L ' A R G ( » XA U T E
Et l'Omnibus passa. Et, chose étrange! il n'était pas complet. Et la grosse fille ne fit môme pas signe an cocher, car elle avait une àme simple dans un corps souple. Et elle s'élança d'un seul bond sur la plate-forme en marche — sur la plate-
Et l'omnibus passa.
forme en marche qui plia sous le poids — sous son poids de robuste vierge agricole qui a toujours joui d'une conscience tranquille et d'une forte nourriture.
Elle pénétrait déjà, naïve, dans l'intérieur, quand la main du conducteur s'abattit brutalement sur son bras. Et une voix lui cria très rude, comme toutes les voix de conducteurs depuis la
grève — depuis la grève et même bien avant!... « lié, là-bas ! Vous croyez donc qu'on monte comme ça ? Faut descendre ! »
Et ce fut tout ce qu'il lui dit et il le lui dit, parce qu'il y a rue de Rambuteau un bureau d'omnibus à deux pas de la rue Beaubourg et qu'il est interdit aux conducteurs d'admettre des voyageurs en vue d'un bureau d'omnibus.
... Et l'Omnibus n'était pas complet. Et elle n'avait pas même l'ait signe au cocher!
dette rude voix dans son oreille et cette brutale main sur son liras émurent fort la pauvre fille. Et ce fut rougissante qu'elle demanda: « Pourquoi, Monsieur, qu'y faut que je descende?» — Elle demanda cela, lilialement ébahie, avec une voix candide et douce — avec une de ces voix très douces et très polies qu'on ne rencontre plus" guère qu'en province — et encore chez les fortes femmes !
Mais le conducteur, un natif de Ménilmontant, se fichait pas mal des voix de province, et, pour toute explication, il cria furieusement : « Fout descendre, qu'on vous dit!... parce qu'on ne monte pas comme ça et que je ne connais que le règlement ! »
Il le connaissait, en effet, le règlement, parée qu'il était conducteur, et que si les conducteurs ne le connaissaient pas, ce n'est pas les contrôleurs qui le leur apprendraient... Mais elle. elle était servante et ne le connaissait pas, le règlement! Et puis...
Et puis, cette rude voix dans son oreille et cette brutale main sur son bras avaient fort ému la pauvre fille.
Et tout à coup, de rouge qu'elle était, elle devint écarlate —
L A 11 Ij V .\AL It
car. brusquement elle venait de comprendre, ou plutôt, elle venait de ne rien comprendre du tout, mais elle croyait avoir compris.
C'est pourquoi, les yeux baissés, dans une inexprimable confusion, elle balbutia : « Faites excuse, monsieur, je ne savais pas, moi... »
Et, plus vite qu'elle n'était montée, elle sauta sur le trottoir, avec la précipitation d'une femme publiquement outragée qui veut dérober sa honte. Et au lieu de descendre vers la station, elle remonta au contraire vers le Marais.
Au petit trot de chasse — sans oser lever les yeux — comme en hâte d'échapper — tels des trognons de pomme — aux rires stridents des « Parisiens » de l'Omnibus — (de l'omnibus, où, d'ailleurs, personne ne riait et où pas un voyageur n'était peutêtre Parisien).
Et voilà pourquoi, de rouge qu'elle était? elle continuait à devenir écarlate, car, brusquement, elle venait de comprendre !
Alors, elle regagna, haletante, la lointaine maison de ses bons maîtres — et d'une seule haleine, elle grimpa au sixième — dans sa chambre — dans sa modeste et virginale chambre de bonne — de bonne à 2o francs par mois, le sucre et le café compris.
Et elle en redescendit, peu après, rassérénée et plus hardie — sans son tablier blanc — pavoisée de sa robe de sortie et fleurie de son chapeau des grand'messes — de son chapeau des grand'messes, aux camélias d'azur, si petit, que sur sa face départementale et vermeille, on eût dit un myosotis poussé sur un soleil levant.
Et avec confiance, avec toute la confiance de son âme blanche, elle s'en fut redessiner ses naïves attitudes au coin de la rue
Beaubourg, bien certaine que, cette fois, on la laisserait, sans avanie et comme une personne naturelle, monter dans ces omni-
Pavoisée de sa robe de sortie.
luis de Paris, ousqu'on refusait les bonnes en cheveux nus et en tablier blanc !
Car c'était cela, ce n'était même que cela, la douce primitive, qu'elle avait démêlé dans le verbe équivoque du brutal conducteur, — et c'était pour cela, ce n'était même que pour cela, qu'elle avait regagné la lointaine maison de ses bons maîtres — et d'une seule haleine, grimpé dans sa modeste chambre de lionne — de bonne à l'ô francs par mois, le sucre et le café compris.
Ironie des Choses
Sunt lacrijinw rerutn.
(wr.i.iu.
Ce fut, ce soir-là, sur le perron du Vaudeville, après une repré sentation de Monsieur le JKrectetir, <{iic je rencontrai mou vieil ami Trigoncau qu'au collège nous avions surnommé Céphale, peut-être à cause de la forme un peu isocèle de sa lèle, peut être à cause de l'acuité serpentine de son regard, peut-être par suite des affinités mystérieuses qui existent entre certains noms et certains surnoms. Il est bien évident, par exemple, que si vous avez un ami qui s'appelle Lavillette. votre premier soin, en rentrant chez vous, sera de le surnommer Saint-Sulpice. Vous seriez bien embarrassé de dire pourquoi. J'ai jeté, dans le temps, quelque éclat dans ce genre de sport. Ainsi, j'avais fait, lors de la dernière exposition, la connaissance d'un vieil orphéoniste de province que j'avais surnommé Calalin Escasse. Personne ne comprenait le mot de cet étrange baptême. C'était bien simple
pourtant : de son vrai nom, il s'appelait Tanval, et habitait, dans le Lot le bourg de Cruchat. Alors, après : Tanval, à Cruchat (Lot), Calafin-Escasse me paraissait tont indiqué. Permettez-moi de vous faire observer, chère lectrice, qu'il ne fallait pas être le premier venu pour avoir trouvé ça. Du reste, je poursuis, car ce n'est pas pour faire mon propre éloge que mon éditeur me paie, — avec une parcimonie toute princère, je dois l'avouer. Donc, au collège, ce brave Trigoneau avait une tête triangulaire. Depuis, il l'a gardée, et cela ne l'a pas empêché de faire son chemin. C'est aujourd'hui une des personnalités les plus courues de ce qu'Alexandre Dumas a appelé si justement le demi-monde scientifique.
— Eh bien, lui dis-je en passant mon bras sous le sien, très amusante, n'est-ce pas mon vieux, la comédie de Bisson et de Carré... un peu chargée, peut-être...
Il me jeta à travers ses lunettes le regard aigu du savant qui a fouillé la vie et me répondit froidement de sa voix de scalpel :
— Mon cher, en fait d'administration, on ne charge pas, on constate. L'étonnant personnage que nous venons de voir évoluer le long de ces trois actes, n'est pas sensiblement plus drôle que certain fonctionnaire de ma connaissance, et je vais te conter une édifiante histoire, si tu n'es pas trop pressé d'aller dormir et, surtout, situ m'offres, dons un établissement honorable, quelque boisson essentiellement française.
Trigoneau a toujours été l'ami de Déroulède : aussi, au café du Helder où je m'empressai de le conduire, contempteur des lawcnbrau et des cocktails, se fit-il servir un verre de bordeaux brûlant, qu'il additionna lui-mèriie d'épices variées, non sans avoir fait jurer au garçon que le citron et la canellc venaient de nos colonies.
Et quand il eut vidé la moitié de ce breuvage national, satisfait sans doute du parfum patriotique qui s'en dégageait, il eut
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ce rire particulier et dangereux qui est une de ses originalités les plus puissantes. — On entendit s'échapper de sa bouche un sifflement de fusée rayant l'air : puis, autour de ses lèvres, ce fut un clapotis pareil à un plongeon de grenouilles affolées, et cela vint mourir dans sa barbe en friclic-frichite de fer rouge violemment trempé dans l'eau.
Ce rire, qui est bien connu sur le boulevard, et que le regretté Daubray a essayé, mais en vain, d'imiter, y a été la cause invo-
Ce rire a été la cause involontaire d'acci dents sans nombre.
lontaire d'accidents sans nombre. Il a jeté le désarroi dans plus d'une station de fiacres et le trouble dans quelques familles de passants.
Dans le café, des regards décontenancés s'étaient levés sur nous. La caissière aussi s'était levée, fort ému,
L ftnUUl^ALIt
Mais Trigoneau, très blasé sur ces manifestations habituelles, plein de dédain, d'ailleurs, pour la stupeur des foules (ceci est un alexandrin que je recommande aux jeunes poètes), com mença avec le plus grand calme l'histoire suivante :
— En ce temps-là (je ne parle pas d'hier), j'étais simple expéditionnaire dans l'administration où, de 10 à 6 heures, je fournissais pour 100 francs par mois d'additions et de copies. Ce n'était pas cher : au prix où est la margarine, avec beaucoup d'ordre, très peu d'appétit et quelques emprunts, on arrive quelquefois, avec 1,200 francs par an, à se priver de tout. C'était mon cas. De plus, j'appartenais à un service de comptabilité, ou plutôt d'incompatibilité absolue avec les confections littéraires que j'ambitionnais de bâcler pour les petits journaux sans prétention. Or, il arriva que, dans un établissement annexe, un vieux bibliothécaire, qui servait l'administration depuis quarante-huit ans, rendit son rond de cuira Dieu. Cette vacance m'ouvrait de vastes horizons : j'avais toujours caressé d'un œil d'envie cette précieuse sinécure où de substantiels repas littéraires me semblaient assurés. Je me mis donc, sans tarder, à tirer quelques sonnettes influentes et mon odyssée finit par aboutir, avec une chaleureuse recommandation du sénateur Z..., dans le cabinet d'un haut fonctionnaire, dont dépendait en parti ma nomination; on m'avait affirmé en haut lieu qu'il pouvait tout et quelque chose de plus. Apparenté au garde des sceaux, il. tutoyait la Cour de Cassation et déjeunait souvent avec le Conseil des ministres, bien qu'en général on n'ait besoin du conseil de personne pour accomplir cette importante formalité. C'était ce qu'on appelle volontiers une grande figure administrative. Aussi ne te caeherai-je pas que je demeurai quelque peu désillusionné lorsque je me trouvai en présence d'un tout petit homme grisonnant, tout en ventre, avec une face apoplectique et pas plus de cou qu'un crabe : la tête dans les clavi-
sfJ.
cules, les clavicules dans le thorax, le thorax dans l'abdomen... Je ne sais si je me fais bien comprendre?...
— Admirablement, répondis-je. C'est ce que mon ami,
L'a tout petit homme grisonnant, tout en ventre.
l'esthète Cayoux a si joliment défini : un monsieur qui se télescope.
Trigoneau reprit :
— Je me remis un peu en songeant que ce tassage était dû, sans doute, au poids des hautes responsabilités administratives. Et puis, ses bons gros yeux dorés de terre-neuve m'inspiraient confiance. Il y avait du sauvetage dans ces yeux-lù.
Son abord fut d'ailleurs d'une urbanité qui, après lecture de
Si L'ARGONAUTE
la lettre du sénateur Z..., devint tout de suite presque paternelle. Avec une rondeur, qui devait avoir passé de son ventre dans son allure par endosmose, il m'adressa quelques questions sur mes antécédents et parut s'intéresser prodigieusement à mes débuts dans l'art.
Il adorait la Muse; plus jeune, il avait même, me dit-il, porté le mousquet dans l'armée des bardes (!) et, à plusieurs reprises, il m'appela son « cher Monsieur Frissoneau. »
— Trigoneau, rectifiai-je sans amertume, le cœur dans la voix.
— C'est ce que je voulais dire, sourit il. Excusez-moi si je confonds! J'ai tant de demandes et je reçois tellement de personnes! Et il me donna l'assurance presque formelle qu'il m'obtiendrait mon idéal bibliothécariat, malgré les nombreuses compétitions qui avaient surgi.
— Je ferai tout ce que je pourrai, termina-t-il, en me tendant cordialement la main pendant que je me levais en balbutiant toute ma gratitude... Oh ! ne me remerciez pas encore! Attendez l'événement... Mais ayez bon espoir, mon jeune ami, très bon espoir...
Et, tourné d'un seul bloc de tout son corps en futaille, vers l'huissier apparu, (c'était le seul moyen qu'il avait de tourner le cou) :
— Veuillez reconduire M. Grifoneau, lui dit-il.
Ah! il n'avait décidément pas la mémoire des noms, ce haut fonctionnaire... Mais qu'importait à ma joie!
Je regagnai ma rue avec la démarche bondissante et ailée p'un jeune dieu plein d'avenir. Comme je trouvais l'humanité fraternelle, la vie bonne, les femmes jolies! J'éprouvais l'impérieux besoin de serrer quelqu'un sur mon cœur et peu s'en fallut que je ne demandasse à une plantureuse nounou, qui me regardait traverser un square, la permission de l'embrasser sur les deux joues.
— Sacro-saints enthousiasmes-] interrompis-je. Ils ne sont accessibles qu'à l'âge tendre et bête où l'on n'a pas encore analysé l'eau bénite de cour. Je vois poindre d'ici le dénouement de ton aventure ; ton fonctionnaire ne tint aucune de ses promesses.
— Pure calomnie ! protesta Trigoneau. Et puis, ce ne serait pas drôle. 11 les tint toutes, rubis sur l'ongle avec une célérité si extraordinaire en administration que moins de quinze jours après cette entrevue, je recevais un pli officiel contenant un mot de mon haut personnage et l'arrêté qui me nommait!... Seu lement...
— N'achève pas, m'écriai-je, j'ai compris-... 11 s'était trompé de nom !
Mais Trigoneau secoua la tête, les sourcils au zénith et les yeux fulgurants d'un tel sarcasme jubilatoire qu'il me rappela Méphistophélès à l'acte de la sérénade, et, lentement, il laissa tomber ses mots :
— Tu ne comprends rien du tout. 11 ne s'était pas trompé de nom. C'était bien moi qui étais nommé...
— Préfet?
— Gardien du passage Yéro-Dodat! !
Et, sans me gâter d'aucun commentaire l'exquise saveur de ce délicieux petit poème administratif, mon ami commanda deux nouvelles consommations et se renversa sur la banquette avec un second éclat de ce rire de rêve qui cabre les femmes et évanouit les chevaux.
Les OEufs
Comme vous, comme moi, comme Louis XIV, et comme feu Toupinel, M. Jérôme Gautrelle avait deux ménages, et vivait en bon ménage avec tous les deux.
Chaque matin, il s'arrachait aux bras légitimes de Mme Eu phémie Gautrelle, quittait les hauteurs de Puteaux les-Koses où la paix de son foyer s'abritait dans une villa en briques réfrac taires, et fdait à Paris, par le train de 8 h. 47. Jusqu'à 3 h. (io de l'après-midi, il lisait son journal derrière un guichet, au bureau du contentieux de l'Assurance contre le Funiculaire ; puis le cœur reprenait ses droits, la passion l'emportait sur le devoir, et Batignolles Clichy-Odéon vers la joie, je veux dire, 123, rue Fontaine, au domicile de M"' Ida, chanteuse de genre au Cochon bleu, qui lui prodiguait les pires ivresses jusqu'à (î heures moins 12, moment précis où Gérôme aspirait à des cendre. Ida se rhabillait, alors; le couple pécheur s'installait dans un tiacre (ses 8,400 francs d'appointements, permettaient
au chef du contentieux cette vanité) et chaque soir, espérant des lendemains épiques, M. Gautrelle embrassait à 27 minutes d'intervalle M1" Ida qui l'avait reconduit à Saint-Lazare et Mme Gautrelle qui l'attendait à la gare de Puteaux.r C'est ainsi qu'il avait
Ce coupable bonheur avait deux ans.
su mettre d'accord le mensonge social et le développement libre de son Moi ; c'est ainsi que son cœur double s'enflammait alternativement au foyer conjugal et à l'incendie de l'adultère.
De même que le siècle, à la naissance de Victor Hugo, ce coupable bonheur avait deux ans, et rien ne l'avait encore troublé.
quand un vilain soir, Ida (durant l'accalmie) enjoignit à M. Gautrelle de se mettre en quête d'une demi-douzaine d'œufs pour le lendemain soir. Le médecin la mettait au régime (neurasthénie, surmenage, dame ! ) et ordonnait des œufs frais ; mais les crémeries du quartier ne fournissant que des coques où croupissent des poulets mort-nés, Ida comptait bien que son petit Jérôme lui rapporterait de la campagne de beaux œufs gros comme ça, des vrais (ce disant, l'alliciante créature tapotait le crâne déjà administratif de M. Gautrelle).
Le chef du contentieux à l'A.C.L.F. promit tout ce qu'on voulut et partit, le cœur plein d'espoir en de vagues récompenses... Mais hélas ! la recherche des premières causes et des premiers principes peut passer pour un jeu d'enfant, auprès de celle d'une demi- douzaine d'œufs frais dans la circonscription de Puteaux les-Roses. Après avoir erré deux heures à travers les rues de cette industrielle banlieue, après s'être heurté au scepticisme ironique de deux ou trois honnêtes crémiers qui accueillirent sa demande par un sourire de compassion, et au tranquille cynisme de tous les autres qui lui jurèrent sur leur honneur n'avoir jamais vendu que des œufs du jour, M. Gautrelle regagna son domicile conjugal, bredouille. Le lendemain soir, Ida l'accueillit aigrement, encore qu'il lui apportât les 289 fr. 95 du terme. «Ce n'est pas pour ta galette que je t'aime, déclara la noble fille, en serrant l'argent dans le secrétaire que lui avait offert M. Gautrelle lors de la 100° de Paris en caleçon, mais, penser que lu me refuses de satisfaire un tout petit caprice 1 » Et elle pleura comme une vigne.
M. Gautrelle se perdit en explications désespérées. En vain il tenta de consoler Ida, en vain il se montra d'une galanterie agressive, il se heurta à une lin de non recevoir très nette et regagna Puteaux le cœur lassé de tout, même de l'espérance. Justement, ce soir-là, tandis qu'ils s'attardaient dans la salle à
L'ARGChXAUTE
manger, Mme Gautrelle attira l'attention de son mari sur la fraîcheur exquise des œufs que la bonne leur avait servis. A cette remarque, un sourire machiavélique entr'ouvrit silencieusement la bouche de Jérôme — en dépit du proverbe, un sourire court fort bien sur deux lèvres à la fois — il s'avisa que \fme Gautrelle, dans tout l'éclat de sa trentaine blonde, était fort
En vain il se montra d'une galanterie agressive.
avenante encore, et lui déclara que ce n'était pas seulement la
fraîcheur des œufs qui l'avait frappé
A l'aube, laissant Euphémie goûter un repos bien gagné, M. Gautrelle descendit au jardin, pénétra sournoisement dans le poulailler, fit sa récolte... et tout l'après-midi, ses collègues du bureau se demandèrent ce que pouvaient bien receler les poches du pardessus de Jérôme bossuées de suspectes rondeurs.
Lorsque, vers 4 heures de l'après-midi, il déposa aux pieds d'Ida sa demi-douzaine d'œufs irréprochables, l'entresol de la rue Fontaine se transforma en succursale de la Tour de Neslc, les tentures étouffèrent des bruits de baisers reconnaissants, et, M. Gautrelle ayant manqué le train rentra chez lui avec une heure et demie de retard.
A quelques jours de là, comme M. Gautrelle, après le dîner conjugal, se préparait à passer dans son cabinet de travail, pour y fumer sa pipe en lisant le XXIV0 tome des Mystères du Peuple, Euphémie, d'un geste gentiment autoritaire lui ordonna de s'asseoir, et, la voix pleine de mystère :
— Jérôme, je crois que nous sommes volés!
— Volés, et par qui mon Dieu ?
— Je l'ignore, reprit la vigilante épouse, mais il est sûr que, depuis trois jours, la bonne ne déniche plus que deux œufs chaque matin au lieu de sept ou huit que nous avions jadis... <;a n'est pas naturel.
— Mais, chère amie, risqua le coupable et astucieux Gautrelle, si nous n'avons plus autant d'œufs, c'est sûrement parce que les poules ne pondent plus...
Cette explication, pourtant niaise, ne parut pas convaincre Euphémie qui hocha la tête sans répondre, si bien que, la nuit venue, M. Gautrelle n'osa pas descendre au jardin, de peur d'éveiller de nouveaux soupçons. Aussi, quand il arriva rue Fontaine, les mains vides et le cœur plein d'amour, il fut reçu comme le serait un romancier naturaliste par le Souverain- Pontife. Ida déçue ne voulut rien savoir. Pour comble de disgrâce, le docteur 0. Seultanl qui vint lui rendre visite, la gronda eu présence de Jérôme, prédisant à l'indocile cliente
que si elle s'obstinait à ne pas suivre ses conseils, il ne répondait plus de rien. Puis il se retira après avoir de nouveau prescrit un régime austère. « Et surtout des œufs frais, beaucoup d'œufs frais ! » clamait sa voix professorale dans la cage de l'escalier.
— Tu vois, Jérôme, je ne le lui ai pas fait dire !
— J'entends bien, mais comment veux-tu que je me procure des œufs frais, maintenant que ma femme s'est aperçue hier soir de la disparition...
— Ça n'est pas mon affaire, arrange-toi , seulement pas d'œufs frais, pas de dessert; c'est entendu, n'est-ce pas?
M. Gautrelle voulut protester, au moins par gestes. Mal lui en prit la scène devint très pénible. Ida, furieuse, lui représenta qu'il avait cinquante ans, trop de ventre, pas assez de cheveux, et lui reprocha même de tromper M""- Gautrelle, insinuant qu'à la place d'Euphémie, elle se serait déjà vengée depuis longtemps. Le chef du contentieux, très digne, crut devoir rappeler à son irascible interlocutrice, que c'était lui qui l'avait mise dans ses meubles pour l'arracher à la vie fatigante du Mou lin -Rouge et à la recherche tic l'inconnu. Vivement offensée par le reproche de ce bienfait, Ida ne se (ît pas faute de déclarer qu'elle n'avait jamais été embarrassée pour trouver une position, et que justement, elle était sollicitée depuis un mois par un sénateur qui lui avait proposé de l'installer dans le quartier Marbeuf.
C'était plus que ne pouvait en entendre M. Gautrelle; il se retira en maudissant la corruption du régime parlementaire.
ha semaine s'écoula, sinistre. M. Gautrelle s'abstint de retourner rue Fontaine, et put ainsi constater qu'il n'avait
L'AKUUJNAU 1K
jamais tant aimé Mlle Ida que depuis qu'elle l'avait mis à la porte ; sa villa, son potager, sa femme, tout l'importunait, il ne se souvenait plus de sa pipe d'écume, et Médor, son chien oisif, avait oublié sa voix. Muet et sombre, il vouait aux gémo-
11 se retira eu maudissant la corruption du régime parlementaire.
nies le morticole qui avait inspiré à Ida cette inassouvissable passion pour les œufs frais. En son injuste rancune, il n'épargnait pas Mme Gautrelle, qui chaque matin, s'applaudissait naïvement de la fécondité recouvrée des Grévecceur, il jaunissait, il prévoyait le moment où allait lui devenir indispensable
l'usage de l'eau de Vichy qui décolore le petit Chablis familial, et lui donne un goût d'encre, il abondait en réflexions arriéres, sur les joies ridiculement insuffisantes de l'homme, sur son bonheur taciturne et toujours menacé.
Le samedi suivant, comme il se dirigeait, au sortir de son bureau, vers la gare Saint-Lazare, en méditant sur la décevante disproportion des effets et des causes, il se heurta violemment le genou contre un de ces paniers dont les commerçants bien parisiens se plaisent à encombrer les trottoirs. « Tout n'est que heurt et malheur ici-bas », murmura-t il. Et machinalement il considéra l'obstacle qui venait de le rappeler à la triste réalité : c'était, remplie d œufs et surmontée de la traditionnelle pencarte: œufs frais du jour, c'était une manne qui telle, jadis celle du désert, précieuse aux Hébreux l'emplit d'allégresse.
— La voilà, la solution, la voilà bien, s'écria joyeusement le chef du contentieux avec cet involontaire souvenir des intonations de Dupuis dont si peu de Français peuvent s'abstenir. Et, en coup de vent, il entra dans la boutique où il échangea 1 fr. 20 contre une demi-douzaine de ces œufs providentiels dont le marchand n'hésita pas à lui garantir la fraîcheur, impudemment.
Rentré chez lui, son achat dissimulé dans les poches d'un mac-farlane pendu au porte-manteau, Jérôme Gautrelle montra pendant le dîner une gaieté enfantine — sa belle humeur des jours de gratification. Euphémie ne reconnaissait plus en cet allègre mari celui qui depuis huit jours marchait tout vivant dans un cauchemar peu étoile. Elle se réjouissait de le posséder, ainsi transformé, la journée entière — car il va sans dire que M. Gautrelle chaque dimanche déjeunait à Puteaux, et passait la journée auprès de sa femme. Les époux se couchèrent de bonne heure, et Jérôme fournit à sa conjointe quelques raisons de faire la grasse matinée...
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Le passage de l'express de G heures 27 du matin coïncidant avec la diane claironnée canoniqucment par les deux coqs de la basse-cour réveilla le chef du contentieux que ses tortueux pro jets avaient empêché de céder à un sommeil très profond. Il enjamba délicatement ftïme Gautrellequidormaità poings fermés, descendit à pas de chat, prit dans la poche de son pardessus les « o^ufs du jour » achetés à Paris la veille, et s'introduisant subrepticement dans le poulailler, les substitua à ceux frais pondus, qui arrondissaient leur blancheur mate sur une couche de paille; lors, fier de son succès, il glissa son heureux larcin dans la poche entrebâillée du pardessus qu'il retourna contre le mur de l'antichambre, puis il remonta prendre sa place légitime auprès de la confiante Euphémicqui n'avait pas remué un doigt, et reprit son somme.
Tout en déjeunant vis-à-vis de sa femme dont les jolis yeux trahissaient une lassitude heureuse, M. (îautrelle s'exaltait à part soi à l'idée de la réception qui l'attendait rue Fontaine, quand il fut tiré de sa rêverie par un cri perçant d'Euphémir qui venait d'enfouir le bout de son nez rose dans la cassure d'un œuf à la coque.
— Mais c'est épouvantable ! cet œuf sent le pourri à plein nez ! tenez, Jérôme, flairez plulôt !
Et elle fourra le comestible suspect sous le nez de son mari désemparé.
M. (Iautrelle dut convenir que l'œuf exhalait une odeur d'hydrogène sulfuré plutôt fâcheuse L'omelette au sucre leur ménagea aussi une déception. Euphémie constata dans ce traditionnel entremets dominical un goût obscur; Euphémie devint nerveuse ; Euphémie écouta avec une défiance maussade son mari lui déclarer qu'il devait, le soir même, prendre part à un banquet donné par la Voltairienne du x\v o/rvondissem&M pour protester contre la banqueroute de la science; Euphémie, en
conduisant son mari à la gare, s'étonna de le voir emporter un pardessus d'hiver malgré la chaleur étouffante; M. Gautrelle dut insister sur la fraîcheur des nuits ; il partit en proie à de vives inquiétudes.
Une odeur d'hydrogène sulfuré plutôt fâcheuse
Mais l'accueil qu'il reçut rue Fontaine éclaircit ses idées noires. La joie d'Ida devant les six œufs fut d'un enthousiasme assez démonstratif pour lui faire oublier tout. Le récit de son expédition nocturne obtint un succès énorme. Ida déclara qu'il n'y avait que son petit homme pour en trouver de pareilles. Son hilarité fut si vive que son peignoir glissa de l'épaule. Le
l, a n ij i.» a .\ l i r.
chef du contentieux se fit un devoir de mettre la dernière main à ce suggestif désordre, et il put se féliciter d'avoir enfin retrouvé l'équilibre de ses bonheurs parallèles.
La visite matinale au poulailler se renouvelait régulièrement, et M. Gautrelle vivait confiant sur cette équivoque, lorsqu'un soir, en rentrant à Puteaux, le cœur tout plein d'Ida reconquise, il aperçut sa femme qui, appuyée sur la barrière du jardin, l'attendait dans une attitude évidemment hostile, les narines palpitantes, les sourcils froncés, la gorge haletante et cambrée. Le chef du contentieux inquiet, arbora un sourire de commande.
— Monsieur Gautrelle, lui jeta brusquement Euphémie, vous me cachez quelque chose !
— Aïe ! pensa-t-il ça tombe mal ; Ida vient de m'annoncer qu'elle est guérie de son appétit d'œufs frais ; un jour de plus, et tout rentrait dans l'ordre.
Cependant son visage reflétait un douloureux étonnement, et ce fut d'un ton de reproche affligé, qu'il répondit à Mme Gautrelle, doucement :
— Moi, vous cacher quelque chose? mais vous n'y songez pas, Euphémie !
— Alors, que signifie ceci, demanda l'épouse irritée en ouvrant ses petites mains que remplissaient deux œufs dont la coque portait cette inscription au crayon bleu : 0.20 centimes.
— Que voulez-vous que je réponde, fit M. Gautrelle écrasé
par l'évidence, je constate le fait mais je ne comprends
pas !
— Ah ! vous ne comprenez pas, repartit Mme Gautrelle la voix déjà faussée par les larmes. Eh bien, moi, j'ai peur de trop
ci7
comprendre Depuis quinze jours, je m'aperçois que les
œufs ont un goût insupportable, et, quoi que vous disiez, ça n'est pas clair! Qui me prouve que ce n'est pas vous qui emportez nos œufs frais dans ce Paris. (Ici, Mme Gautrelle
Et pour les donner a qui ? à des créatures, peut-être.
montra le poing à la silhouette lointaine de la Tour Eiffel) et pour les donner à qui ? à des créatures peut-être. ...
Cette insinuation s'acheva en sanglots, M. Gautrelle comprit qu'un coup d'audace pouvait seul sauver la situation, et, attirant sur son cœur la pauvrette qui résistait à son étreinte :
— Ecoute, chérie, la tutoya- t-il Je vais tout t'avouer !
m LAHUUAAIU-
— Ah ! gémit Mme Gautrelle j'avais deviné juste vous me
trompez et tu l'avoues, malheureux !
— Mais, laisse-moi donc m'expliquer, supplia le chef du contentieux dont la voix se faisait troublante et persuasive. Eh bien ! oui, là, c'est moi qui apporte ces œufs que tu trouves si mauvais, je te voyais si triste depuis que les poules ne pondaient plus, que j'ai voulu te consoler à tout prix. Alors, chaque soir j'achète à Paris des œufs que je glisse au petit jour dans le poulailler et cela au risque d'attraper un de ces rhumes de cer veau qui ne pardonnent pas. Tu as mal interprété cette attention, ajouta-t-il amèrement et tu m'accuses d'une infamie
Ah ! tu me rends bien malheureux !
Et Jérôme s'écroula sur le banc de la tonnelle en portant un mouchoir à ses yeux parfaitement secs.
— Tu as fait cela! s'écria la gentille Euphémie en se laissant tomber de joie sur les genoux du Machiavel de Puteaux. Pauvre chéri ! Et moi qui le soupçonnais ! Faut-il être bête, mon Dieu !
comme si ces femmes-là se contentaient d'œufs frais mais.
j'étais donc folle !
M. Gautrelle triomphait modestement. Elle leva sur lui se< beaux yeux humides, et, encore secouée de petits sanglots :
— Jérôme, mon petit jojo, demanda-t-elle anxieuse, me pardonneras-tu jamais ?
Le chef du contentieux ne répondit qu'en serrant contre sa poitrine la trop confiante Euphémie ; et, toute confuse et reconnaissante, la petite Mme Gautrelle comprit qu'elle était pardounée.
Quelques Voyageurs de ce temps
« Les voyages déforment la jeunesse» a proféré un joyeux sage, qui l'eût été davantage encore, s'il eût signalé combien, en revanche, les voyageurs savent << déformer » les voyages! Victor Hugo me le disait presque chaque jour ' : « Dans le mot Touriste, n'oublions pas qu'il y aie mot Tour ! » C'est qu'en effet, au fond de tout voyageur, veille un illusionniste, toujours — prêt à vous faire prendre le Pirée pour un homme la Râpée pour une femme, et, peut-être même, le Petit-Montrouge pour un enfant. Il ne faut pas gratter beaucoup Stanley pour trouver les Isola.
Sans tutoyer de Brazza et sans avoir jamais songé à appeler Mn>,: Ida Pfeiffer, Mélanie3, j'ai cependantassez coudoyé quelques professionnels du voyage pour ne les réellement apprécier qu'au