‹ L'Argentine au 20e siècleChapitre 83 sur 94 · RÉFORME MONÉTAIRE · texte numérisé non relu

RÉFORME MONÉTAIRE

Nécessité de mettre fin au double système monétaire et de créer une seule monnaie fixe et stable. — Projet de M. Ernest Tornquist et opinion favorable donnée par le Président Quintana. — Principe de ce projet de réforme monétaire : changement de l'unité en prenant comme base le franc. — Avantages de cette solution. — Le fondement de toute réforme doit être la conversion de la monnaie fiduciaire. — Projets ministériels.

Dans l'histoire financière des nations, il existe peu d'exemples de peuples où le phénomène du cours forcé se soit manifesté avec une persistance plus grande, à travers une longue période historique, que

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dans la République Argentine. Depuis le 27 Mai 1820, date à laquelle la Junte des Représentants autorisa une émission graduelle de papier-monnaie et une autre de papier-billet amortissable et endossable, cette dernière devant être appliquée au paiement de dettes contractées au nom de toutes les Provinces durant les administrations antérieures, depuis 1820, disons-nous, jusqu'à la période présente, les années pendant lesquelles la République n'a pas été sous l'empire du cours forcé ont été rares 4 .

Notre monnaie fiduciaire, dit un publiciste de l'Argentine, eut son origine dans l'émission de 290000 piastres faite par la Banque d'Escompte, créée en vertu d'une loi de la Province de Buenos Ayres, en date du 22 Juin 1822. Quatre ans plus tard, lorsque, le 20 Janvier 1826, la Banque d'Escompte fut transformée en Banque Nationale, l'émission s'éleva à 2 694 856 piastres. Lorsque la Banque Nationale se convertit, à son tour, en Hôtel des Monnaies, le 1 er Janvier 1837, c'est-à-dire onze ans après, l'émission était déjà de 15 283540 piastres. En dixsept ans d'existence, jusqu'au 1 er Janvier 1854, jour où l'Hôtel des Monnaies fut changé en Banque de la Province, l'émission atteignit 203915206 piastres. Durant les vingt- sept années qui séparent l'origine de la Banque de la Province de la mise en vigueur de la loi de monnaies de 1881, les émissions successives des Gouvernements national et provincial grossirent la masse du papier inconvertible jusqu'au chiffre de 882071 156 piastres.

Ce fut alors, avec l'or à 2500 p. 100, que l'on com-

1. En 1820, rémission de papier-monnaie était de 40 000 piastres par mois, et celle de papier-billet de n\ôme somme.

i Voirt

mença à recueillir toute cette émission, en la remplaçant par une autre dont les billets d'une piastre s'échangeaient contre 25, également d'une piastre, de l'émission destinée à disparaître.

Cette manœuvre, qui réduisit d'un seul coup l'émission à sa vingt-cinquième partie, ramena l'or au pair 1 .

En 1861, la dépréciation du papier arriva à l'un de ses points extrêmes : on donnait 2 483 piastres papier pour 100 piastres or. L'agio avait donc atteint 2383 p. 100.

Mais, que le lecteur ne croie pas que ceci soit la dernière surprise que l'histoire du cours forcé va lui offrir : d'autres, plus grandes même, lui sont encore réservées. En 1862, la dépréciation s'accentue davantage : 100 piastres or valent 2556 piastres papier, soit un agio de 2 456 p. 100.

Durant les années suivantes, jusqu'en 1867, l'agio continue à gagner du terrain : en 1863, 2569 p. 100; en 1864, 2784 p. 100; en 1865, 2 597 p. 100, et, en 1866, 2 406 p. 100.

Nous avons dit, tout à l'heure, que la République, dans une longue période historique, n'avait cessé de suivre le chemin de croix de son papier déprécié, à deux seules exceptions près, malheureusement trop courtes.

La première s'est vérifiée dans le temps où Adolphe Alsina était gouverneur de la Province de Buenos Ayres. On établit ce qu'on appela le « Bureau des échanges de la Banque », lequel avait pour mission d'échanger une piastre or contre 25 piastres papier et vice versa. Ce bureau fonctionna de Février 1867 à

1. Voir Las vicisitudes de nueslra moneda fiduciaria en los ullimos 65 anos (1826J90), par F. Latzina.

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Mai 1876, date de la suspension de la conversion métallique.

Après cette époque, la valeur du papier-monnaie déclina de nouveau dans des proportions très sensibles. Ainsi, en Mai 1876, la valeur d'une piastre or atteignit le taux de 28 piastres papier ; en Juin, elle arriva à 30; en Juillet, elle atteignit 33, pour clôturer, en Décembre, à 29 piastres papier.

En 1877, la valeur moyenne annuelle d'une piastre or est de 29, ce qui veut dire que 100 piastres or représentaient 2966 piastres papier; en 1878, 100 piastres or équivalent à 3 187 piastres papier ; en 1879, à 3220; en 1880, à 3055, et en 1881, à 2706 piastres papier.

C'est avec cette monnaie fiduciaire tombée si bas que le pays arriva à cette seconde période d'exception, qui marqua un nouvel arrêt dans le régime de la dépréciation monétaire.

Cette période s'accomplit en Novembre 1881, sous la Présidence du général Roca, M. J.-J. Romero étant à cette époque chargé du portefeuille des finances.

A cette date, Ton promulgua une loi établissant comme unité monétaire de la République la piastre d'or ou d'argent, la première, du poids de 1 gr. 6129 millièmes au titre de 900 millièmes de fin et la seconde, du poids de 25 grammes et au même titre de 900 millièmes de fin. En outre, cette loi établissait la conversion métallique du billet fiduciaire déprécié.

Cette opération marqua une évolution bienfaisante dans le régime économique et financier du pays, car, en assurant la conversion métallique, elle donna de la stabilité à l'instrument légal des transactions, contribuant ainsi à établir, durant les années 1883 et 1884, une situation enviable, qui laissait présager

les plus grands biens pour l'avenir. Mais, par une ironie du sort, le même Gouvernement qui avait eu la gloire de supprimer le cours forcé, se vit obligé de le rétablir en Janvier 1885. Il faut d'ailleurs remarquer que M. J.-J. Romero n'était plus à la tête du département des Finances, lorsque cet événement se produisit.

Le pays étant de nouveau livré au funeste régime de Tincon version, la dépréciation de la monnaie suivit une marche accélérée, rappelant le trop fameux exemple des assignats, exemple que Ton ne croyait pas pouvoir être répété en pleine paix, chez un peuple civilisé n'ayant supporté aucune catastrophe dans le dernier quart du xix e siècle.

En juin 1885, l'agio s'éleva jusqu'à 50 p. 100; en 1886, à 39 p. 100 ; en 1887, à 35 p. 100; en Juillet 1888, à 53 p. 100; enfin, en 1889, il procéda par bonds désordonnés, si bien que de 50 p. 100 en Janvier, il atteignit 53 p. 100 en Février, 55 p. 100 en Mars, 120 p. 100 en Septembre et Octobre, 130 p. 100 en Novembre et Décembre, malgré les mesures empiriques adoptées avec grand fracas par le Ministre des Finances, afin de le contenir.

C'est ainsi que la République, prise à l'improviste par la dépréciation de son papier-monnaie, arriva à l'année 1890, durant laquelle éclatèrent de graves événements politiques et financiers. Ce fut, d'une part, le mouvement révolutionnaire préparé avec la connivence d'une partie de l'armée et de la flotte, et, d'autre part, l'écrasante dépréciation du papier, aboutissant à une véritable catastrophe pour la fortune publique et privée.

Au mois d'Avril de cette année, l'agio monta jusqu'à 215 p. 100, c'est-à-dire que, pour 100 piastres or, on

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devait payer 315 piastres papier. En Juillet, mois où éclata le mouvement révolutionnaire, il atteignit 217 p. 100. En Novembre, le Gouvernement qui venait de remplacer celui qui avait été combattu par l'insurrection, interdit la cote de For; mais, malgré cela, l'agio arriva à 225 p. 100 et il continua ainsi jusqu'en Décembre.

Il est juste de reconnaître que, malgré cette débâcle de la monnaie fiduciaire, la puissance économique de la République n'avait subi aucun ébranlement sérieux, qu'aucune guerre ni complication internationale n'avaient éclaté et qu'il n'existait, en somme, aucune cause organique pouvant être considérée comme génératrice du fait. Il est certain que le solde de la balance commerciale était défavorable pour le pays ; mais ce phénomène ne revêt pas l'importance qu'en général on lui attribue. Les véritables causes de cette écrasante situation étaient exclusivement de caractère administratif et financier. C'était le résultat fatal de l'abus que Ton avait fait des émissions de papier-monnaie pour servir aux besoins du Gouvernement et pour alimenter la fournaise de la spéculation. Il n'est pas possible d'oublier qu'à la fin de 1886, le montant des émissions fiduciaires arrivait à 80251380 piastres; que presque deux ans après il fut doublé, car il atteignit 147 503 911 piastres, et qu'enfin, en 1890, il s'éleva jusqu'au chiffre de 196 882 590 piastres.

Mais cette situation, aussi pénible qu'elle fût, ne devait pas se modifier promptement : d'autres faits, de caractère identique, allaient encore contribuer à l'aggraver. Le nouveau Président, qui prit possession du pouvoir après les événements révolutionnaires, se vit forcé par diverses circonstances d'augmenter la

circulation fiduciaire existante. Les nouvelles émissions atteignirent le chiffre de 150 millions de piastres en deux ans.

Comme il fallait s'y attendre, une pareille émission, qui venait peser lqurdement sur une autre antérieure, de 496 millions, devait forcément produire des résultats désastreux pour la valeur du papier-monnaie. Sa dépréciation arriva au point le plus extrême que l'on ait observé dans la République Argentine, et même chez les autres nations à monnaie avariée, dans la seconde moitié du xix e siècle : le tableau de la Bourse de Commerce indiqua 464 p. 100, soit un agio de 364 p. 100 dans la troisième semaine d'octobre 1891. Ce fut là le record de la dépréciation monétaire.

Depuis 1892, la cote mensuelle de l'or, en relation avec le papier-monnaie, a oscillé entre 359 et 290, en 1893; 433 et 307, en 1894; 377 et 311, en 1895; 332 et 266, en 1896; 317 et 274, en 1897.

On voit, par ces renseignements, qu'il s'agit d'un fait anormal, extraordinaire, et qui cependant, par sa longue durée, se confond presque avec la vie régulière de la République. Il y a donc intérêt à l'étudier dans ses causes, afin de voir si celles-ci sont inhé : rentes à la période de transformation que traverse le pays, ce qui rendrait encore toute réforme inutile, ou bien si elles sont susceptibles d'être corrigées, moyennant l'emploi des moyens conseillés par la science et confirmés par l'expérience.

Selon le jugement de quelques personnes adonnées à Tétude des questions économiques, les causes qui, dans la République, produisent le cours forcé, sont de caractère permanent, propre à l'époque de formation que traverse le pays. On ajoute même que tant

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que l'Argentine n'aura pas un capital propre pour se lancer en plein progrès, — capital qui est le produit d'années ou de siècles de prospérité et d'épargne, — tant que l'Argentine sera une nation débitrice, elle restera sous le régime du cours forcé.

Nous estimons, quant à nous, que les causes qui, dans la République, ont produit et maintenu l'inconversion de la monnaie fiduciaire sont d'un caractère très différent de celles envisagées dans ce jugement et que si l'on analyse l'état économique du pays au moment où le cours forcé fut établi, on trouve que cet état n'a eu aucune part dans la production des phénomènes de dépréciation monétaire. La vraie cause, ce sont les besoins du Gouvernement, déterminés, soit par des motifs hors de discussion comme, par exemple, l'éventualité d'une guerre avec l'étranger, soit aussi par d'autres raisons moins justifiées, telles que déficits dans les budgets et gaspillages dans les émissions fiduciaires. Dans l'un et l'autre cas, on a fait alors travailler les presses des banques officielles pour franchir un pas difficile, au risque de vicier l'instrument de crédit du pays par l'afflux du papier inconvertible.

Qu'on relise l'histoire des premières émissions, magistralement exposée par M. Augustin de Vedia, dans son travail sur la Banque Nationale, et Ton verra que ces émissions ne peuvent s'expliquer par des faits se rattachant à la période de formation économique qu'a traversée le pays. 11 faut donc faire intervenir d'autres causes pour expliquer cette longue et malheureuse étape d'inconversion qui a duré, avec des arrêts de peu d'années, depuis 1820 jusqu'en 1905.

Quelles furent, par exemple, les raisons qui déterminèrent le cours forcé, en 1885, sous la première Pré-

sidence du général Roca? Est-ce que, par hasard, quelque calamité économique était survenue dans le pays? Les récoltes avaient-elles été perdues, ou s'était-il produit quelque guerre avec l'étranger, ou même quelques-uns de ces mouvements révolutionnaires si fréquents parmi les peuples sud-américains? Les germes mortifères de quelque maladie épidémique s'étaient ils répandus par hasard dans le pays, décimant la population par la mort et la misère? S'était-il déclaré quelque baisse violente et ruineuse pour les produits argentins sur les marchés internationaux?

Rien de tout cela n'était arrivé. Le Gouvernement lui-même reconnaissait, dans le Message où il sollicitait la confirmation du cours forcé, que « la production nationale, la valorisation et la culture de la terre avaient consolidé le crédit public ». Les récoltes étaient abondantes et leurs prix, sur les marchés étrangers, très satisfaisants. La République maintenait la paix à l'intérieur et à l'extérieur, réalisant ainsi l'un des rêves de la paternelle administration qui présidait à ses destinées. Quant à la santé publique, elle ne souffrait - d'aucun trouble sensible sur tout le territoire argentin.

On a dit aussi : c'est que les soldes de la balance commerciale étaient défavorables à l'Argentine, tout à la fois pays débiteur et pays d'immigration. Et Ton ajoutait encore : c'est que la République subit une crise de croissance sans avoir derrière elle des réserves de capitaux accumulés.

L'affirmation qui fait consister la dépréciation de la monnaie, et, par conséquent, l'établissement du cours forcé, dans les soldes contraires de la balance économique, manque de base scientifique et ne s'appuie pas sur des démonstrations précises.

« Aucun des pays qui ont souffert du mal de la dépréciation de la monnaie n'est arrivé à cette situation uniquement pour cause de balance adverse », comme le disait, avec raison, un économiste espagnol, M. Edouard Sans y Escartin dans « El Imparcial » de Madrid, du 14 Novembre 1904. Tous ont éprouvé ce malaise, par suite de l'altération monétaire; la France vers la fin du xvm e siècle, l'Angleterre de 1797 à 1821, l'Autriche et la Russie depuis le commencement du siècle passé, les États-Unis de 1862 à 1878, l'Italie depuis 1875, le Paraguay depuis 1870 et les Républiques hispano-américaines dans les derniers vingt-cinq ans; tous ces pays ont souffert de la perturbation monétaire, les uns par l'abus du papiermonnaie ou par l'excès de circulation fiduciaire, et les autres à cause de l'altération de la relation entre l'argent et l'or. Dans aucun de ces pays, la crise ne s'est présentée comme conséquence des soldes défavorables de la balance commerciale.

En fait, on constate donc que ce ne sont pas des causes économiques tenant soit à l'époque de formation que traverse le pays, soit à son manque de capital accumulé, qui ont contribué et contribuent encore dans la République Argentine, au maintien de régime de l'inconversion ; ce sont, exclusivement, des causes financières et administratives, ainsi que nous l'avons déjà avancé 1 .*

Après avoir indiqué les circonstances qui ont déterminé l'état d'inconversion monétaire dans lequel

1. Le célèbre économiste italien, le professeur Eteocle Lorini, a soutenu dans un livre qu'il a écrit en 4902 et intitulé: La Bepublica Argentina e i suoi maggiori problemi di Economia e di Finanza, que la République n'a jamais eu de monnaie, mais un simple numéraire.

le pays a vécu pendant la longue période de sa vie de nation, il convient d'étudier quels ont été les remèdes proposés par les Pouvoirs publics pour sortir de cette fâcheuse situation.

Dans la République Argentine, toutes les Présidences ont déclaré leur ferme intention d'amortir ou de réduire le chiffre du papier- monnaie lancé dans la circulation ; mais aucune d'elles n'a obtenu, dans la réalisation de ce projet, des résultats que Ton puisse considérer comme définitifs.

De toutes les initiatives manifestées pour supprimer Tétat d'inconversion, donner de la stabilité à la monnaie et préparer, pour un avenir plus ou moins prochain, l'établissement du régime de la monnaie saine, la plus sérieuse, la plus scientifique, celle qui a eu les conséquences les plus heureuses pour le pays, c'est celle qui répond au projet présenté au Congrès, en août 1899, par l'ex-Ministre des Finances, M. José- Marie Rosa, et qui est devenue ensuite la loi de conversion de la monnaie fiduciaire.

Le plan de réformes de cet éminent homme d'État reposait sur les bases fondamentales suivantes :

1° Fixer immédiatement le taux auquel on ferait la future conversion, de conformité avec la valeur réelle et actuelle de la monnaie.

La fixation du taux répondait à la nécessité de consolider l'état de choses existant, de supprimer l'agio, de donner une base positive aux transactions, sans retarder indéfiniment la possibilité de la conversion ; enfin, de préparer la liquidation du passé monétaire et de délivrer en partie le pays du poids énorme de ses émissions ;

2° Former une puissante encaisse métallique pour garantir et rendre possible cette conversion, et pour

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que, pendant ce temps, la monnaie acquière de la stabilité; 3° Maintenir le type fixé, par ces deux moyens :

a) Création, à la Caisse de conversion, d'un bureau fonctionnant comme un régulateur automatique, en conformité avec le mouvement de contraction ou d'expansion de la monnaie et selon les nécessités du marché, donnant ainsi de l'élasticité à la monnaie de papier, dont la circulation pouvait augmenter ou diminuer, en raison de la quantité d'or déposée en échange.

b) Intervention dans les changes internationaux par le moyen de la Banque de la Nation.

C'est sur ces bases que le Ministre présenta au Congrès — et que celui-ci sanctionna — un projet de loi, qui disposait que la Nation convertirait, à une époque fixée en temps opportun, toute rémission fiduciaire en monnaie nationale d'or, au change d'une piastre papier pour 44 centavos de piastre or. Cette même loi a décidé la formation d'un Fonds de Conversion, avec des recours qu'elle énumérait, et, enfin, elle établissait dans la Caisse de Conversion un bureau chargé d'échanger du papier pour de l'or et vice versa, à tous ceux qui le sollicitent, dans la proportion de 1 piastre papier pour 44 centavos or.

Peu de lois ont produit pour un pays des résultats aussi bienfaisants que ceux qu'a obtenus la République Argentine par la loi de conversion monétaire. La situation économique présentement prospère de ce pays est fille légitime de cette loi; elle constitue la plus grande gloire du Gouvernement du Général Roca, qui lui donna naissance et en vit les premiers fruits.

Cependant, il faut bien dire que cette loi de salut public fut répudiée, à ses débuts, tant par le Prési-

dent lui même, qui pour ne pas y souscrire obligea son Ministre à présenter sa démission, que par les principaux organes de la presse, à la tête desquels marchait l'important journal « La Nacion » et par le professeur des Finances de l'Université, M. Terry, qui conseillait la conversion échelonnée, c'est-à-dire la pire de toutes, puisque, en maintenant l'instabilité, on ajournait la question au lieu de la résoudre. C'est grâce à la rare énergie et à l'intelligente propagande du Ministre Rosa, unique auteur de la loi, efficacement secondé par le Sénateur Pellegrini et par M. Ernest Tornquist, que cet important progrès s'est accompli, en dépit de toutes les oppositions qui lui barraient la route.

Cette loi, si combattue avant de naître, a produit en peu de temps sur la vie économique de la République des effets merveilleusement bienfaisants. Elle a donné de la stabilité à la monnaie, c'est-à-dire qu'elle a doté l'Argentine du plus grand des biens dont puisse jouir un peuple producteur et commerçant.

Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir le tableau de la cote de la Bourse des valeurs métalliques que publie 1' « Annuaire statistique de la Ville de Buenos Ayres » ' . Cette loi a tué l'agio, qui, avant elle, avait pris des proportions scandaleuses et contribuait, par voie de conséquence, à développer dans tout le pays cette passion du jeu, véritable cancer

1. Les opérations sur valeurs métalliques, réalisées à la Bourse de Buenos Ayres en 1899 (avant la loi), représentaient 549 083 583 piastres or, ou 1 234 579 370 piastres papier, tandis qu'en 1903 (la loi étant en vigueur) elles se sont réduites à 9 969 912 piastres or, ou seulement 22 662 322 piastres papier et ont finalement disparu en 1904.

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corrodant encore aujourd'hui le jeune organisme de la société argentine 1 .

Cette loi a déterminé également la formation d'un fonds de conversion, lequel fût un puissant facteur — si vis pacem para bellum — pour la solution pacifique de la vieille question de frontière pendante avec le Chili. Ce fonds, qui devait servir de base pour la conversion, a été, il est vrai, depuis lors détourné de son objet et gaspillé, mais la loi n'a cependant rien perdu de sa vertu, et quoique déformée, privée de ses moyens, elle répand encore ses bienfaits dans la vie économique argentine.

Enfin, la loi de conversion monétaire a sauvé l'agriculture et l'élevage, les deux principales sources de richesse du pays, en empêchant la trop rapide valorisation du papier, et c'est là un résultat qui mérite d'être considéré avec attention. Elle a été promulguée dans un moment où Ton attendait une grande récolte et où, dans cette prévision, la baisse du papier-monnaie s'était manifestée d'une manière violente, descendant de 278, cours en août 1898, à 206 en décembre de la même année. Il est même certain que, sur cette rapide pente de valorisation, la baisse se serait accentuée jusqu'à 150 p. 100 pour le plus grand profit des spéculateurs.

Mais, que serait-il advenu alors avec une situation aussi brusquement retournée? Que l'agriculteur et

1. Comme le confirme Y Annuaire statistique, dans le cours de l'année 1903, il s'est joué à Buenos Ayres, en courses et loteries, 53 millions de piastres papier, soit 116 millions de de francs, au change de l'or. C'est là un fléau qui peut arriver à constituer une calamité nationale, si Ton ne le combat pas avec énergie; aussi, avons-nous vu avec plaisir que le Gouvernement avait manifesté l'intention de présenter au Congrès un projet supprimant les loteries.

l'éleveur argentins, ayant fait tous les frais de production avec l'or autour de 300 p. 100, auraient dû, par contre, en raison de la rapide valorisation, vendre leurs produits à un prix qui ne compensait plus releva tion des débours. C'était fatalement la ruine pour le producteur, c'est-à-dire. pour le principal artisan de la fortune du pays. Loin d'ouvrir avec le soc de la charrue de nouvelles terres, comme on Ta vu depuis lors, il aurait abandonné celles qui étaient déjà en culture.

Inutile de peindre le discrédit, qui, en raison de ces circonstances, aurait pesé sur l'Argentine, tant à Tintérieur qu'à l'extérieur. Le mouvement d'immigration aurait été suspendu, et, par contre, le courant d'émigration se serait accentué, prenant la forme d'une véritable exode ou même d'une fuite, chaque émigrant appauvri et désabusé devant, en s'éloignant du pays, clamer la ruine de la République. En conséquence, l'Argentine serait restée durant de longues années dépeuplée, ou tout au moins privée de ces nouvelles recrues apportées par l'immigration, dont elle a besoin pour la mise en valeur de nouvelles terres.

Fait plus grave encore, après la réalisation de la récolte à des prix de vente ne pouvant plus être calculés sur la base du prix de revient, l'or, libre de toute contrainte, comme un ballon qui brise ses amarres, aurait repris sa course jusqu'à des régions élevées. Il aurait de nouveau présenté le triste spectacle de sauts brusques et violents, exécutant, comme en 1890 et 1891, les mouvements les plus contradictoires pour arriver jusqu'aux limites de la banqueroute 1 *

1. Nous rappelons que l'or, qui était à 350 p. 100 le l'argentine au XX* s. 24

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Tels sont les résultats désastreux qui se seraient produits, si la loi de conversion monétaire n'était venue très à propos contenir la rapide valorisation du papier et donner à la monnaie la stabilité nécessaire pour qu'elle puisse être l'instrument fidèle et exact des transactions commerciales, la commune mesure pour tous les échanges. Ce furent là les effets bienfaisants que produisit cette loi peu après sa mise en vigueur ; aussi peut-on regretter qu'elle n'ait pas toujours été comprise et appliquée avec suffisamment de vigueur par ceux qui eurent la responsabilité de la mettre en pratique. Le Gouvernement d'alors n'a pas tardé à s'écarter du plan d'économie et de sévère administration qui devait assurer le succès de cette importante réforme. Il n'a pas eu surtout l'énergie suffisante pour défendre le Fonds de conversion contre les entreprises des hommes politiques, habitués à dépenser plus que le nécessaire, et, cédant à des besoins plus factices que réels, il a profité des premières difficultés internationales pour couvrir, à l'aide du Fonds de conversion, des frais ordinaires de l'Administration.

Si ce Fonds, qui, au moment où l'on en a disposé, montait à 12 millions de piastres or, avait été conservé en lui affectant les revenus qui étaient destinés à le grossir, aujourd'hui, la République, avec les changes au-dessus du pair et avec les excédents considérables de sa balance économique, aurait thésau-

9 Août 1890, quand un nouveau Gouvernement prit le pouvoir, s'est coté à 425 en Mai 1891 pour arriver, en Octobre de la même année, à 464 p. 100; c'est là le taux le plus élevé qu'on ait vu dans toute la longue période du cours forcé argentin, depuis la seeonde moitié du xix e siècle. On sait qu'aux États-Unis, durant la guerre de Sécession, la prime de l'or à atteint seulement 286 p. 100, le 4 Juillet 1864.

risé environ 100 millions de piastres pr, à l'aide desquelles elle pourrait déclarer ouverte la conversion métallique de la monnaie fiduciaire.

Nous n'ignorons pas que le Gouvernement actuel a manifesté, dans des documents officiels, l'intention bien arrêtée de rétablir le Fonds de conversion, et qu'il a déjà fait opérer dans ce but le transfert de 9 millions de piastres or, dont 2 millions de piastres provenant de la vente de bateaux de guerre réalisée depuis la solution du conflit chilien '. C'est là très certainement un beau geste, mais pour que l'effet en soit bienfaisant et durable, il ne faudrait pas, d'autre part, être acculé à l'emprunt pour combler le déficit budgétaire, comme cela fut le cas relativement au Budget de 1905. Le nouveau Gouvernement a donc la tâche de mener, par la même voie d'ordre et d'économie, sa politique monétaire et sa politique financière, afin que les progrès réalisés d'un côté et de l'autre puissent être considérés comme bien consolidés.

Actuellement la situation monétaire du pays peut se résumer de la façon suivante :

Emissions de Billets faites antérieurement à la mise en fonction de la Caisse de Conversion piastres papier. 300 000 000

Emissions de Billets par la Caisse de Conversion , . . . . piastres papier. 171 905 480

Total piastres papier. 471 905 480

Soit, après réduction en piastres or, un montant de piastres or 207 638 411

1. Au moment où nous écrivons ces lignes, le Fonds de conversion s'élève à 10 millions de piastres or; d'autre part le Gouvernement a décidé d'affecter à ce Fonds l'économie devant résulter delà conversion de la Dette, jusqu'à ce qu'il atteigne la somme de 30 millions de piastres.

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Toutes ces émissions sont aujourd'hui confondues, au point de vue de la valeur légale, et ne k portent même aucune mention distinctive. Elles sont garanties au même titre par l'ensemble des réserves constituées pour la conversion, savoir :

Dépôt d'or de la Caisse de Conversion (11 No*

vembre!905) piastres or. 83 429 911

Fondsde la loi de Conversion (11 Novembre 1905). 10 000 000

Or à la Banque de la Nation (31 Juillet 1905)... 13 548 347

Total piastres or. 106 978 258

La proportion de l'encaisse par rapport à la circulation de billets est donc actuellement de 51 p. 100, ce qui représente une amélioration considérable sur la proportion au 31 Décembre 1904, qui était de 44 p. 100. Mais, de la situation présente au régime de la conversion de droit, il y a encore un grand pas à franchir, et c'est vers cette importante réforme que le pays doit maintenant diriger tous ses efforts.

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