{// sort par la gauche,)