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L'argonaute

Juliette demeura un instant silencieuse, puis de sa voix lasse, un peu voilée, très tendre, elle répondit, abandonnant ses deux mains aux lèvres amoureuses du jeune Russe, assis à côté d'elle sur le sofa :

— Mon cher Otto, votre démarche me touche. Vous ne me déplaisez pas... non, certes, vous le savez bien... Je suis veuve et libre. Nos situations se conviennent, et, vraiment, s'il est deux êtres faits pour se devoir leur mutuel bonheur, c'est nous...

— Alors, vous consentez? palpita Otto, suant d'espoir, en lui dévorant les mains de baisers...

— Non, fit-elle très émue.

Elle se dégagea d'un geste nerveux qui contrastait avec son

L A K (j U IN A L 1 £.

habituelle morbidezza , et laissa tomber de ses belles lèvres cette étonnante conclusion sur la tête du jeune homme :

— C'est à cause de tout ce qui nous rapproche, voyez-vous.

Elle laissa tomber cette étonnante conclusion sur la tète du jeune homme.

mon Otto, que, si vous m'aimez il ne faut jamais plus (jamais plus, vous m'entendez ?) me reparler de ces choses, ni de mariage, ni de passion, ni de rien de tout cela !

Et comme Otto Ouskbelkoff, stupide, ouvrait la bouche pour mendier une explication , elle lui appuya vivement la paume de sa main parfumée sur les lèvresen s'écriant, douloureuse et plaintive :

— Non, non, ne m'interrogez pas. Notre union est impossible. Entre nous il y a l'irréparable. Restons bons amis, comme par le passé. Mon cœur est à vous, votre âme est à moi. C'est tout ce que je puis, tout ce que je dois consentir.

l Anuuwau ijl

Et cela doit vous suffire. Il faut même que cela vous suffise. Autrement, mon Otto, j'aurais le gros chagrin de vous fermer ma porte, à jamais !

Puis, troublée, avec une petite humidité dans ses grands yeux bruns, que veloutaient des lueurs vieil or, Mme Engelmaria se leva pour gagner lentement la porte.

— Juliette ! supplia le Russe, les bras tendus vers elle...

Il n'avait plus ses jambes à lui.

Elle se retourna sur le seuil, pour lui envoyer un baiser plein de tendresse contenue... Mais tout de suite elle esquissa le geste pâle des fatalités inéluctables et des irrévocables décisions, et elle remurmura :

— A jamais...

Foudroyé sur le sofa du salon qu'il ne pouvait quitter, — il n'avait plus ses jambes à lui — le jeune Russe regardait s'éloigner dans le jardin ce divin corps de femme, l'harmonie de ces sculpturales épaules, la souplesse balancée de cette taille fine, fusant comme un col de buire ancienne de la ronde

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amphore des hanches. Elle marchait le long des allées, onduleuse et lente, reprise par cette grâce de lis hrisé, par cet air éternellement convalescent où elle se mouvait, vivait et parlait comme en un nuage d'où elle ne sortait que dans les grandes occasions. Et l'étrange contraste de cet alanguissement valétudinaire avec ce corps de robuste déesse et cette saine beauté de

cariatide n'avait pas été une des moindres fascinations exercées par l'ensorcelante veuve sur le brun moscovite.

Mais, pour l'instant, le brun moscovite restait écrasé sous le poids d'une déception de plusieurs centaines de kilos. Il eut même, à un moment donné, conscience que son âme devait avoir l'aspect d'un chapeau de femme sur lequel un éléphantesque bottom — forcément marital — vient de s'écrouler.

Ce qui lui arrivait là était la chose à la fois la plus extraordinaire et la plus mortifiante qui eût jamais atteint jeune Russe sur un sol ami.

La moins prévue aussi Par la pensée, il se cinémato-

graphia les trois derniers mois... Son arrivée en France, avec l'escadre russe en qualité de correspondant du Vronchia Noi'orod de Saint-Pétersbourg... l'enthousiaste accueil reçu dans quelques familles patriotiques... et comme les lumineux effluves d'un rayon X le pénétrant jusqu'au tuf de l'âme.

L'apparition cathodique de cette adorable veuve.

l'apparition cathodique dans sa vie de cette adorable veuve, un soir de bal franco-russe, dans une maison amie... le coup de foudre renforcé, devenu définitif, à la suite d une seconde rencontre. Et puis, leurs relations commençaient, on lui entrebâillait les portes de cette villa de Bonnes-Grâces, un délicieux écrin de soie dans un nid de verdure, à Villed'Avray, où Mme Engelmaria se réjouissait depuis deux ans du

Otto jouait du violon comme un chef d'attaque de chez Lamoureux.

trépas de son mari, — un fabricant d'irrigateurs auto-électrique à billes et à pétrole avec tuyaux increvables et chambre à air (le tout raccommodable en dix minutes sur routes être grossier qui l'avait rendue abominablement malheureuse. Elle vivait là très retirée entre une jeune bonne, sa sœur de lait, et un vieux domestique qui avait servi ses parents ; elle sortait peu, adorait la musique et la Russie... Otto, élève de Sarasatof, jouait du violon comme un chef d'attaque de Lamoureux. Peu à peu la plus douce des intimités s'établissait entre eux... La cour

discrète et l'amour timide, où toute l'âme slave d'Ouskhelkoff chantait des poèmes, ravissait Juliette... les visites du jeune homme devenaient de véritables séjours. Il avait loué une chambre à Sèvres pour vivre dans son air et arriver plus tôt, le matin...

Cependant, il est matériellement impossible d'assister à des

Cette fois, c'était le Rédacteur en chef lui-même.

fêtes (fussent-elles franco-russes) . sans quitter les genoux d'une femme (fût elle plus russophile que François Coppée) ; quand on n'assiste pas aux fêtes, il est difficile d'en envoyer des comptes rendus quotidiens à un journal, même quand ce journal vous paie pour ça. Or, Otto ne songeait pas un instant à se séparer de celle pour qui il eût, sans hésiter, donné toute la rédaction du Vronchia Pfovorod, avec le rédacteur en chef, le secrétaire de la rédaction, l'imprimeur et même le concierge

du journal. Brusquement, la série de ses premiers envois s'était interrompue. Comme là-bas, on n'y comprenait rien, le secrétaire de la rédaction avait cru devoir télégraphier immédiatement à Otto : «.Pas encore reçu copie renie Longchamps d'avant hier. Pressez.))

— Tiens ! s'était dit le jeune homme, qui ne lisait même plus les journaux français, il y a donc eu une revue avanthier ? » Et il était allé chercher Juliette pour la conduire déjeuner à Marnes, à travers bois. Deux jours après, second télégramme. Comme Otto n'avait envoyé ni copie ni réponse, c'était cette fois le rédacteur en chef lui-même qui s'informait, la trouvant par trop « bien parisienne». C'était sec : Faudrait dire si. oui ou von. roule: envoyer comptes rendus revue, bal et banquet. Enfin, la dernière dépêche était empreinte d'une certaine hauteur: Si foutez de nous, faudrait dire tout de suite. Otto, séance tenante cette fois, avait répondu : Parfaitement. M'embêtez. Démission. — Conclusion à la portée d'un garçon qui avait de quoi se moquer du Vingt-cinq centimes la ligne d'un misérable canard pétersbourgeois.

Alors, en voyant ça, l'escadre russe avait repris la mer.

Ouskhelkoff , lui , était resté à Sèvres, c'est-à-dire à Ville-d'Avray, avec le projet bien arrêté de lancer

11 se leva, très pâle.

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enfin une demande en mariage. Jusqu'ici certains préjugés inhérents à la vie de garçon l'avaient seuls fait hésiter. Mais il y a toujours une heure dans la vie où on se fiche abondamment des préjugés. L'amoureux Otto était arrivé à cette heure décisive,

Puis il retomba assis, très rouge.

nuptiale, — presque auguste — et ordinairement solennelle.

Donc, ce matin-là, il avait supplié Juliette d'être sa femme.

Et voilà ce qu'elle lui avait répondu.. .

Tout à coup, il se leva, très pâle. Puis il retomba assis, très rouge. Le monologue des violentes émotions s'imposait : il le subit, comme vous et moi :

— Donc déjà, murmurait-il les dents serrées... Donc déjà

en vérité, elle est raide !... J'en ai vu de vertes !... Jamais de ce vert-là!... Qu'est-ce qu'elle a? Qu'est-ce cjue ça veut dire? Elle m'aime... Je l'adore... Elle déclare que rien ne s'oppose à notre félicité... Et v'ian ! Elle refuse net... c'est de la folie... de la pure folie... Ou je deviens imbécile, ou c'est elle qui perd l'esprit... Il n'y a pas de milieu.

Mais il n'est pas donné à tout le monde de s'enfermer solide-

Son hâut-de-forme, dont il s'empara, les mains déformatrices.

ment dans un dilemme, fût-il disjonctif. Otto sortit de celui-ci un instant après y être entré : il y étouffait. Et chez lui, subite ment réveillé, le Cosaque du Don faillit annuler tous ceux du Russe poli et allié. A lier, jamais il ne l'avait été autant qu'en ce moment. Il regarda un instant la glace de la cheminée en se demandant ce qu'il allait jeter dedans d'un peu lourd, pour se soulager. Il n'aperçut que son haut-de-forme, dont il s'empara, les mains déformatrices. Mais, au moment d'en faire un

accordéon , plusieurs réflexions parurent l'arrêter. Il serait téméraire et extra-humain d'aflirmer qu'il ne songea pas un instant que ce chapeau était neuf, le coiffait bien et lui coûtait vingt francs chez Harbulot.

Quoi qu'il en fût, il se contenta de le poser sur sa tête. Il

Un grincement de ferrailles le retourna.

était plus calme, car il avait décidément opté pour l'une de deux alternatives, et le Russe galant homme reprenant le dessus, il dit, très haut :

— C'est moi qui suis un imbécile !

Un grincement de ferrailles violemment entrechoquées derrière lui le retourna brusquement, et, sur le seuil, il aperçut le domestique suranné qui avait servi chez les parents de Juliette.

la:rgonaute

ÏS

Ce vieux serviteur était un des plus vieux serviteurs connus. On ne savait plus au juste à quelle époque il était entré comme valet de chambre dans la famille de la jeune femme ; tant ça se

Sa tête déménageait quelquefois.

perdait dans les enfoncements du passé. Il disait volontiers d'un air paterne : « C'est moi qui a élevé Madame. » Ce n'était pas vrai, mais il le disait tout de même, ça le posait... et puis sa tête déménageait, un peu à cause de son grand âge, beaucoup à cause de l'abus des alcools auxquels, depuis cinquante-deux ans, il se livrait avez d'incorrigibles délices. Il était d'ailleurs laid comme Pidcptère lui-même, et sale comme Pyngite, ce Quasi-

modo aggravé de Lassouche. Dans sa face glabre de vieux larbin parcheminé, son œil unique (est-il besoin d'ajouter que ce hideux valet était borgne?) trouvait encore le moyen de loucher, sa jambe gauche était beaucoup plus courte que la droite. En sorte que, la droite étant beaucoup plus longue que la gauche,

II fit trois pas en avant sans coup lance.

il boitait presque aussi bas que la Justice. Il tirait ordinairement gloire de ses infirmités, et, à l'entendre, il avait laissé son œil au siège d'Anvers, et ce qui manquait de sa jambe dans un incendie, en sauvant un enfant. En fait, il était borgne depuis une bagarre dans un cabaret, légalement borgne, et sa claudication ne représentait qu'une chute dans un escalier, un jour qu'il était ivre, tel un Guyot. 11 était menteur, bavard, curieux,

familier, vantard et sardonique comme tous les vieux serviteurs. Juliette, élevée dans le respect des sentiments classiques, ne le gardait que par égard pour ses cheveux jaunes et ses longues années de service, car il n'était plus qu'un embarras dans la

Le ton pisseux des paysages.

maison où son occupation préférée consistait à régler les pendules, ce qui expliquait pourquoi aucune ne marchait.

Prénommé Oscar, de son nom de famille il se nommait Roux; mais son défunt maître, le fabricant d'irrigateurs auto-électriques, naturel fantasque, l'avait surnommé Bignol. Bien que personne dans la maison ne s'expliquât pourquoi, cet étrange sobriquet lui était resté par habitude. On n'avait jamais pu lui

faire quitter une longue rhingrave à larges boutons de cuivre qui lui tombait jusqu'aux pieds comme celles que portaient au temps des berlines d'émigrés, les domestiques de confiance qui accompagnaient leur maitre jusqu'à Goblenlz (10 minutes d'arrêt, buffet).

Seulement, cette houppelande, qui était restée vert olive jusqu'en 1864, affectait maintenant le ton des paysages compris dans le legs Caillebotte.

La coupe militaire et démodée de ce vêtement avait fait nombre de fois prendre Bignol pour l'ancien gardien de la galerie Vivienne ; d'autres personnes s'obstinaient encore à le confondre avec le dernier survivant du carré de Waterloo. Une vaste casquette en cuir bouilli complétait le ridicule de ce costume d'invalo.

Le bruit de vieille ferraille qu'avant même de se retourner Ouskhelkoff a\ait reconnu, c'était le rire d'Oscar. Le jeune Russe n'avait jamais aimé l'attitude, plutôt horriblement sansgêne de ce vieux serviteur. Mais ce jour-là, moins que jamais, il était d'humeur à la tolérer, et ce fut avec une certaine sécheresse qu'il lui demanda :

— Qu'est-ce que vous avez à vous gondoler comme ça, vieille tourte ?

(Comme on a déjà pu en juger, aucune des délicatesses de notre langue n'était étrangère au lettré moscovite.)

Mais Roux, dit Bignol, ne répondit pas. Il fit trois pas en avant — sans coup lancé— posa lentement la main sur l'épaule du jeune homme, qui se recula pour éviter ce contact malpropre, et, désignant la pendule d'un geste décharné :

— Il est dix heures cinq, dit-il de sa voix enrouée que rouillaient toutes les crasses de lalcool. En se pressant un peu, Monsieur peut prendre le train de dix heures vingt-six.

— Qu'est-ce à dire, imbécile?

— C'est-à-dire, répondit le vieillard sans se troubler, que j'ai tout entendu. J'étais dans la bibliothèque, en train de remonter la pendule et vous parliez si haut qu'un sourd lui-même aurait prêté l'oreille. Parole d'honneur, vous m'avez remué. Parfaitement. Il est vrai que, dans les commencements, en vous voyant

Lesjeui es gens auprès dune joiie femme... on ne sait pas au jusfe ce qu'ils veulent.

venir comme ça, j'avais comme un poids, parce que, n'est-ce pas, les jeunes gens auprès d'une jolie femme. . . on ne sait pas au juste ce qu'ils veulent. Ou plutôt, si. C'est-à-dire, non. Enfin, je n'étais pas tranquille. Mais j'ai bien vu tout de suite que Monsieur... Bref, jeune homme, vous avez mon estime. Peut-être auriez-vous aussi bien fait de ne jamais mettre les pieds ici. Enfin, je vous plains. Si ça peut être une consolation, soyez*le. . . et touchez là !

Otto aurait eu plutôt envie de lui toucher le derrière d'une

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botte vengeresse, mais il ne toucha rien ; une idée lumineuse venait de lui fulgurer dans l'esprit. Si cet être grotesque possédait, lui, la clé de l'hermétique refus de Mme Engelmaria! Pourquoi pas? Est-ce qu'on ne voyait pas tous les jours, dans les familles, les vieux serviteurs connaître mieux leurs maîtres et leurs secrets que ces maîtres eux-mêmes?

En proie à cette idée fixe, le jeune Russe, surmontant toutes ses répugnances, finit par prendre la main rubigineuse de l'invalide, et, la voix amicale:

— Merci, mon vieux Bignol. Il n'y a pas de petites marques d'intérêt pour un homme dans mon cas. Son refus m'a ankylosé littéralement. Il est inexplicable et foudroyant. C'est de l'insondable exprimé par de l'inouï. Y comprends-tu quelque chose, voyons ?

— Moi?

— Oui toi, toi qui es presque de la famille, toi qui...

Le vieillard l'interrompit de son ricanement ferrugineux, d'une ironie si informée, cette fois, qu'Otto espérant une révélation, répéta, haletant :

— Y comprends-tu quelque chose ?

Mais brusquement, le défiant serviteur devint froid :

— Rien du tout, fit-il, maussade.

Otto, avec un geste d'accablement, se laissa tomber sur un siège. Bignol le considéra un instant du trou de vrille de son œil vairon, et, résolument :

— Tenez, monsieur, exclama-t-il, j'aime mieux tout vous dire ! . Otto releva la tête, palpitant. Lors, le vieillard lâcha comme

un jet de bouillie :

— Allez- vous-en.

Puis, avec un haussement d'épaules, il clopina jusqu'à la pendule qu'il se mit à remonter avec frénésie, en mâchonnant:

— Tout ça, ça me fait perdre un temps précieux. J'ai encore

six pendules à remonter, moi, monsieur... Seulement, vous auriez beaucoup mieux fait de rester chez vous, parce que voilà une malheureuse enfant qui va se manger le cœur de chagrin de ne pas être votre femme.

Voilà une malheureuse enfant qui va se manger le cieur.

— Mais puisque je la supplie de l'être! gémit Otto dont le crâne éclatait.

— Justement. Ça n'en est que plus pénible pour elle... Tenez sérieusement, allez vous-en. Je connais Juliette. Vous ne saurez rien. Ce qu'elle est « ostinée », c'est à ne pas croire !

Et les incompréhensibles paroles du vieux serviteur étaient.

rythmées par la sèche crécelle de la pendule qu'il remontait toujours, continuant :

— En Russie, peut-être que vousWconnaissez pas cesscrupu-

Otto, espérant une révélation, répéta haletant.

les-là. Mais en France, voyez-vous, les femmes ont souvent des idées à elles. Et puis, il y a l'éducation!... Ah! la société ! Ce sont souvent les religieuses qui leur fourrent toutes ces bêtises-là dans la tête!.., Enfin, vous m'avez compris!

— Mais fichtre non !

protesta le jeune homme.

— Tant mieux! Je préfère ça!

Il eut brusquement la parole coupée par un effroyable grincement métallique qui

. , .;.„ partait de la pendule.

Le grand ressort venait de se casser. x r

pareil au dévidage d'un ruban d'acier sur des dents de scie. Le grand ressort venait de se casser.

— Je m'en avais clouté fit Oscar. Ça n'était pas naturel qu'elle se laisse remonter comme ça sans rien dire.

Et, hochant la tête !

— L'horlogerie est bien tombée, fit-il tristement.

Il tourna le dos et s'éloigna en étirant sa jambe comme un crapaud blessé, en grinçant :

Frémissant, décMé à tous les sacrifices.

— Je vais remonter celles du second...

— Pas encore, cria une voix résolue.

Frémissant, décidé à tous les sacrifices, Ouskhelkoff lui barrait le passage, et lui tendant un billet de banque:

— Je veux savoir, ordonna-t-il... Je veux que tu parles, horrible vieillard! Donc déjà!...

Oscar prit le billet, le regarda, le flaira en le palpant, puis, fixant son petit œil d'éléphant sur le Russe, il se croisa les bras

dans une attitude de défi, que sa lévite rendait impossible à décrire :

— Ah ça! monsieur le baron, cria-t-il, tragique, pour qui donc me prenez-vous?

Et il ajouta, plus familièrement :

— Vous n'avez pas la trouille, jeune homme!

olto pris à la gorge par une forte odeur de rhum.

Puis, brusquement, le ton changé, la voix lamentable, pendant que le parchemin bouilli de sa vieille face d epouvantail se gaufrait d'angoisse, comme un cuir de Cordoue:

— Plus un mot, au nom du ciel, s'écria-t--il. Allez vous-en, vous dis-je! C'est déjà une assez douloureuse situation que la mienne. N'en aggravez pas l'anxiété par des offres réelles. Vous

voulez que je parle? Mais malheureux enfant, savez- vous bien ce que vous me demandez-là? Ma tête, tout simplement ! Mon estomac plutôt. Car, si je parle, oh! je connais madame! c'est le flanquage à la porte, sans phrases? Alors, où voulez-vous que je retrouve une place ? Je suis de 1819, moi, monsieur!... D'un autre côté, si je me tais, je fais le désespoir d'un galant

Vive le Isir'.

homme, et par surcroît, celui d'une femme admirable pour laquelle je nourris des sentiments de mère, oui, monsieur, de mère! Alors que faire? Ah! c'est à s'écraser le crâne contre les murs, tout simplement!

Et, parvenu à ce summum où l'indécision confine à l'épilepsie, le vieux serviteur, qui avait retiré sa casquette en cuir

bouilli, s'envoyait d'énormes tapes sur la tête en s'arrachant quelques rares cheveux.

Otto, pris à la gorge par la forte odeur de rhum que dégageait Oscar, pensa :

— C'est l'attaque, la fatale attaque de delirium tremens !

Il se trompait ; car, tout à coup Oscar, apaisé, replaça résolument sa casquette sur sa tête, se boutonna dans sa houppelande comme dans un parti pris irrévocable, et proféra avec énergie :

— On peut me jeter dans un cul de basse-fosse. Je ne parlerai pas.

Avec une rapidité qu'on n'eût pas attendu duclopinement de sa jambe folle, il gagna le seuil de la bibliothèque. Là, il se retourna, et brandissant sa coiffure, comme un suprême et sympathique adieu au jeune homme, il lança ce cri :

— Vive le tsar !

Et il disparut.

Ce ne fut qu'en regagnant Sèvres, le cœur en trois morceaux, qu'Ouskhelkoff s'aperçut que Bignol avait gardé ses cent francs.

Le champ des hypothèses était ouvert; Otto se garda bien d'y entrer. Il ne s'agissait pas de supposer, mais de savoir. Il chercha. Il alla voir des amis communs, il retrouva d'anciens domiciles de MmeEngelmaria, il fit parler d'anciens fournisseurs, d'anciennes bonnes, d'anciens concierges, il s'adressa à une agence de Célérité-Discrétion. Il reconstitua et fouilla presque heure par heure le passé de Juliette, avec l'acharnement désespéré d'un homme qui redoute, à chaque tournant d'informations, de voir se dresser quelque épouvantable secret. Et il ne

trouva rien, rien que la pure hermine d'une existence immaculée. Il en éprouva comme un affreux soulagement.

La dérivation à la bigarrure des folles amours de villes d'eaux.

Il n'était pas retourné à Bonnes-Grâces, il avait même quitté Sèvres la mort dans l'àme, mais résolument. Ces platoniques

relations qu'on lui permettait de continuer, ce werthérisme sentimental et esthétique qu'on lui offrait en dédommagement de l'union repoussée, sa fierté slave ni sa passion volcanique n'en voulaient. Il y prévoyait trop la torture du rêve émasculé, il voyait s'y dresser le Golgotha de ses désirs crucifiés. Tantale et Abélard mêlés. Il écrivit tout cela à Juliette avec de l'encre

Cette ville recommandée aux personnes qui ne sont pas ennemies d'une étourdissante gailé.

qui pleurait. Juliette lui répondit, le désespoir dans la plume, qu'il avait peut-être raison et que cela valait mieux ainsi.

Il voyagea. Il fit la fête, la grande fête touriste. Il demanda l'oubli à tous les étourdissements de la haute vie cosmopolite et la dérivation à la bigarrure des folles amours de villes d'eaux, il connut l'orgie à Vienne, lord K... à Londres, et des Laure tout court un peu partout. Quant à l'oubli? « Chouya barca, » comme dit la petite Alix du Moulin-Rouge; « il était midi trentecinq, » comme dit une de nos sportswomen les plus répandues.

Depuis cinq mois à peu près il avait quitté Paris, lorsqu'il échoua, épave des tempêtes voluptueuses, à Copenhague.

Qu'il nous soit permis de recommander cette ville essentiellement danoise aux personnes qui ne sont pas ennemies d'une étourdissante gaîté. H v ;i des B'ens rIu' vous parleront de Spa,

L AttUU.X AL l £,

de Vienne, et même de Paris comme villes de joie. Ils n'ont jamais mis les pieds à Copenhague.

Or, c'était précisément dans la capitale de tous les Danemarks, un soir, soir très prolongé, car deux heures du matin venaient de sonner depuis une heure environ. Quelques hommes de marque — de Danemark surtout — appartenant à la meilleure société copenhagaise et plusieurs étrangers de distinction, parmi lesquels Otto Ouskhelkoff, étaient réunis autour des cristaux

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Ouskhelkoff, l'air absent et les yeux lointains.

d'un splendide souper où s'enterrait la vie de garçon d'un aimable secrétaire d'ambassade, le même que notre Emiliennc appela, un jour, si spirituellement : son secrétaire « d'embrassade ». Cette délicieuse petite fête intime et diplomatique battait son plein, mais pourtant — chose étrange! — la gaîté n'avait pas encore atteint ce paroxysme où, la parole glissant à un màchement de jujube, il faut savoir un gré infini au convive qui se contente de vider des saucières dans le piano et de vouloir jongler avec des candélabres allumés. On était décemment pochard, tout l'esprit n'était pas parti avec les bouchons du

I, AKdUiSA L 1 E

Piper-Heidsieck, et quelques lueurs de bon sens jouaient, ça et là, aux quatre coins. Ce qui le démontrait victorieusement, c'est qu'on s'était mis à médire du sexe auquel nous devons à la fois les crèmes du sentiment et les poivres de l'adultère. Les femmes mariées avaient fait sur le tapis une sensationnelle entrée de

11 était spécialiste pour dames.

clowns. On les y secouait de la belle manière. C'avait d'abord été, sur son prochain embrigadement dans la milice jaune, tout un décochement des blagues obligatoires à l'aimable amphitryon qui les accueillit avec un sourire plein de réserve. Quelques réflexions générales, mais incendiaires, sur le mariage,

L'A lui ON Al TE 31

deux épouvantables calembours par à peu près et un mot d'esprit, très cru, venaient de se faire jour. Ouskhelkoff, saris un mot, l'air absent et les yeux lointains, se contentait à intervalles rapprochés d'assécher sa coupe de Champagne et de la tendre à un valet chamarré d'or qui se tenait derrière lui. Il avait un visage immobile, et cependant, la tête commençait à lui tourner. Dans une face de pierre, une gueule de bois.

Tout à coup, une voix sonore et gaie lâcha : — Ecoutez, messieurs, les femmes mariées n'ont pas toujours tort.

Un grand silence stupéfait se fit et tous les regards qui pouvaient encore distinguer se tournèrent vers celui qui n'avait pas craint de faire un sort à ce prodigieux paradoxe. C'était un médecin de la colonie française, le docteur Z... — toutes ses clientes le reconnaîtront — le meilleur élève du docteur Jullien, un tératologue éminent que les indiscrétions professionnelles de ses fins de souper avaient rendu célèbres et faisaient beaucoup demander. Leur saveur venait de ce qu'il était spécialiste pour dames. Il s'occupait aussi des questions d'économie matrimoniale et avait publié une brochure intéressante sur l'acclimata tion de la girafe dans les pays septentrionaux.

— Non, répéta-t-il, sans se laisser intimider par le hourvari des protestations qui commençaient à bouillonner autour de lui, les femmes dans le mariage ne sont pas toujours les coupables. Les hommes non plus, du reste : ce sont certains préjugés stupides qui démolissent certains ménages. On a quelquefois vu des manies ridiculement puériles bâtir l'obstacle entêté où tout un bonheur conjugal est venu s'émietter comme... comment dirai-je? comme... comme ceci, tenez, par exemple...

Il se leva, s'empara d'un saladier en vieux saxe, que bigarrait une salade russe, le balança un instant avec une élégante désinvolture et le précipita avec force contre le mur qui lui faisait face. Nous ne pensons surprendre personne en ajou-

as

tant que le saladier vola en éclats. Alors, mais alors seulement, on s'aperçut que le docteur Z... était un peu gris.

Quelques très jeunes hommes s'esclaffèrent. L'aimable secrétaire d'ambassade trouva peut-être que le docteur, et le saladier, étaient allés un peu loin et que Z... aurait pu se contenter d'une assiette ou même d'une simple comparaison. Mais, en véritable

Le sensitif adorateur de chevelures de femmes

homme du monde, il n'en laissa rien paraître. Seulement, on crut remarquer que la réserve de son sourire diplomatique s'accentuait.

Le docteur, qui s'était rassis avec calme, continua.

— Les exemples abondent. Laissez-moi n'en citer qu'un, parce qu'il est véritablement typique ; c'est le cas d'un de mes anciens clients, du temps où j'exerçais la médecine à Paris. Il

L AKUUiV A L J h

est mort aujourd'hui, mais à cette époque, il épousa une des femmes les plus (moralement et physiquement) irréprochables que je connaisse, une exquise vierge dont la beauté blonde l'avait absolument conquis. Mon client était le sensitif adorateur des chevelures de femmes. La moulure d'or ou d'ébène

Entré dans la nuit sacrée l'âme on rôle. d'un plantureux chignon frappait chez lui, sur un elavier de nerfs spéciaux, y plaquait des accords charmés.

C'est cette étrange passion qui, étendue au cheveu sans distinction de sexe, a engendré le scalp. Or, la jeune personne en question possédait une des plus splendides chevelures qu'on pût rêver. Là où elle paraissait le soir, on aurait parfaitement

pu éteindre les lampes. L'or de son chignon, c'était du soleil. Le médecin fut interrompu par le pleur aigu et vibrant d'un cristal qui se brise : c'est Otto Ouskhelkoff qui, pris d'un soudain intérêt pour l'anecdote contée, venait, d'un coup de coude, en se penchant pour mieux entendre, de casser le verre de

11 en sortit nerveux et agressif.

Bohême de son voisin. L'aimable secrétaire d'ambassade n'avait décidément pas de chance. Son sourire reparut du reste, mais jamais il n'avait été aussi réservé. Un convive, qui avait de l'esprit de midi à six heures, fit même observer à son voisin qu'à ce point là, ce n'était même plus de la réserve, « ça devient presque de la territoriale », ajouta-t-il. Z... poursuivit :

— Mon client se maria, le visage illuminé d'allégresse. Cette passion au seuil de la chambre nuptiale semblait un heureux présage pour la félicité des conjoints. Aussi quelle stupeur chez la pauvre épousée de constater, le lendemain même, la métamorphose la plus radicale chez son mari! Entré dans la

J'étais le médecin de la famille.

nuit sacrée l'âme en fête, il en sortit nerveux, froid, agressif. Huit jours après, l'adorable femme, précipitée du haut de son rêve, dut amèrement regretter sa chambre de jeune fille. C'étaient des scènes continuelles, des querelles germaniques où le mari mettait une sorte de joie féroce à humilier, à faire pleurer la pauvre femme qui, n'y comprenant rien, avait encore la naïve bonté de chercher dans sa conduite des excuses à celle

du malotru. Peut-être n'était-elle pas assez aimable. Elle redoubla de grâce et de prévenances...

Vaine lutte! qui ne servit qu'à le détacher un peu plus d'elle. Petit à petit, l'oiseau faisait son nid... ailleurs. Il découchait Il eut des maîtresses notoires, s'afficha dans les baignoires des petits théâtres avec plusieurs de nos allongées les plus en vue... En même temps que du mari, j'étais le médecin et l'ami de la famille de la femme, à laquelle j'avais eu l'occasion de rendre quelques services. (J'avais été à deux doigts de sauver le père d'une fluxion de poitrine qui, du reste, l'avait vivement emporté et je soignais avec sollicitude, chez la mère, une affection cancéreuse, inguérissable, puisqu'elle en est morte depuis. Il n'en fallait pas davantage pour m'attirer L'entière confiance de la fille). Or, un jour, on sonna chez moi. C'était Mme X... bouleversée, sanglotante. Son mari qui, jusque-là, n'avait répondu que par de dédaigneux silences à ses tentatives pour savoir quels étaient ses secrets griefs contre elle, venait, dans un accès de colère brutale, de les lui jeter à la face dans un langage d'une crudité révoltante. Ils étaient un, ces griefs! Et comme le médecin est le confesseur des âmes endolories, la malheureuse venait me confier sa disgrâce avec l'espoir de m'en devoir le remède.

Figurez-vous donc, messieurs, que, dès la nuit des noces, ce pauvre X... s'était aperçu...

Le docteur s'arrêta, avec un de ces sourires vagues qui cherchent une formule. Ce fut au milieu du plus attentif des silences qu'il laissa tomber cette comparaison imprévue :

— Messieurs, faites appel à vos souvenirs mythologiques?

Représentez-vous Jason ayant tout bravé pour la conquête de la légendaire toison d'or, abordé Colchos après mille périls, vaincu les enchantements, tué le dragon de garde devant la grotte de marbre où il sait qu'est suspendue la nappe aveuglante de la soyeuse fourrure... et Jason n'apercevant tout à coup devant

Et pas la moindre toison d'or. . .

ses yeux ahuris que la blanche nudité, marmoréenne et lisse, de l'antre ensorcelé... Et pas la moindre toison d'or... pas plus de toison d'or que sur la tête de monsieur, ajouta Z... en désignant le crâne d'un petit attaché extraordinaire où se reflétait le lustre, représentez-vous cela, messieurs, et dites-vous bien que cet Argonaute déçu, ce Jason modernisé d'une pointe d'opéra-bouffe, ce fut X!...

Alors, comme pendant tout ce récit, le Champagne n'avait cessé de circuler que pour permettre au johannisberg de faire une royale apparition, oh ! alors, autour de la table, ce fut un indescriptible délire ! Des rires qui n'avaient rien d'humain rythmèrent un formidable déchaînement de cris d'animaux, où dominait la voix de polichinelle du canard sauvage, ce qui, dans toute la Scandinavie, est à la fois un hommage à Ibsen et le dernier degré de la joie nationale.

L'aimable secrétaire d'ambassade lui-même se départit à un tel point de sa réserve qu'il se mit à tapoter, de folle allégresse, l'Hymne guerrier de Fermai sur la pomme d'escalier du petit attaché, plus extraordinaire que jamais dans les tirebouchonnements de son hilarité.

Le dernier degré de la joie nationale.

Un jeune banquier plein d'avenir, au milieu d'une danse de Saint-Guy d'irréductibles gigotements, s'écroula en arrière avec son siège.

Le Docteur, heureux de son succès, attendit patiemment qu'un peu de silence se fût rétabli pour continuer :

— X... avait le respect inné de toutes les traditions. Cette infraction à une Ici élémentaire lui apparut chez sa femme comme une honteuse faillite aux promesse de sa beauté, comme une tare déshonorante qui frappait de nullité tout le reste de ses grâces et la marquait du signe des réprobations définitives. Elle ne devenait plus pour lui qu'une espèce de veau à deux têtes dont l'éloignaient d'invincibles répugnances et d'amàres

rancunes. Et il mourut dans la finale impénitente de sa ridicule aversion, car — est il besoin de le dire? — la science est impins santé contre les féroces plaisanteries de la nature qui s'amuse, et les conseils que je pus donner à la malheureuse, les traitements les plus ingénieux, les neuvaines les plus ferventes, furent autant d'inutiles tentatives.

Les^traitements^les plus ingénieux.

Mais de l'histoire, le plus curieux pour le philosophe, le pire pour la naïve victime d'un pareil ostracisme d'amour, c'est que. n'ayant des hommes que la triste expérience que lui avait faite son mari, elle avait fini, elle aussi, par se croire, de très bonne foi, un monstre, l'exception, condamnée à n'inspirer l'amour que pour le voir se transformer en dégoût à l'heure des divines possessions. Bien que veuve, elle se mit à refuser consciencieusement tous les partis qui se présentèrent, avec l'obstination d'une blessée du mariage peu curieuse de décalquer des secondes noces sur les premières...

— Le nom, donc déjà, le nom! cria une voix qui tremblait un peu.

Et Otto Ouskhelkoff, complètement dégrisé par une vibrante émotion, essayait de refouler l'impatience affolante d'un espoir, brusquement éclos de cette fin récit.

— Comme vous y allez ! ricana le Docteur en se récusant.

Otto le serrait à l'étouffer en l'appelant : « Petit Père »

Est-ce qu'on nomme? C'est bon pour les officiers de santé ça !... Et encore !

— Ce Russe est gris comme un Polonais, lança le petit attaché

Mais Otto, très ressaisi, secoua la tête avec une feinte indifférence :

— C'est précisément, parce que je ne suis pas gris, prononça-

t-il, qu'il m'est bien difficile d'admettre que tout ça soit arrivé. Je ne demandais le nom que parce que je crois à une colossale fumisterie du Docteur.

— Ah ! permettez, s'écria Z... très piqué, je garantis abso-

Le jour mt^rne, il tombait aux pieds de Juliette.

lument l'authenticité du fait et l'existence des héros. La dame vit toujours. Elle habite aux environs de Paris un cottage que vous avez pu voir en descendant de la gare, à main droite, si vous connaissez Ville-d'Avray. Quant au mari, mort l'année dernière, il avait amassé une assez jolie fortune avec uneinven-

tion d'hydraulique intime : l'irrigateur auto-électrique à billes et à pétrole qui a fait une véritable révolution dans le...

Il ne put achever : Otto s'était jeté sur lui, le serrait à l'étouffer, l'embrassait, lui pétrissait les mains en l'appelant : « Petit Père », comme le Tsar...

Et quand Z... ahuri put s'écrier : « Mais c'est un fou !...» — Ouskhelkoff, — sans même avoir pris congé, était déjà loin...

Deux heures plus tard il sautait dans un wagon.

Le lendemain, il arrivait à Paris.

Le jour même, il tombait à Bonnes-Grâces aux pieds de Juliette qui eut le cri des bonheurs retrouvés. Mais que de rose pudiquement répandu quand balbutia sur d'autres lèvres, en un hymne d'amour, le secret puéril qui avait failli les séparer... Et quelle douceur ensuite à apprendre, dessillée, qu'il fallait être un sacrilège fabricant d'irrigateurs à billes pour l'avoir méconnue et désaimée.. .

Le mariage fut célébré le mois suivant, dans la cathédrale de Sèvres. Au retour, les époux emparadisés trouvèrent sur le perron l'affreux Bignol qui se préparait déjà à étendre sur leurs têtes des mains bénédictrices beaucoup plus sales encore que d'habitude.

Otto saisit cette occasion pour lui donner ses huit jours, enveloppés dans une petite rente. Le vieux serviteur ne s'étonna pas, et se contenta de murmurer d'une voix émue où le kirsch pleurait :

— Ça va me permettre de me retirer chez ma vieille mère !

Et ce n'était pas encore vrai : il y avait trente-sept ans qu'il était orphelin.

Grand deuil

Positivement, les amis de M. Dupuis, et surtout Chardonnet, son associé, commençaient à s'inquiéter : sa rétive douleur de veuf, après treize mois, ne faiblissait pas, n'entrait pas le moins du monde dans cette période d'accalmie qui suit d'ordinaire un grand excès sentimental. Certes, Chardonnet avait trouvé correct et naturel le chagrin de son associé lorsque la mort l'avait séparé de la compagne de toute son existence... Mais que diable ! il y a une limite à tout, et après treize mois, il faut que la réaction de la vie commence à batailler contre les souvenirs de la mort, il est temps de se reprendre un peu à l'existence et aux affaires. Et Dupuis ne paraissait pas du tout entrer dans cette phase nouvelle : l'affaissement désolé des premiers mois persistait chez lui avec une ténacité qui, pour être très méritoire — et assez rare — chez un veuf, n'en était pas moins déplorable chez un commerçant. Il refusait obstinément de quitter le grand deuil : il avait fermé sa porte aux amis des anciens jours : il apportait dans les affaires un détachement ruineux et une indifférence coûteuse.

Si

Il était temps — plus que temps ! — de prêcher la croisa de et Chardonnet, résolument, entrant en campagne contre ce veuvage récalcitrant, commença à développer à son ami toute la

Dupuis retomba dans ses idées noires.

théorie des réactifs. Il fut à la fois pathétique et insinuant : il fit successivement vibrer la corde du bon sens, de l'intérêt et de la vieille amitié avec une maestria si persuasive que Dupuis, chez lequel, peut-être, avait sonné l'heure [psychologique, se

laissa, un soir, entraîner dans un restaurant en compagnie de quelques amis triés sur le gobelet.

Le menu, combiné par Chardonnet lui-même, fut un savant menu de veuf à consoler. Le gibier, les écrevisses et le bourgogne, alliés sur lesquels il comptait beaucoup, donnèrent avec un plein succès. Quand on se leva de table, Dupuis, très rouge, proposa lui-même de terminer la soirée dans un café-concert où Chardonnet, rayonnant, s'efforça de le maintenir, à l'aide de boissons variées, mais américaines, dans cet heureux état de douce réaction.

Mais Chardonnet ne savait pas, malgré son expérience de la vie, que l'excès même de ce genre de népenthes en annule l'effet utile et prépare souvent le retour offensif du mal à éloigner. Il l'apprit ce soir-là. Dupuis, allumé, ne demandait pas mieux que d'oublier sa douleur ; Dupuis, gris comme un roman d'Ohnet, retomba dans ses idées noires. Lorsqu'on quitta le café-concert, il pleurait des cocktails et bramait à la lune. La soirée ne pouvait s'achever ainsi, il fallait à tout prix opérer une puissante diversion, et Chardonnet, beau d'implacable résolution, entraîna son lamentable associé dans une maison où il fréquentait volontiers et qu'illustra, depuis, un célèbre incendie.

La maîtresse du lieu était une ancienne femme du monde pour laquelle rien de ce qui est humain n'était étranger. Le visage éploré et le crêpe de Dupuis la renseignèrent autant que les quelques mots à l'oreille glissés par Chardonnet sur les résultats qu'on attendait de cette visite. Elle fut maternelle pour le veuf, le laissa à. loisir épancher sa douleur, et tout en lui essuyant les yeux de son propre mouchoir :

— Mon cher monsieur — fit-elle avec une bonne grâce pleine de tact — nulle plus que moi ne vous plaint et ne comprend la réserve que vous impose votre situation. Mais calmez vos susceptibilités alarmées... Rien, dans ma maison, ne blessera vos

légitimes délicatesses. Rien n'y portera atteinte aux scrupules de votre deuil...

Et, se retournant vers la bonne qu'un signe avait amenée comme Lohengrin :

— Faites descendre la négresse, dit-elle.

Un peu de spiritisme

... Et après avoir vidé sa coupe de Piper-Heidsiek, Cayoux, qui est bien connu à Fontenay-aux-Roses et ailleurs pour la causticité de son esprit fumiste, s'exprima en ces termes :

— A cette époque, j'avais vingt ans et beaucoup plus de cheveux qu'il ne m'en reste, mais j'avais aussi une passion, qui, dès cet âge tendre, commençait à exercer de nombreux ravages chez moi et surtout chez les autres. La mystification était douce à mon cœur; j'avais la déplorable habitude d'aimer rire; et le hasard de relations communes, la fréquentation du même café du quartier-Latin, où je faisais mon droit, m'avaient procuré la connaissance d'un brave garçon à la barbe hirsute qui portait, été comme hiver, un paletot noisette et, l'été seulement, des conserves bleues, larges comme des choses de carafe.

Ce n'était pas qu'il fût myope, mais il était vaguement littéraire et surtout, oh ! surtout! passionnément et sacerdotalement spirite — d'un spiritisme intransigeant et solennel qui n'aimait

la linuunAuiiJ

pas qu'on le blaguât. Je crois me souvenir qu'il s'appelait Girafin. Je l'aimais beaucoup, parce qu'il avait un très bon cœur et une très bonne tête. Il ressemblait un peu à Offenbach. Il professait à mon endroit une estime toute particulière, et, en mon honneur, déboutonnait volontiers son cerveau d'hermétiste, car il avait entrepris ma conversion.

Ce n'était pas là pourtant une œuvre fort aisée : en fait d'esprits, j'ai toujours préféré ceux d'Alfred Capus ou de Pierre Veber à ceux du D1' Croocks, bien que ce dernier en aitplusieurs, tandis que les premiers n'en ont qu'un par tête.

J'étais le tonneau de Danaïdes où ses arraisonnements s'engouffraient, mais d'où ils fuyaient sur cette pente de scepticisme qui a toujours été une des dominantes de mon caractère. Je me bornais généralement à lui répondre :

— Mon cher ami, à votre âge, Urbain Grandier était mort et vous êtes le Siéyès d'une reconstitution mort-née. Vous avez été manifestement oublié par votre siècle. En 1400, vous auriez peut-être été Faust : en notre siècle d'ocarinas et de cinématographes, vous n'êtes que le petit Faust... Et encore!

Ces réponses-là ne le décourageaient pas : il s'entêtait (et il m'embêtait) avec une ténacité d'apôtre. — Au point qu'un jour, pour m'en débarrasser et, sans la moindre préméditation, je tiens à vous l'affirmer, j'acceptai de l'accompagner à son domicile où, avec quelques amis, il devait procédera des expériences médiumnitiqnes.

La réunion d'initiés se composait de deux messieurs, « personnalités très en vue dans le monde hermétique » m'annonça Girafin, l'un très grand et l'autre très petit. Ce qui me frappa, c'est que c'était le petit qui était maigre et le grand qui était gras. Le petit, hirsutement moustachu, ressemblant avec son masque osseux et ses sourcils circontlexes, à une réduction verticale de Don Quichotte. L'autre, beaucoup plus moderne, était

chauve comme feu Siraudin et rouge comme feu tout court, portait un monocle d'or et ventripotait comme un bonze chinois. D'ailleurs, on voyait tout de suite à leur air compassé, que ces

La réunion d'initiés se composait de deux messieurs.

gens-là n'étaient pas venus pour s'amuser. Ils me saluèrent avec une politesse froide. — Je tombais au milieu d'un commencement d'action sur le monde invisible : on avait roulé au milieu de la pièce un guéridon sur lequel était posée une règle de bois

noir destinée, comme me l'expliqua l'excellent Girafin, à permettre aux esprits ambiants de répondre aux évocateurs.

Deux coups pour dire : « Oui » ; un coup pour dire : «Non ». Je crus pouvoir me permettre d'insinuer qu'un téléphone eût peutêtre été très en situation, mais la façon dont le petit Don Qui ehotte me regarda ne me donna pas l'envie de risquer une seconde plaisanterie. Et j'allai m'asseoir dans un coin, en priant ces messieurs de vouloir bien faire tout à fait comme si je n'étais pas là.

Alors, le bonze chinois, très solennel, fit deux pas vers le guéridon, en ôtant son monocle, et d'une voix légèrement impérieuse, quoique pleine de convenance, jeta, en fixant sur le petit meuble un regard magnétique, cette phrase de cirque :

— Etes- vous prêt?

Peut-être eût-il été plus logique de demander : « Etes-vous là? », car, dans le silence sépulcral qui suivit la question, la règle sembla mettre une certaine coquetterie à rester immobile. Alors Don Quichotte s'avança à son tour, et d'un ton plus impérieux encore, quoique toujours plein de convenance.

— Esprit présent, dit-il, pouvez- vous entendre et voulez- vous répondre ?

Silence partout. 11 était indiscutable que « l'Esprit » y mettait quelque mauvaise volonté. Alors, feu Siraudin regarda Girafin qui regardait Don Quichotte qui déclara tout net :

— 11 n'y a pas assez de projection sur le plan astral.

— Penh! fit Girafin rêveur... Avec un esprit inconnu, où estil, le plan astral ?

En effet, où était il ? Je fis des yeux le tour de la chambre pour tâcher de découvrir où diable cet étourdi de Girafin avait bien pu le poser, pendant que celui-ci s'écriait :

— Peu importe. Il suffira, je l'espère, de concentrer toute notre puissance de volition pour. . .

— Concentrons, messieurs! interrompit avec autorité le petit Don Quichotte, lequel, décidément, devait être un gradé dans l'armée occultiste.

Et tous les trois, penchés sur le guéridon, les yeux fixes, pri

— Concentrons, Messieurs!

rent la position du spirite qui concentre. Girafin avait l'immo bilité inspirée d'un visionnaire. Le Bonze risquait des gestes de magnétiseur; quant à l'autre, il était violet, les cordes de son cou se tendaient à se rompre, les yeux lui sortaient de la tête, la sueur lui perlait aux tempes. Ah! les politiciens qui essaient depuis si longtemps, mais en vain, d'opérer la concentration

L,AttUUlNAU lii

auraient pu venir le chercher : en voilà un qui savait concentrer ! Pourtant, la règle n'avait pas même un tressaillement.

Alors, en les regardant, je ne sais quelle idée saugrenue, quelle folle araignée de ma passion mystificatrice se mit à tisser sa toile dans ma cervelle! Je me levai et je dis, du ton respectueux d'un adepte de quatrième ordre parlant au grand Albert, mais avec une papelarde perfidie :

— Pardon, Messieurs, mais il me semble avoir lu, dans un savant traité du Docteur Damain... sur la matière, que parfois, la lumière peut influer sur la nature essentiellement capricieuse des Esprits.

Cette observation parut frapper l'adjudant de l'occultisme, il se tourna vers moi en s'épongeant, et avec condescendance, comme si ce mot rachetait mon inconvenante allusion au téléphone :

— C'est exact, dit-il ; l'éminent spirite ajoute même qu'un jour, impatienté par l'obstination d'un Esprit à garder le silence, il renversa sa lampe d'un coup de poing et que, dans l'obscurité, l'esprit se révéla immédiatement avec une intensité de manifestations très particulière...

— Si nous essayions ? murmura le crâne de Siraudin. Et, brusquement, il éteignit la lampe.

Alors, oh! alors, ce fut inexprimable. Cela commença par une tempête de coups de règle sur le guéridon ; le guéridon tomba, la règle sauta en l'air, les pincettes entrèrent en danse, un fauteuil alla tomber dans les jambes des trois spirites épouvantés... Durant un instant, la chambre de Girafin ne fut plus une chambre : elle fut l'armoire des frères Davenport,et comme pour corser encore le fantastique de la situation, la pendule se mit à sonner minuit éperdument.

L'Esprit, — le mien surtout, — se révélait dans ce qu'on est

convenu d'appeler les « grands prix » ! Girafin, affolé, bondit sur les allumettes...

Quand la bougie éclaira la chambre, je sentis peser lourdement sur moi les regards de Don Quichotte et de Siraudin, qui ne me parurent qu'à moitié dupes des candeurs hypocrites de mon immobilité... Mais ce qui fut à la fois mon châtiment et ma récompense, ce que je n'oublierai jamais, ce qui me donna du bonheur et du regret pour toute une semaine, — ce fut le mot de l'honnêle Girafîu. Ah ! il ne soupçonnait pas, lui, il ne doutait pas, lui ; sa foi robuste l'illuminait d'une joie transfiguratoire... Et il fut grand, quand se tournant vers moi, avec une auréole dans sa barbe thaborique, avec l'accent enthousiaste et triomphal d'un fanatique qui vient de démolir les derniers boulevards du Doute, il me dit simplement :

— Eh bien, mon cher enfant, croirez-vous, maintenant?

Les Poules

Piétinant une route beauceronne, longue et plate comme Yvette Guilbert, mais moins gaie, mon régiment traversait des plaines dont la monotonie, pour tous navrante, ravissait le seul capitaine de Camas, heureux de retrouver dans ces mornes solitudes un peu de son bien-aimé Soudan: « Et ces meules mon cher, voyez donc! Tout à fait des cases de nègres ! »

Ces chers souvenirs d'Afrique ne l'empêchaient pas de veiller au grain: détaché sur la gauche avec sa compagnie vers un village entrevu au loin, le capitaine se constitua une avantgarde spéciale, sous mes ordres s.'il vous plaît; et nous voilà partis à travers les terres labourées, laissant derrière nous la division qui déjà diminue, s'imprécise, et. bientôt, ne semble plus qu'un long serpent noir allongé sur la route où il soulève des nuages dépoussière gris, lourds, laids.

Halte à trois cents mètres du village ; je recommande la prudence à mes six hommes, car il ne s'agit pas de se faire pincer par les hussards (en grandes manœuvres, la crainte de la cavalerie est le commencement de la sagesse) ; puis nous repartons pour reconnaître les chemins, les issues... Tout à coup un

J« reomm uide ia prudence à m es hommes.

galop sonore avec des cliquetis d'armes, un tourbillon de dolmans bleus, des sourires moqueurs; l'escadron, qui s'était caché dans un pli de terrain, nous enveloppe; nous sommes prisonniers.

On nous conserva deux jours, — mes hommes très indifférents, moi un peu vexé. — deux jours pendant lesquels, ne tou-

chant pas de vivres, il nous fallut consommer le bœuf bouilli de Chicago et les tablettes de café qui fondent clans l'eau chaude comme du savon; puis le général, en sa clémence, ordonna de nous renvoyer à notre régiment, et je repartis avec ma demidouzaine de libérés, sûr d'être blagué par le capitaine et vaguement inquiet de n'avoir plus de vivres de réserve. Mais, bah! trois étapes seulement...

Lugubre, l'arrivée au gile, dans la brume. Sensation de fatigue et comme de défaite ; il tombe sur nous une rosée d'ombres mouillées, cependant que l'écho régulier de nos pas se prolonge très loin, par delà les champs frais labourés jusqu'à l'horizon où agonise un restant de coucher de soleil. Quelques paysans, laissant ouvertes leurs portes qui découpent sur le sol des carrés de lumière, nous entourent, nous écoutent, la mine hostile, répondent à peine, avares même de leurs paroles, que le régiment passé la veille a tout pris, qu'il ne reste rien à manger, rien, rien ! Mes hommes s'assombrissent. Alors quoi? dîner par cœur? Quel métier! Soudain, une voix rassurante me grasseyé dans l'oreille, tout bas : « Ayez pas peur, mon lieutenant, y a du bon ! » C'est Sallaux, un qui la connaît, intelligent, débrouillard et tire-au-flanc, Feri rentrem comme l'a surnommé son « double », qui a des lettres.

Aussitôt une appréhension me trouble. Que va-t-il inventer encore? Quelle subtile chaparderie? Je devrais m'interposer. Les paysans ne pardonnent pas la razzia, et s'empresseraient de faire passer devant le conseil de guerre ce pauvre diable au ventre creux s'il leur avait fait tort d'une miche. Mais le temp.3 presse, il faut dîner, je remets à plus tard les discours moralisateurs que je veux tenir à Sallaux, dit Feri ventrem pour éviter tout désagrément à cet enfant de la nature, doué d'instincts pareils aux miens, et supérieur à moi en ce qu'il ne tente pas de leur résister.

Dans la ferme à Gourou, où je m'installe, je reçois un accueil plutôt froid. Et toujours le même refrain : « Rien à manger; les soldats d'hier n'ont rien laissé, rien. » Mon insistance ne peut vaincre la douceur obstinée et sournoise du propriétaire; pour-

Je reçois un accueil plutôt froid.

tant, comme je parle de réquisitionner, j'obtiens à grand'peine du pain bis et du fromage blanc. Evidemment, j'aimerais mieux du pain blanc et du fromage bis, mais le dieu des armées (Sabaoth) ne m'a pas en sa sainte garde; je mange, de mauvaise humeur, tous mes mouvements suivis de l'œil par le fermier Gouron qui, sans doute, craint que je ne vole ses couverts d'étain. Sallaux a disparu ; son absence m'alarme.

Tout à coup, au dehors, éclatent des appels de volaille en

détresse, des lamentations de poule égorgée. Mon hôte saute sur la porte, se précipite. Encore un coup do mon lascar, je le parie. Il finira à Biribi, ceSallaux ! Justement, Gouron revient, entraînant le coupable, avec des clameurs; il écume: « Je le tiens, voleur, bandit; voyons, mon lieutenant, il l'a sous sa tunique, ma poule, ce brigand-là! » Très sec, j'ordonne: « Lâchez cet homme ». L'homme est lâché, je regarde l'homme avec inquiétude; l'homme, qui a pourtant bien l'air de cacher quelque chose sous son vêtement, garde une mine assurée, réjouie même ;et quand le fermier, de ses mains tremblantes de colère, veut le déboutonner, le fouiller, a l'homme » se tord de rire:

— Finissez donc, vieux farceur, vous me chatouillez! Quand je vous dis que je l'ai pas, votre poule!

En effet, Gouron n'a rien trouvé et reste stupéfait; c'est delà sorcellerie, pour sûr:

— Mon lieutenant, il l'avait, ma poule. Quand je suis arrivé sur lui, il était en train de l'étrangler. Vous avez entendu comme moi, j'ai pas rêvé!

— Mais sacrée tête de boche, s'écrie Sallaux, tout illuminé de jubilation, c'est moi la poule! Ecoutez ça !

Et aussitôt, avec un art parfait, une sûreté d'exécution à tromper un coq, Sallaux imite la poule :

— Tenez, la voilà qui se promène: coo-ot coo-ot... elle pond; cot, cot, cot, codekl... quelqu'un entre, elle a peur: cot, cot, cot, cot, cot.. . ; je la prends parle cou: cooâk cooâk; maintenant je l'étouffé sous ma tunique: oâk.., oâk... Et on peut voir, j'ai les mains vides. Je vais pourtant pas passer au conseil rapport à ce que je sais imiter la poule! Faut-il te faire aussi le cochon d'Inde à présent?

Et Sallaux imite le cochon d'Inde. Toute la ferme est sur pied. Il imite aussi l'âne, le veau, à ravir. Le fermier ne se tient plus

de joie, rit à casser les vitres et connaisseur, déclare que rien ne vaut l'imitation de la poule. De sorte que Sallaux doit recommencer la poule pour la mère Gouron, puis pour la fille, puis pour le gendre qui revient des champs. Une grosse gaieté emplit

Sallaux imite la poule.

la ferme, Gouron en liesse sort des victuailles insoupçonnées ; au dessert, il débouche une fine hou teille. Je me sens un peu humilié d'être, malgré mon galon de sous-lieutenant de réserve si inférieur à Sallaux qui, lui, sait imiter la poule, et dont les talents de société nous valent un dîner de choix.

Le lendemain, dès la pointe du jour, au moment où nous partions, le fermier Gourou, qui avait convoqué des voisins supplia Sallaux d'imiter encore une fois la poule. L'autre, après s'être fait prier (ces artistes!), finit par consentir. 11 feignit d'entrer dans le poulailler, de saisir un des plus beaux chapons, de le fourrer sous sa capote et de se sauver avec son butin vers ses camarades. C'était inouï de vérité ; on entendait les râles étouffés, les battements d'ailes sous le vêtement. Les voisins pleuraient de rire, le fermier se tapait sur les cuisses : « C'est encore mieux qu'hier! Sacré farceur, va! »

On bissa, le triomphateur s'exécuta de bonne grâce, répéta la scène, rentra dans le poulailler, etc., etc. Et l'imitation était de plus en plus saisissante de vérité. Enfin, après un dernier coup devin blanc, nous partîmes.

Or, le soir, à l'étape, Sallaux me servit une fricassée succulente.

— Où as-tu pris ça?

— Dans le poulailler du fermier Gouron, ce matin, vous savez bien.

— Comment ! je sais bien ? Tu as volé des poules?

— Jamais de la vie, mon lieutenant.

— Ah ! à la bonne heure! Alors, tu les a achetées?

— Achetées? Vous ne voudriez pas, mon lieutenant! Mais rappelez-vous, au moment de partir, il m'a dit: « Fais-moi la poule ». J'y ai fait. J'y en ai même fait deux. Il n'a vu que du feu

— Mais, sacré filou...

— Voyons, mon lieutenant, vous êtes témoin que c'est malgré moi. Mais il voulait, il voulait absolument ; alors, pour ne pas le contrarier... »

J'éprouvais un vif mécontentement mélangé d'une furieuse envie de rire. Qu'est-ce que vous auriez faite ma place? Moi.

je ne lis rien du tout. Et Sallaux, dit Feri bentrem, resta impuni.

Plus tard, je crus devoir conter la chose au capitaine de Camas. Il m'écouta sans mot dire; puis :

— Mon Dieu, au Soudan, je ne dis pas; mais en France... Après tout, bah! nous figurions l'ennemi!

Le Réveille-Matin

Jusqu'ici tout le monde a pris — et vous, n'est-ce pas? comme tout le monde — le réveille-matin pour une petite pendule à sonnerie, idoine à éveiller, à l'heure voulue, les personnes endormies. Eh !bien, ce n'est pas cela du tout, et je me considérerais comme le dernier des Mohicans, si je ne mettais mes contemporains en garde contre ces préjugés d'un autre âge. Le réveillematin est une fumisterie, dont l'idée première n'a pu naître qu'un soir d'ivresse, dans le cerveau déséquilibré d'un horloger en délire pour la plus grande mystification des masses matinales, mais naïves. La peinture avait créé le trompe l'œil, lorsque l'horlogerie, qui n'a même pas l'excuse d'être sa sœur, éprouva le besoin de créer le trompe-l'oreille. — Peut-être va-t-on penser, après cette déclaration sans ambages : « En voilà encore un qui se croit plus malin que les autres! » — Loin de moi cette prêtent tion, ma modestie bien connue et la vérité grelottante me fonmême un devoir de confesser que je fus aussi bête que tout le monde le jour où j'entrai, poussé par la fatalité, dans la bou-

tique d'un horloger — dont je veux taire le nom à cause de sa famille — avec le projet, malencontreux mais bien arrêté, d'acheter un réveille-matin.

Je venais, au petit «cinq heures» d'Emilio délia Suda, d'être présenté au directeur d'un grand quotidien financier très en

Le directeur d'un grand quotidien linancier

vue qui me voulait du bien, et après un quart d'heure d'entretien — avec cette familiarité pleine de rondeur qui est une de ses forces, — cette ventripotente et providentielle célébrité m'avait déclaré : — Ma parole d'honneur, mon cher ami, vous m'allez, il y a très longtemps que je vous suis, et je vous trouve très fin « de tout. » Il n'y a pas à dire, vous avez le mot. Il y en a, parmi vos confrères, qui ont l'idée, d'autres la forme, la grande

majorité, rien du tout. Vous, vous avez le mot, et je suis entièrement convaincu qu'avec un peu d'habitude, vous arriveriez à me bâcler des premiers Paris Financiers étincelants... Si, si, insista-t-il en me voyant légèrement suffoqué par l'inattendu de cette induction, et je serais réellement enchanté de vous attacher à mon journal. Je veux précisément lancer très prochainement, en première page, un article touffu et documenté sur le chemin de fer transméditerranéen projeté entre Marseille et Alger. C'est une affaire colossale, et personne ne peut me traiter la question comme vous.

— C'est que je manque peut être un peu de données, hasardai-je...

— Précisément, me répondit-il avec cette finesse à la Ville messant qui est une de ses séductions. Il me faut des hommes nouveaux. Après une causerie d'un quart d'heure avec moi, vous posséderez à fond l'affaire. Venez donc après demain fumer un panatellasà la rédaction, voulez- vous ?. .. seulement, venez de bonne heure, vers huit heures du matin... Je suis tellement pris ! . . .

Moi aussi, j'étais pris, pris d'un délicieux vertige. La porte d'un pareil journal ouverte, c'était l'avenir me faisant des grâces. Et, en quittant ce salon, je marchais luxueusement dans mon rêve étoile. Seule, m'embarrassait un peu l'heure matinale du rendez-vous : car (je vous le confesse tout à fait entre nous, et il est inutile d'aller crier ça dans les ambassades) je me lève rarement avant l'aurore.

Et notez, qu'en dépit d'un proverbe trop répandu, mais grotesque, je ne m'en crois pas moins vertueux pour cela : car l'Aurore est une bien vieille demoiselle, et vous ne me ferez jamais croire qu'éprouver quelque plaisir (?) à voir une vieille fille sortir du lit soit la conséquence nécessaire de la vertu. Une jeune, ah! je ne dis pasl

Quoi qu'il eu soit, l'achat d'un réveille-matin et le choix d'un appareil sérieux et sûr s'imposaient, car j'ai le sommeil tenace. L'horloger chez lequel j'avais pénétré en rentrant chez moi, hocha la tête d'un air compétent.

— Je vois parfaitement ce qu'il vous faut, me dit-il avec un

La porte d'un pareil journal ouverte, c'était l'avenir me faisant des grâces.

aimable empressement. Nous avons précisément un système qui éveillerait un sénateur pendant la discussion de la loi sur les sucres. C'est une invention américaine toute nouvelle que je me permettrai de recommander tout particulièrement à Monsieur. Il ne sonne pas.

— Mais alors. . .

— La sonnerie, continua le négociant, est avantageusement

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remplacée par une griffe d'acier qui, à l'heure indiquée, s'abat sur le dormeur cl le secoue, avec violence, tandis qu'une deuxième griffe rejette brutalement les couvertures sur le pied du lit. En même temps un mécanisme ingénieux fait sortir du corps de pendule une série de cris d'animaux, choisis parmi les plus bruyants et admirablement imités. Le tout marche à l'électricité, et nous ne vendons l'appareil que cinq cents francs, tout posé... c'est pour rien.

— En effet, répondis je, et si dans les douze francs, vous aviez une réduction...

L'horloger me toisa, et son empressement descendit immédiatement à 14° au dessous de zéro. Il reprit, avec une légère nuance de dédain :

— Avec ces prix là, nous retombons nécessairement dans le modèle à sonnerie. Monsieur préfère l il la disposition genevoise ou la disposition américaine? Dans la première, le mouvement est indépendant de la sonnerie; dans la seconde...

— Autant que possible, interrompis-je, je voudrais un appareil à disposition de usted.

— Je crois qu'il ne nous en reste plus pour le moment, répliqua-t-il avec l'aplomb d'un commerçant que rien ne peut démonter.

L'appareil que je rapportai chez moi était un m alarm » américain à répétition avec clic, déclic et reclic, et résolu d'en faire l'essai, je le montai sur une heure matinale. L'expérience fut plus et mieux que concluante, car le lendemain je fus réveillé en sursaut par la plus stridente des sonneries... et un spectacle étrange s'offrit à mes regards pétrifiés : sur la tablette de marbre de ma table de nuit, mon réveille-nintin, emporté par le tropplein de ses propres vibrations, décrivait de fantastiques arabesques avec une vertigineuse rapidité, se livrait sur ce skalingring uni, à une orgie de surprenant patinage — pareil, avec sa

panse arrondie de métal, à quelque monstrueux scarabée, crissant, sonnant et bourdonnant sans pouvoir prendre son vol... Il le prit pourtant, car au moment où, affolé par cette vrillante sonnerie qui ne s'arrêtait pas, j'étendais le bras vers l'infernal engin, il dépassa son champ d'évolution et tomba. J'espérai un instant que cette chute allait faire cesser l'épou vantable carillon qui transformait ma chambre en bureau de chef de gare... Je connaissais mal la solidité des ressorts améri-

cains, car, à peine sur le parquet, il y reprit sa course insensée, — timbrée serait plus juste, — se heurtant à tous les pieds de meubles, qui se le renvoyaient comme une toupie hollandaise.

Je sentais l'épilepsie monter... quand enfin, il s'arrêta net, à bout de carillon.

Deux heures plus tard, en sortant de chez moi, je trouvai sur

le seuil de sa loge, ma concierge, qui m'en veut depuis que j'ai refusé de lui faire servir à l'œil un abonnement au Rire. Elle fut donc enchantée de m'apprendre que mon voisin du dessous s'était plaint de l'inintelligible hourvari fait au-dessus de sa tète... Et comme elle ajoutait en goguenardant: «C'était comme un bruit de sonnerie et de griffes sur le plancher »... beaucoup inoins pour fournir une explication que pour plonger cette antipathique femelle dans l'abîme de toutes les stupeurs, je répondis, l'air dégagé :

— Oui, oui, je sais, c'est un serpent à sonnettes qu'on vient de m'envoyer de Java...

Et je gagnai la rue, très digne. Mais le soir, avant de me mettre au lit, j'eus soins de ne donner qu'un tour discret à la clé de mon « alarm » après en avoir fixé l'aiguille sur six heures . . .

Les heures qu'on dort passent vite, mais je n'eusse jamais cru en avoir dormi plusieurs, lorsque mon engin tinta discrètement et m'éveilla. Je n'attachai d'ailleurs aucune importance à cette remarque, je m'habillai et partis.

Je trouvai mon directeur dans son cabinet de travail, la pipe aux dents et en bras de chemise, ce qui, par 3 degrés au dessous de zéro, ne laissa pas que de me surprendre un peu. Il vint à moi, les mains tendues, le sourire aux lèvres.

— Je ne vous attendais guère avant sept heures, me dit- il...

— Quelle heure est-il donc? fîs-je inquiet.

— Il est à peine quatre heures dix, me répondit il, en désignant un cartel Louis XV; mais, qu'à cela ne tienne, j'aime l'exactitude, même dans ses excès. Asseyez-vous donc.

Je m'affalai dans un fauteuil, ne comprenant plus rien aux mœurs de mon réveille-matin, pendant qu'il m'expliquait pourquoi je le trouvais debout à pareille heure. L'existence d'un journal aussi financier que le sien, était fatalement la proie de

toutes les sollicitations, et c'était pour couper court aux visites importunes, qu'il faisait de la nuit le jour, qu'il cuisinait de minuit à huit heures du matin, avec sa rédaction, le numéro qui ne devait paraître qu'après la Bourse.

— Elle est bien bonne, n'est-ce pas? exclama-t il en finissant.

Et il eut le rire plantureux et bon enfant que devait avoir le père Dumas, quand il en avait dit ou entendu une ((excellente.))

avait l'air de fumer dans un réveille-matin

Mais je ne l'écoutais plus : mes regards venaient de rencontrer sa pipe, que je n'avais pas encore remarquée, et ne pouvaient s'en détacher : le fourneau de cette pipe, chose étrange! portait sur sa surface cylindrique un cadran et deux aiguilles... En sorte qu'il avait l'air de fumer dans un réveille-matin...

— Ah! vous regardez ma pipe, dit-il en remarquant la fixité quelque peu hypnotique de mes regards... Elle est très curieuse, n'est-ce pas? Elle me vient de Mamers...

— De votre... !

Il pouffa d'un rire qui ressemblait à une sonnerie, m'envoya sur le ventre une tape familière et s'écria :

— Vous êtes très amusant !

Puis, subitement très calme, il reprit, paternel:

— Tenez, mon cher enfant, depuis notre première el dernière entrevue, j'ai beaucoup pensé à vous, et puis, j'ai vu diverses personnes qui vous sont tout acquises.

Pas plus tard qu'hier, la reine de Westphalie me faisait de vous

un inoubliable éloge et puis Chincholle vous veut du bien.

En sorte que plus j'y songe, et moins je puis trouver quevotre place soit dans les colonnes d'un journal...

— Hein ! m'écriai-je inquiet.

Il tapa sur son bureau et poursuivit, huilant par degrés.

— Elle est ici, votre place... à ce bureau, comme secrétaire de la rédaction... avec 900 francs d'appointements par mois... Oui, Monsieur,... Et n'ajoutez pas un mot ou je vous les donne par jour ! ! !

— Ah ! c'est trop, m'écriai-je étranglé par une joie qui me précipita sur sa main avec un geste à la Mélingue

Au même moment, je m'éveillai dans mon lit, que je

n'avais pas quitté, avec, au front, une bosse que je n'avais pas en m'y couchant, car je venais de me la procurer en me jetant contre le mur de ma ruelle. Tout cela n'était qu'un rêve. comme on chante au moins une fois dans tout opéra-comique qui se respecte. Ce qui l'était beaucoup moins qu'un opéra, c'était le sentiment de l'horrible réalité qui me reprenait: c'était le jour, entrant chez moi à larges nappes comme pour bien m'informer qu'il devait être fort tard; c'était mon cynique

réveille matin qui marquait effrontément six heures, l'heure à laquelle il devait me réveiller, et qui avait trouve très drôle de s'arrêter une seconde avant; ce fut enfin l'entrée familière

Ce fut l'cnln'-c familière do lu more Casimir.

de la mère Casimir, ma femme de ménage, deux lettres à la main,... pendant que j'enfilais mon pantalon.

Quand elle m'apprit qu'il était midi cinq, je luttai contre l'évanouissement. Mais l'espoir — cet espoir affolé de la dernière heure que connaissent bien les joueurs et les amoureux — me redressa, précipita ma toilette dans la hâte fébrile du banquier qu'attend le train de Bruxelles. Peut être pouvais-je

encore rencontrer mon Directeur de grand quotidien financier et saurais-je lui faire agréer mes excuses !

— Monsieur a acheté ça ! exclamait cependant Mme Casimir qui venait d'apercevoir mon réveille-matin. J'en ai un tout pareil. Ils sont excellents.

— Ne dites jamais ça, veuve Casimir, criai-je furieux. Je traînerai ce marchand devant les tribunaux. On ne se fiche pas

d'un honnête homme à ce point .Cet homme est la honte de

l'horlogerie franco américaine Donnez-moi les deux lettres

que je vois dans vos mains...

Elle se décida enfin à me les tendre, en grommelant :

— Il y en a une, la bleue, qui a été apportée, y a pas une beure, par un groom tout doré...

La première — la blanche — était un congé en règle signé de mon propriétaire qui ne pouvait, écrivait-il, garder plus longtemps, dans un immeuble tranquille, un dangereux loca taire, assez imprudent et assez dédaigneux des sécurités ambiantes pour se livrer en chambre à l'élève des serpsnts. Je reconnaissais là la main de mon ignoble concierge.

La seconde, sur papier d'azur en effet, dégageait unparfum de violette qui, amalgamé au souvenir du groom galonné, me fit espérer un instant que quelque femme du monde, séduite par un de mes derniers articles... Je ne m'arrêtai du reste dans l'oasis de cette pensée flatteuse que le temps de décacheter... Et quand j'eus parcouru l'azur du papier satiné, je m'écroulai sur mon lit défait — beaucoup plus défait que mon lit — au milieu des ruines de mon avenir de journaliste d'affaires, brisé dans l'œuf par ce poulet.

Il était de mon Directeur, et voici ce qu'il contenait :

Monsieur, « Je ne suis pas Louis XIV. Aussi n'ai-je pas failli attendre : j'ai

attendu. J'ai attendu jusqu'à neuf heures dix : ce que je n'ai jamais fait pour personne. Le peu d'empressement que vous avez mis à répondre à de cordiales avances ne me laisse que le regret de vous les avoir faites. Aussi bien, à tout prendre, et après réflexion, étiezvnus un peu novice pour imposer au public une affaire aussi sérieuse. Le transméditerranéen réclame pour porte-paroles un homme dont la grave autorité influe sur le lecteur et dont la compétence dans les hautes questions de science pratique soit au-dessus de toute discussion: je viens de confier l'article à Alphonse Allais.»

La Complainte de l'Omnibus

Il y avait une fois une bonne grosse fille en cheveux nus et en tablier blanc qui attendait l'Omnibus — l'Omnibus Bastille- Wagram au coin de la rue Rambuteau et de la rue Beaubourg.

A son air ingénu et à ses joues d'api, on s'apercevait bien tout de suite qu'elle était de la campagne où l'on ne connaît guère les usages de Paris — et que même, elle était depuis peu dans Paris — dans ce Paris où l'on ne connaît pas assez les usages de la campagne.

Il y avait une l'ois une bonne et grosse fille qui attendait l'omnibus.

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