L*INCONNU
Vous le sauriez, monsieur.
LAFONTAS.
Voilà un étrange préambule!
l'inconnu.
Nécessaire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur? J'ose promettre que vous ne le regretterez nullement.
LAFONTAS.
Je ne comprends pas; je ne m'explique pas du tout; mais, vous m'avez l'air d'un homme en son bo-i sens...
l'inconnu.
Plein de bon sens, je vous l'affirme, (Avec un sourire,) de bon sens, et de bons sentiments pour vous. La suite vous le certifiera.
LAFONTAS.
Recevez donc ma parole d'honneur, la plus sérieuse, comme vous dites.
l'inconnu.
Alors, monsieur, voici ! (Cherchant ses mots ei les tirant de son tréfonds.) C'est VOUS, n'est-ce pas, si mes renseignements sont clairs, qui avez eu l'idée de la banque catholique ? (Lafontas s'incline.) Excellente idée, monsieur, que celle de grouper certains capitaux... orthodoxes à rencontre d'autres capitaux... moins orthodoxes ! et je vous en félicite. Aussi, voyez quel succès immédiat! quel retentissement I (Lafontas s'incline.) Cela répondait à des besoins respectables; cjlîv se pro4uisait après 4e violentes, c|o
ACTR TROISIÈMK 91
bruyantes attaques. On n'avait pas trouvé mieux ! C était un coup solide, d'une conception... originale. David ayant armé sa fronde visa Goliath au front. Pfff! entendez-vous le sifflement de la pierre dans le ciel? Elle va, elle va, dangereuse, coupante, plus preste qu'un oiseau. Seulement, il existe parfois des seulement ! h la place de frapper le géant au front, voyons un peu ce qu'elle a fait, votre pierre, car, vous et moi, nous apercevons encore Goliathdebout... Eh bien, pour une foule de raisons, Foitqueles impalpables, dans Téther, aient détourné le choc, soit que les armes du colosse, étincelantes d'or, de rubis, d'émeraudes, vous aient troublé la vue, soit que le moment fut inopportun, (Souriant,) parce que le Seigneur ne l'avait pas choisi, la pierre, votre pierre nous a glissé contre une tempe, et elle a continué son chemin, le continue... Plaise à tous qu'en tombant, tôt ou tard, elle ne soit cause d'aucune blessure.
Un court silence.
LAFONTAS.
Mon Dieu, monsieur... vous me racontez l'histoire d'un David, qui, au lieu de tuer Goliath, le manqua... Je savoure l'apologue; il est intéressant; mais, hors vos dires, qui me prouve que la pierre en question ait dépassé Goliath? Mon avis, à moi, est au contraire que loin de l'avoir dépassé, elle ne l'a point encore atteint, et siffle face à lui, et avant peu, l'atteindra... quand on aura compris.
l'inconnu.
Compris quoi, monsieur? Si Ton était capable de comprendre, soyez-en persuadé, on aurait déjà compris, depuis longtemps, et l'argent bien gagné, l'honnête argent ne viendrait ni à nous ni h
VOJS,
lAFONTAS.
Soit! mais le inonde est peuplé de gens qui veulent s'enrichir très vite, ou qui, riches déjà, voudraient posséder davantage. La spéculation est au fond des âmes; le spéculateur est Tidole qu'on louange. De l'audace, une malice imperturbable, le sens commun... du vol, elles foules admirent. Oui, nous pouvons causer, puisque vous êtes de la partie ! Malheureusement, il y a des malheureusement quelquefois, rien ne demeure stationnaire, et une minute surgit toujours, minute psychologique, où, à force d'admirer l'admirateur est las, et si doué qu'il soit pour Tadmiration a besoin de nouveau pour admirer derechef. Eh ! bien, ce nouveau, je m'imagine l'avoir capté. On ne vous respecte plus ; oa vous accuse des pires actes: sus aux Juifs I mort aux Juifs ! j'ai donc saisi un étendard, à mon tour. Il me le fallait différent du vôtre, n'est-ce pas ?.. . Et vous voyez, monsieur, il flolte et ne se déchire point.
l'inconnu.
Chacun est libre de sa route. Mais, vous imaginez-vous, par hasard, que ce que le vulgaire nomme les Juifs se compose uniquement de Juifs? Je dois vous détromper. 11 y a des catholiques avec nous. Il y a tous les catholiques à qui les Juifs ont fait gagner de l'argent. Et vous n'ignorez pas, je suppose, que, lorsqu'on a fait gagner de l'argent à quelqu'un, ce quelqu'un-là vous reste attaché pour la vie.
LAFONTAS.
Evidemment ; aussi, vous dirai-je que, sachant les choses, la banque catholique est soutenue par nombre de protestants. Les affaires sont les affaires.