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LES PROPRIETAIRES ACTUELS DEVANT LA SOUMISSION AU REGIME FORESTIER

Le service des Eaux et Forêts assure au nom de l'Etat l'administration des bois domaniaux d'Argonne, dont la majeure partie provient des abbayes. Son droit de regard porte également sur la fraction de capital détenue par les collectivités communales ou hospitalières. Depuis quelques années, il essaie d'étendre encore son contrôle en intervenant dans la gestion des bois privés non soumis jusqu'ici au régime forestier. Par de nouvelles acquisitions, l'Etat ébauche en même temps la réunion de ses biens en un seul tenant.

LES FORETS DOMANIALES. — Lors du recensement de Daubrée, leur superficie totale, groupe limitrophe du Mont-Dieu compris, atteignait, avec 15.000 ha un peu plus du tiers du territoire boisé. Si la domaniale de Boux, isolée dans la région de Grandpré au milieu de forêts particulières, ne couvre alors que 712 ha, les six autres parts en comptent chacune plus d'un millier, composant ainsi de vastes ensembles. Du Chesne à la confluence de la Biesme, l'Etat ne possède, en 1912, que le septième des bois, mais, à partir d'une ligne Varennes-Vienne-le-Chôteau, il se réserve désormais 40 % de la forêt avec les trois groupes de La Chalade, Beaulieu et Châtrices, les deux derniers formant un magnifique tenant de 3.650 ha. Les chênaies de Lisle lui apportent à elles seules la moitié des futaies continues des plaines méridionales.

Depuis l'enquête de Daubrée, les forêts domaniales se sont sensiblement

accrues, amorçant de 1920 à 1940 le regroupement des districts situés sur le plateau. Par la réunion des bois de Rohaïs et de Servon-Haute-Haie — 730 ha — qui prolongent La Chalade et Châtrices de part et d'autre de la Biesme inférieure, leur superficie accuse durant, cette période, un gain du quart de sa valeur primitive, l'indice passant de 29 à 34 % dans l'arrondissement de Sainte-Menehould, secteur d'Argonne.

En dépit de ces acquisitions, la jonction des principaux groupes du plateau n'est pas encore. terminée et, sur les bordures orientales, à Montfaucon et Vauquois, où des opérations similaires furent entreprises, l'Etat n'est devenu propriétaire que de petites enclaves disséminées dans les bois communaux.

Des achats ou des échanges ont permis de réaliser ces premiers remembrements. Depuis 1918, la politique généralement suivie, fut de racheter des forêts endommagées au cours de la guerre, ou ayant fait, de la part des intérêts privés, l'objet d'une exploitation abusive dans les dernières années du XIX* siècle, celle de Rohaïis, par exemple.

Leur valeur vénale étant diminuée, les Eaux et Forêts purent ainsi se procurer à peu de frais des domaines relativement étendus maïs réduits à quelques pieds de chênes, aux bas taillis et aux souches. L'investissement de crédits, même limités, ne devait être amorti qu'après de longs délais, par la reconstitution de haute futaie en chêne et en hêtre, par la sélection des essences. La guerre de 1939-1945, durant laquelle furent demandées aux . forêts nouvellement réunies, des quantités considérables de bois de feu ou de mines, leur a donné une apparence de rentabilité. En pratiquant des coupes exagérées, on «à ramené ces futaies à un état voisin de celui dans lequel elles se trouvaient au moment de leur acquisition, si bien que les travaux de reboisement sont partiellement à recommencer.

Les transferts de propriété ont fait surgir toute une série de litiges entre l'Etat d'une part, les communes ou les particuliers d'autre part, qui reprochent à l'administration de provoquer une exploitation abusive de leurs biens en vue de les racheter à des prix moins élevés. Ayant la certitude de lui revendre leur fond, ils n'ont pas hésité à effectuer un peu partout des coupes claires, à abattre de vieilles futaies. Plusieurs districts forestiers, saignés en prévision de cette opération, ont perdu les neuf dizièmes de leur valeur, en particulier ceux dont l'Etat s'est finalement désintéressé.

BOIS COMMUNAUX ET HOSPITALIERS. — Ils sont tous soumis au régime forestier et administrés au profit des collectivités par les Eaux et Forêts à qui incombe la surveillance, l'entretien et le renouvellement des . arbres. Une ou deux fois par an, on procède à l'adjudication des coupes autorisées, par voie de soumission cachetée, en accord avec le représentant du service gestionnaire. La plupart des communes d'Argonne disposent ainsi de belles futaies, de coupes affouagères rémunératrices, de ressources permanentes. S'il a fallu puiser dans le quart en réserve durant les périodes de crise correspondant aux deux dernières guerres, il ne s'agit là, semble-t-il, que d'un accident temporaire.

Avec un total de 5.600 ha, les bois communaux et hospitaliers couvrent 15 % des sols forestiers, mais ce pourcentage risque de donner une idée inexacte de la réalité : chaque forêt particulière, celle de Boux par exemple, englobe, disséminées dans la masse des chênaies, de minuscules parts communales qui traduisent, à la fois un morcellement accentué et une inégale répartition des biens entre les différentes localités. Les villages du Neufour, qui ne possède pas de bois, et de Servon, qui ne détient que deux hectares sur pied après revente à l'Etat de ses futaies détruites, doivent être considérés comme des exceptions. Dans le seul arrondissement

de Sainte-Menehould, partie Argonne, vingt-cinq communes et deux maisons hospitalières disposent de 3.800 ha. Mais, si on déduit de ce total les parts de la ville elle-même, de Florent et de Vienne-le-Château, qui en absorbent la moitié, les autres collectivités ne disposent plus, en moyenne, que de 80 ha. A la suite de partages anciens, de transferts entre particuliers et communes, l'émiettement, déjà sensible au centre du plateau, fut poussé plus loin encore dans les forêts de Belval au sud et de Boux au nord, où la moyenne s'abaisse à 60 ha.

FORETS PARTICULIERES. — En excluant les petits bois divisés à l'extrême, au hasard des défrichements, des rachats ou des héritages, tant sur les bordures orientales que sur la rive gauche de l'Aisne, où les nombreux tenants de 60 à -100 ha, visibles sur la càrte, comprennent euxmêmes cinq à six lots différents, les forêts privées sont réparties entre anelques gros propriétaires fonciers. Faible en général à l'intérieur du massif de gaize et dans les districts continus du Bas-Pays, leur nombre, en 1946, ne dépasse pas 17 pour les trois cantons boisés de Saïinte-Menehould, au centre desquels les bois de la Gruerie — contenance 2.880 ha — et des Princes — 2.300 ha — ne forment respectivement que quatre et cinq parts. De tels ensembles ont une cohésion bien supérieure à celle des biens communaux, même en forêt de Boux où le morcellement est notablement plus élevé. On conçoit que leur rachat éventuel par les Domaines dans les conditions que nous avons exposées, contribuerait à accélérer le remembrement.

Trois sortes de propriétaires se partagent la moitié des étendues boisées de l'Argonne : les « marchands de bois » installés dans le pays à proximité immédiate de leurs futaies, des sociétés extérieures à la région, en particulier la Société Nationale des Chemins de Fer, des entreprises de la vallée de la Meuse, et plusieurs groupes miniers du nord de la France. À ces deux catégories qui assurent l'exploitation de leurs bois, il faut ajouter enfin de simples particuliers qui la confient à des tiers. Si les maïîtres-verriers possédaient au milieu du XIX siècle plus du quart des forêts privées, s'ils les ont entièrement cédées depuis l'extinction de leurs fours, une tendance inverse se dessine actuellement en faveur des nouvelles industries du bois: plusieurs firmes régionales, scieries importantes, fabriques de meubles ou de parquets, se sont procurées par voie de rachat une partie des chêènaïies nécessaires à leur approvisionnement en matière première. Mais ces acquisitions sont limitées jusqu'à présent à quelques centaines d'hectares.

Sur tout le territoire de l'Argonne, il n'existe pas de forêts particulières qui soient soumises au régime forestier et, à la veille de la guerre de 1939- 1945, leurs possesseurs pouvaient en disposer à leur gré, sans que l'Etat exerce sa surveillance sur les coupes qu'ils y effectuaient. La loi générale du 1°” août 1940 (1) a mis un frein à cette libre jouissance par l'obligation d'asseoir une demi possibilité supplémentaire :

Au même iitre que les bois domaniaux ou communaux, les propriétaires privés exploitaient annuellement une possibilité, soit le vingt-cinquième de-la contenance totale et la moiïtié des réserves de futaie. Ce fait dénote une sage prévoyance; mais, dans la plupart des cas, les particuliers, pour accroître leurs ressources, dépassaient largement la limite que le bon sens s'était fixée. Ailleurs, ils accumulaient les réserves, dans le but de pratiquer ne coupes massives lorsque le prix de vente des arbres devenait plus élevé.

La demi-possibilité supplémentaire aboutit à une anticipation de quatre

(1) Loi instituée pendant l'occupation allemande et restée en vigueur depuis.

années sur la révolution des coupes fixées par l'aménagement, risquant ainsi de compromettre le renouvellement et la valeur future des bois dans . lesquels elle venait d'être instituée. Mais les Forestiers, tout en faisant strictement observer cette règle, l'ont appliquée aux taillis sans abandonner un seul mètre de futaie. Depuis sept ans, les premiers ont donc fourni le bois de feu, le combustible destiné à remplacer le charbon durant la . période de guerre, et alimenté de nombreuses installations pour gazogènes. En revanche, les mesures prises ont permis de constituer pour l'avenir une réserve de chênes et de hêtres, qui revalorisera la haute futaie. ;

Cette première restriction portant atteinte à la liberté exagérée des coupe, sera-t-elle suivie d'autres interventions de l'Etat dans la gestion des forêts particulières ? Il semble prématuré de l'affirmer, bien que l'on envisage aujourd'hui la création d'un corps spécial d'officiers chargés d'en assurer la surveillance.

AMENAGEMENTS ET ENTRETIEN

Le gardiennage et l'entretien des propriétés domaniales ou communales incombe aux gardes des Eaux et Forêts, à raison de deux ou trois pour chacun des principaux groupes. L'unité administrative n'ayant pas éte réalisée dans l'ensemble de l'Argonne, un secteur dépend des services généraux de Verdun, un autre de Châlons, un troisième de Mézières. Les particuliers ont recours à des gardes privés qui doivent désormais agir de concert avec ceux de l'Etat dans l'établissement des possibilités annuelles.

Un quadrillage de layons séparant districts et cantons, un bornage plus ou moins régulier, des triages de chasse, sillonnent avec les vieux chemins le domaine de chacun. Depuis 1920, l'attention a été attirée dans la zone ‘de guerre sur le danger des incendies estivaux, en particulier à La Chalade et à la Gruerie. L'éclatement de projectiles enfouis rendait dangereux, même après de longs délais, le combat contre le sinistre, et il fallut recourir aux services spécialisés du Génie militaire. À l'exemple d'autres forêts françaises on « procédé de toute urgence à l'établissement de très larges allées — 25 à 85 mètres d'envergure — entre les districts, afin de limiter la propagation du feu. Mais dans les bois de Châtrices ou de Binarville, le rejet des bas taillis dans les fonds de la chênaie humide est si rapide que ces laies doivent faire l'objet de soins incessants.

TRAITEMENTS. — Dans leur grande majorité, les forêts d'Argonne sont traitées en taillis sous futaie, régime intermédiaire qui assure par la futaie une bonne conservation des écorces dures, par le taillis, une source de profits plus fréquemment renouvelée. La révolution des coupes, c'est-à-

dire le temps qui s'écoule avant que les taillis d'une parcelle soient à nouveau exploitables, varie selon les propriétaires: régulière et fixée trente années dans les bois domaniaux ou communaux, elle s'abaisse à vingt dans les bois privés, car les particuliers attendent moins longtemps que les collectivités pour tirer parti de leurs rentes.

Lors de chaque coupe, on réserve des baliveaux porte-graines — 40 à 60 par hectare — qui contribuent à la reproduction perpétuelle des taillis et qui, abattus après trois, quatre ou cinq révolutions seulement, donnent les meiïlléures essences, les vieilles écorces forment l'ossature de la haute et de la moyenne futaie. Le bas taillis rejette partout en abondance, la trace des exploitations disparaît rapidement dans le sous-bois au sein duquel les deux espèces de chênes se reproduisent et croissent plus aisément que le hêtre.

On rencontre encore en ÂArgonne trois autres modes de traitement, mais ils sont exceptionnels et les districts forestiers où on les applique

couvrent des surfaces beaucoup plus limitées que celles du taillis sous futaie : 2 ; . | +

— l'aménagement en futaie claire ne concerne que des forêts appar- , tenant aux Domaines ou quelques rares cantons isolés dans les bois particuliers de Beauchamp, Boux et Belval. Les statistiques de Daubrée, qui évaluent à 6.500 ha, soit le septième des sols boisés, les étendues ainsi traitées, portent sur la chênaie-hêtraie de La Chalade, les chênaies de Beaulieu, de Châtrices et du Mont-Dieu. Or, les deux premières seulement ont été aménagées dans leur intégralité en futaie claire. Les deux autres groupes renfermant un tiers au moins de taillis sous futaie, on peut estimer que les chiffres de 1912 étaient tant soit peu supérieurs à la réalité. ;

Depuis cette époque, trois districts récemment acquis par l'Etat, celui de Defay en forêt de Belval — 200 ha — ceux de Rohaïis et de Haute-Haie dans les bois Bâtis de Florent — 300 ha — sont soumis à leur tour au régime de la futaie claire. Les coupes d'éclaircie ou d'amélioration, destinées à favoriser le développement du chêne et du hêtre, à éliminer ies bois blancs, se renouvellent à de courts intervalles, quinze ou vingt ans, tandis que la révolution des essences dures est prévue pour cent quarante années. La transformation fut d'ailleurs assez délicate : ce mode de jardinage des futaies résineuses suppose en effet une égale répartition par bouquet d'arbres de futaies de tout âge, depuis le jeune baliveau jusqu'à la vieille écorce. Ce n'était pas le cas, et l'on trouvait souvent de trop vieilles réserves de taillis pour des futaies trop récentes, à Rohaïs, par exemple. Seul le bois de Defay, qui avait conservé un nombre appréciable de pieds d'âge moyen, paraît se rapprocher le plus de la futaie claire. Comme le nouveau traitement n'est appliqué que depuis un demi-sècle, sur des étendues restreintes et dans des conditions initiales parfois défavorables, il est difficile de prévoir quelle sera la valeur exacte des résultats d'ensemble.

— des taillis simples très fournis, dans la composition desquels entre désormais une notable proportion de bois blancs, ont pris temporairement la place du taillis sous futaie dans la zone des tranchées de 1914-1918. Ils couvrent près de 1.000 ha dans les forêts particulières de la Gruerie — secteurs des Bièvres et de Fontaine-aux-Charmes — domaniales de La Chalade — cantons de la Haute Chevauchée et des Meurissons — communales de Ville-sur-Tourbe, Varennes, Montfaucon et Vauquois. Retardée par les coupes massives effectuées durant la crise de 1939-1945, où l'on a sacrifié une partie des jeunes baliveaux moins de vingt ans après les premiers rejets, la reconstitution de la futaie de chênes et de hêtres se poursuit lentement.

— les résineux existent en associations pures, formant de petits groupes de pins sylvestres et de sapins pectinés intercalés dans la futaie. Ils font partie de repeuplements d'âge moyen — 30 à 60 ans — pratiqués au début de ce siècle en vue de rétablir ultérieurement le taillis sous futaie. Les Eaux et Forêts favorisent aujourd'hui de nouveaux reboisements en résineux, à Châtrices, Beaulieu et l'Isle, par exemple: Mais leurs principaux efforts se sont portés depuis 1918 sur des districts mis à blanc étoc par les Allemands dans la région de Vouziers et du Chesne, sur cetains districts des bois de Romagne et de Hesse, L'expérience la plus typique a été réalisée en forêt domaniale de Servon-Saint-Thomas, où furent introduites, ne l'oublions pas, des espèces résineuses étrangères à l'Argonne.

VALEUR DES REBOISEMENTS DE SERVON. — Techniquement, les résultats obtenus sont très satisfaisants

Les carrés à reboïser, sommairement nivelés pour combler les multiples boyaux et entonnoirs, recouvraient 450 ha environ. On y laissa quelques bouquets de feuillus préexistants. Les nouveaux plants de résineux, mélangés

au préalable, furent répartis à raison de 2.500 en moyenne, de 4.500 au moximum par hectare, dans toute une série de parcelles séparées por des tranchées coupe-feux régulièrement essartées. (1)

Des pépinières installées à la périphérie fournirent les Rise parmi lesquels le pin de Douglas tenait la première place.

Il est à regretter toutefois que les nivellements aient été abrégés et que l'on se soit parfois contenté d'enlever les ronces arïtificielles ou les projectiles avant d'effectuer les semis. Par aïlleurs, aucun aménagement ultérieur, aucun règlement ne sont encore intervenus pour déterminer quel sera le genre de traitement de la forêt de Servon. Mais les peuplements ont déjà atteint une forte densité. Il faudrait procéder à des éclaircies, le manque de nourriture faisant dépérir un certain nombre d'espèces.

En désignant les tempéraments les mieux adaptés, l'avenir seul

permettra de fixer un choix entre les futaies pure, mélangée ou jardinée. . Considérés sur le plan économique, ces travaux de reboisement n'ont jusqu'à présent apporté que des désillusions :

Le nettoyage incomplet des sols bouleversés, la présence de tranchées et de trous d'obus à demi-comblés imposent, et ceci durant de longues années, un .débardage à bras d'homme, voire, à la rigueur, l'installation de cables aériens. Ces opérations étant très onéreuses, la valeur commerciale des bois en sera d'autant diminuée.

En outre, le manque d'espace, conséquence de la grande densité des plants, à l'origine, et de la facilité avec laquelle ïils se sont reproduits, entrave la sélection des meilleurs sujets. Il est à craindre que les peuplements de Servon soient atteints de dépérissement ou même d'éphytie et

que les essences acclimatées ne puissent fournir les bois de qualité qu'on était en droit d'en attendre.

L'absence de main-d'œuvre qualifiée explique dans une certaine mesure le caractère inégal des résultats.

(1) Travaux exécutés sous la direction de G. Arcin.

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