‹ L'argent: comédie en quatre actesChapitre 100 sur 106 · DUCROS, GILBERTE · texte numérisé non relu

DUCROS, GILBERTE

(Un long silence,)

DUCROS, lui d^signant un siege.

Nous aurons a causer peut-etre longuement, Madame. [lis s^asseyent, Nouveau silence.) Vous savez ce qui m'amene ici. On nous demande la main de . . . notre fille.

GILBERTE

Oui. . . on nous demande la main de Juliette.

DUCROS

J'ignorais en venant jusqu'au nom du jeune homme. Pascalet vient de m'apprendre qu'il s'agit de Perrin son filleul. Je le connais et le tiens pour un gSLvqon honn^te, aimable et distingu^. Mais il reste i nous enqu^rir des sentiments de notre fille k son egard .

GILBERTE

J'interrogerai Juliette.

DUCROS

Si vous voulez bien le permettre, je Tinterrogerai moi aussi. II y a fort longtemps que je n'ai caus6 avec elle. Et puisqu'un jugement de divorce m'autorise k la voir. . .

GILBERTE

Le dimanche, de deux heures i cinq.

DUCROS

De deux heures k cinq, je m'en souvenais. Vous me Tenverrez done dimanche prochain.

GILBERTE

Oii>

DUCROS

37 bis, rue du Colisee. . . au rez-de-chaussde.

Miss Nelly, sa gouvernante, I'accompagnera chez vous.

DUCROS

Soit... Sa gouvernante me I'amenera k deux heures... Elle pourra venir la reprendre le soir. (Pause.) Si Tenfant consent au manage, et si nul obstacle ne surgit, on pourrait le c616brer dans quelques mois, en automne... k moins toutefois que des occupations mondaines ne vous retiennent hors de Paris, i cette ^poque.

GILBERTE

Ne vous inquidtez pas de cela, Monsieur. Quand ma presence sera necessaire k Paris, j'y serai. II suffira que vous ne soyez pas reparti vous-m^me pour une expedition lointaine.

DUCROS

Je ne partirai plus. . . je vais avoir fort k faire ici. . . dans les

journaux. Abordons maintenant, s'il vous plait, une question plus delicate : la dot de Juliette. M. Perrin apportant trois cent mille francs pour sa part, j'estime que nous devons donner une somme dquivalente k notre fille. Nous en verserons chacun la moiti^. (Mouvement de Gilberte.) Quoi I Vous pouvez distraire cent cinquante mille francs de votre fortune personnelle, sans vous imposer le moindre sacrifice.

GILBERTE

Je ne reculerais pas devant un sacrifice qui assurerait le bonheur de ma fille.

DUCROS, ironique.

En effet, vous avez pour Juliette une tendresse tres vive, tr^s exclusive aussi. . . Vous me Tavez prouv6.

Je ne vous comprends pas. Si vous voulez dire que je ne lui mesure pas mon affection, c'est vrai, II le faut bien, d'ailleurs- Je lui dois comme un dedommagement.

DUCROS

Vous Taimez pour nous deux I Moi, je suis un pere ddnatur6.

GILBERTE

Vous fetes seulement un homme qui voyage beaucoup. Vous n'avez pu, en cinq ans, lui consacrer une demi-journ^e.

DUCROS

C'est que vous vous sfeparez d'elle si difficilementl. .. Quand ma mfere la rdclama, k son lit de mort, il ne vous fut pas possiDle de me Tenvoyer quelques heures.

GILBERTE

La petite etait elle-mfeme malade, alitfee.

DUCROS, incrddule.

Elle avait la rougeole!... Et puis, vous n'aimiez pas votre belle-m^re..,

GILBERTE

Je vous jure..,

DUCROS

II suffitl... Enfin, j'ai renoncd aux visites que me faisait Juliette, parce que je la trouvais chaque jour plus indiffereate pour moi, et presque hostile. On aurait dit, ma parole, qu'on me donnait k elle pour un croquemitaine.

GILBERTE

Alors. . . vous ^tes parti, et vous lui avez 6crit. . . deux fois.

DUCROS

J*ai craint que mes lettres ne lui fussent pas remises ou que ses reponses ne fussent pas spontandes.

GILBERTE, avec hauteur, Vous me connaissez mal.

DUCROS

Peut-^tre! (Elle va repliquer. — // lui coupe la parole.) Nous voil^ done d 'accord sur la date du mariage et sur la dot.

GILBERTE

Oh!... pour la dot, M. Perrin ne songerait pas dever une difficult^.

DUCROS

II ne saurait y en avoir. Le chiffre ^x^ par nous me parait raisonnable. Je ne vous ai propose cette somme de trois cent mille francs que tres persuade que vous pourriez, sans vous gener en rien, en verser votre part. (Narguois.) La situation particulierement brillante de M. Leclercq vous permet de satisfaire tons vos caprices sans toucher k vos revenus.

GiLBERTE, piquee.

Qui, Monsieur, mon man... [Ce mot fait tressaillir Ducros. Gilberte reste inter dite. A mi-voix,) C'est exact.

Vous n'aurez done k vous restreindre en rien apres avoir dote Juliette. Vous continuerez k frequenter le monde cet hiver et vous pourrez paraitre a toutes vos soirees avec des toilettes nouvelles.

GILBERTE

C'est un reproche ?

DUCROS

Madame, je n'ai pas le droit de vous en faire.

GILBERTE

Je Vaurais trouvd dtrange dans votre bouche, car si je vais en effet avec plaisir dans le monde, la solitude ne me parait pas avoir beaucoup d'attraits pour vous. Notre proces n'6tait pas termini que vous frequentiez deji des personnes chez qui.. .

DUCROS

J'etais libre. Apres notre separation, j'ai v6cu comme bon m'a semble, ainsi que vous, qui vous ^tes remari^e en toute hate.

GILBERTE

Notre jugement de divorce ne m'avait pas, que je sache, condamnee au celibat.

DUCROS

Oh ! vous en auriez fait appel.

GILBERTE

A trente ans on ne se cloltre pas chez soi, comme une veuve .

DUCROS

Surtout quand on a pris I'habitude d'une vie dissip^e.

GILBERTE

Reprochez-moi done mes plaisirs apres m'avoir fait payer chacun d'eux d'une scene. Grace i votre insultant espionnage, je ne pouvais aller nulle part sans avoir ^ vous rendre compte de mes actes, de mes paroles.

DUCROS

Et tant de precautions etaient inutiles, n'est-ce pas, puisque vous avez si bien su les dejouer >

GILBERTE, detout.

Allons done ! J'attendais cette allusion au passe.

DUCROS

II serait Strange en effet que j'eusse sitot oublie vos... ecarts de conduite.

GILBERTE

Ces injures ne me surprennent pas. Vous m'y avez habituee jadis. Je ne daignais pas me d^fendre autrefois. .. je ne me defendrai pas davantage aujourd'hui.

DUCROS

Ce sera plus prudent et plus sage en effet.

GILBERTE

Ce sera plus digne surtout. Mais on ne porte pas sur une femme les accusations que vous portez sur moi, sans preuves. Ou sont les votres r Avez-vous cru que je vous quittais pour suivre. . . un ami, et que je divor9ais pour I'epouser } Non. Les causes de notre separation ont et^ bien moins romanesques. J'etais fatiguee de vos querelles, de vos scenes, de vos trahisons enfin, car vous aviez une maitresse ! . . . Oui. . . je sais votre defense. . . Vous Taviez connue avant notre mariage. . . mais vous la revoyiez apr^s... Enfin, si je me suis remariee, moi, c'est que j'ai trouve plus tard un homme qui ma comprise, qui m'a aimee, qui m'aime...

DUCROs, mena(;ant.

Et que vous aimez !

GiLBERTE, par travadc.

Que j'aime, oui.

DUCROS

Kt que vous frequentiez quand vous etiez ma femme! Soyez done franche, avouez que vous I'avez choisi parce qu'il 6tait connu, recherche, parce qu'il avait de grandes relations, ses entrees dans le monde. .. Tout cela flattait votre vanity.

GILBERTE, d^lMr^tnent.

Kh ! bien soit, si vous voulez. Avouez du moins que ma vanite a lieu d'etre satisfaite. Grace i Georges, je suis k mon tour re<;ue partout et...

DUCROS

Pas pour longtemps peut-etre.

GILBERTE

Je crains que vous ne vous trompiez une fois de plus.

DUCROS

Je le souhaite pour vous. Mais la situation de Leclercq n'est pas inattaquable. Nul n'ignore comment il I'a acquise.

GILBERTE

Je connais les calomnies que vous repandez sur son compte. Ce ne sont que des calomnies.

U n'y a pas un de ses articles du Reveil qui n'ait ete paye, ni un de ses votes a la Chambre. II vend tout, sa plume, sa parole, et jusqu'a son silence.

GILBERTE

Vous voudriez que cela fut, n'est-ce pas r On m'a prevenue. Vous ne songez qu'a le perdre. Une fois pour toutes sachez-le, Leclercq n'a rien a redouter de vous.

DUCROS

C'est ce que nous verrons. . . dans quelques jours.

GILBERTE

Vos menaces ne m'effrayent guer6. Et quoi que vous fassiezr vous n'arriverez qu'^ me rendre plus cher mon mari.

DUCROS

Peut-6tre tiendrez-vous un tout autre langage quand j'aurai publiquement montr6 ce qu'est cet honn^te homme.

GILBERTE

Monsieur. . .

DUCROS

Lisez, lisez... [s'arr^tant.) Mais il suffit. Adieu, Madame.. • nous n'avons plus rien a nous dire.

GILBERTE

Plus rien en effet, Monsieur. Maintenant que I'avenir de

Juliette est assure, j'espere que nous ne nous reverrons jamais.

Adieu.

[Elk sort a droite. Ducros marche Jievreiisement a travers le

salon en bousculant les chaises. II tend le poing vers la portc

par laquelle est sortie Gilberte. Puis il remonte et prcnd

son chapeau. Entre Edouard par la gauche.)

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