DUCROS, GILBERTE
(Un long silence,)
DUCROS, lui d^signant un siege.
Nous aurons a causer peut-etre longuement, Madame. [lis s^asseyent, Nouveau silence.) Vous savez ce qui m'amene ici. On nous demande la main de . . . notre fille.
GILBERTE
Oui. . . on nous demande la main de Juliette.
DUCROS
J'ignorais en venant jusqu'au nom du jeune homme. Pascalet vient de m'apprendre qu'il s'agit de Perrin son filleul. Je le connais et le tiens pour un gSLvqon honn^te, aimable et distingu^. Mais il reste i nous enqu^rir des sentiments de notre fille k son egard .
GILBERTE
J'interrogerai Juliette.
DUCROS
Si vous voulez bien le permettre, je Tinterrogerai moi aussi. II y a fort longtemps que je n'ai caus6 avec elle. Et puisqu'un jugement de divorce m'autorise k la voir. . .
GILBERTE
Le dimanche, de deux heures i cinq.
DUCROS
De deux heures k cinq, je m'en souvenais. Vous me Tenverrez done dimanche prochain.
GILBERTE
Oii>
DUCROS
37 bis, rue du Colisee. . . au rez-de-chaussde.
Miss Nelly, sa gouvernante, I'accompagnera chez vous.
DUCROS
Soit... Sa gouvernante me I'amenera k deux heures... Elle pourra venir la reprendre le soir. (Pause.) Si Tenfant consent au manage, et si nul obstacle ne surgit, on pourrait le c616brer dans quelques mois, en automne... k moins toutefois que des occupations mondaines ne vous retiennent hors de Paris, i cette ^poque.
GILBERTE
Ne vous inquidtez pas de cela, Monsieur. Quand ma presence sera necessaire k Paris, j'y serai. II suffira que vous ne soyez pas reparti vous-m^me pour une expedition lointaine.
DUCROS
Je ne partirai plus. . . je vais avoir fort k faire ici. . . dans les
journaux. Abordons maintenant, s'il vous plait, une question plus delicate : la dot de Juliette. M. Perrin apportant trois cent mille francs pour sa part, j'estime que nous devons donner une somme dquivalente k notre fille. Nous en verserons chacun la moiti^. (Mouvement de Gilberte.) Quoi I Vous pouvez distraire cent cinquante mille francs de votre fortune personnelle, sans vous imposer le moindre sacrifice.
GILBERTE
Je ne reculerais pas devant un sacrifice qui assurerait le bonheur de ma fille.
DUCROS, ironique.
En effet, vous avez pour Juliette une tendresse tres vive, tr^s exclusive aussi. . . Vous me Tavez prouv6.
Je ne vous comprends pas. Si vous voulez dire que je ne lui mesure pas mon affection, c'est vrai, II le faut bien, d'ailleurs- Je lui dois comme un dedommagement.
DUCROS
Vous Taimez pour nous deux I Moi, je suis un pere ddnatur6.
GILBERTE
Vous fetes seulement un homme qui voyage beaucoup. Vous n'avez pu, en cinq ans, lui consacrer une demi-journ^e.
DUCROS
C'est que vous vous sfeparez d'elle si difficilementl. .. Quand ma mfere la rdclama, k son lit de mort, il ne vous fut pas possiDle de me Tenvoyer quelques heures.
GILBERTE
La petite etait elle-mfeme malade, alitfee.
DUCROS, incrddule.
Elle avait la rougeole!... Et puis, vous n'aimiez pas votre belle-m^re..,
GILBERTE
Je vous jure..,
DUCROS
II suffitl... Enfin, j'ai renoncd aux visites que me faisait Juliette, parce que je la trouvais chaque jour plus indiffereate pour moi, et presque hostile. On aurait dit, ma parole, qu'on me donnait k elle pour un croquemitaine.
GILBERTE
Alors. . . vous ^tes parti, et vous lui avez 6crit. . . deux fois.
DUCROS
J*ai craint que mes lettres ne lui fussent pas remises ou que ses reponses ne fussent pas spontandes.
GILBERTE, avec hauteur, Vous me connaissez mal.
DUCROS
Peut-^tre! (Elle va repliquer. — // lui coupe la parole.) Nous voil^ done d 'accord sur la date du mariage et sur la dot.
GILBERTE
Oh!... pour la dot, M. Perrin ne songerait pas dever une difficult^.
DUCROS
II ne saurait y en avoir. Le chiffre ^x^ par nous me parait raisonnable. Je ne vous ai propose cette somme de trois cent mille francs que tres persuade que vous pourriez, sans vous gener en rien, en verser votre part. (Narguois.) La situation particulierement brillante de M. Leclercq vous permet de satisfaire tons vos caprices sans toucher k vos revenus.
GiLBERTE, piquee.
Qui, Monsieur, mon man... [Ce mot fait tressaillir Ducros. Gilberte reste inter dite. A mi-voix,) C'est exact.
Vous n'aurez done k vous restreindre en rien apres avoir dote Juliette. Vous continuerez k frequenter le monde cet hiver et vous pourrez paraitre a toutes vos soirees avec des toilettes nouvelles.
GILBERTE
C'est un reproche ?
DUCROS
Madame, je n'ai pas le droit de vous en faire.
GILBERTE
Je Vaurais trouvd dtrange dans votre bouche, car si je vais en effet avec plaisir dans le monde, la solitude ne me parait pas avoir beaucoup d'attraits pour vous. Notre proces n'6tait pas termini que vous frequentiez deji des personnes chez qui.. .
DUCROS
J'etais libre. Apres notre separation, j'ai v6cu comme bon m'a semble, ainsi que vous, qui vous ^tes remari^e en toute hate.
GILBERTE
Notre jugement de divorce ne m'avait pas, que je sache, condamnee au celibat.
DUCROS
Oh ! vous en auriez fait appel.
GILBERTE
A trente ans on ne se cloltre pas chez soi, comme une veuve .
DUCROS
Surtout quand on a pris I'habitude d'une vie dissip^e.
GILBERTE
Reprochez-moi done mes plaisirs apres m'avoir fait payer chacun d'eux d'une scene. Grace i votre insultant espionnage, je ne pouvais aller nulle part sans avoir ^ vous rendre compte de mes actes, de mes paroles.
DUCROS
Et tant de precautions etaient inutiles, n'est-ce pas, puisque vous avez si bien su les dejouer >
GILBERTE, detout.
Allons done ! J'attendais cette allusion au passe.
DUCROS
II serait Strange en effet que j'eusse sitot oublie vos... ecarts de conduite.
GILBERTE
Ces injures ne me surprennent pas. Vous m'y avez habituee jadis. Je ne daignais pas me d^fendre autrefois. .. je ne me defendrai pas davantage aujourd'hui.
DUCROS
Ce sera plus prudent et plus sage en effet.
GILBERTE
Ce sera plus digne surtout. Mais on ne porte pas sur une femme les accusations que vous portez sur moi, sans preuves. Ou sont les votres r Avez-vous cru que je vous quittais pour suivre. . . un ami, et que je divor9ais pour I'epouser } Non. Les causes de notre separation ont et^ bien moins romanesques. J'etais fatiguee de vos querelles, de vos scenes, de vos trahisons enfin, car vous aviez une maitresse ! . . . Oui. . . je sais votre defense. . . Vous Taviez connue avant notre mariage. . . mais vous la revoyiez apr^s... Enfin, si je me suis remariee, moi, c'est que j'ai trouve plus tard un homme qui ma comprise, qui m'a aimee, qui m'aime...
DUCROs, mena(;ant.
Et que vous aimez !
GiLBERTE, par travadc.
Que j'aime, oui.
DUCROS
Kt que vous frequentiez quand vous etiez ma femme! Soyez done franche, avouez que vous I'avez choisi parce qu'il 6tait connu, recherche, parce qu'il avait de grandes relations, ses entrees dans le monde. .. Tout cela flattait votre vanity.
GILBERTE, d^lMr^tnent.
Kh ! bien soit, si vous voulez. Avouez du moins que ma vanite a lieu d'etre satisfaite. Grace i Georges, je suis k mon tour re<;ue partout et...
DUCROS
Pas pour longtemps peut-etre.
GILBERTE
Je crains que vous ne vous trompiez une fois de plus.
DUCROS
Je le souhaite pour vous. Mais la situation de Leclercq n'est pas inattaquable. Nul n'ignore comment il I'a acquise.
GILBERTE
Je connais les calomnies que vous repandez sur son compte. Ce ne sont que des calomnies.
U n'y a pas un de ses articles du Reveil qui n'ait ete paye, ni un de ses votes a la Chambre. II vend tout, sa plume, sa parole, et jusqu'a son silence.
GILBERTE
Vous voudriez que cela fut, n'est-ce pas r On m'a prevenue. Vous ne songez qu'a le perdre. Une fois pour toutes sachez-le, Leclercq n'a rien a redouter de vous.
DUCROS
C'est ce que nous verrons. . . dans quelques jours.
GILBERTE
Vos menaces ne m'effrayent guer6. Et quoi que vous fassiezr vous n'arriverez qu'^ me rendre plus cher mon mari.
DUCROS
Peut-6tre tiendrez-vous un tout autre langage quand j'aurai publiquement montr6 ce qu'est cet honn^te homme.
GILBERTE
Monsieur. . .
DUCROS
Lisez, lisez... [s'arr^tant.) Mais il suffit. Adieu, Madame.. • nous n'avons plus rien a nous dire.
GILBERTE
Plus rien en effet, Monsieur. Maintenant que I'avenir de
Juliette est assure, j'espere que nous ne nous reverrons jamais.
Adieu.
[Elk sort a droite. Ducros marche Jievreiisement a travers le
salon en bousculant les chaises. II tend le poing vers la portc
par laquelle est sortie Gilberte. Puis il remonte et prcnd
son chapeau. Entre Edouard par la gauche.)