‹ L'Argonne et ses borduresChapitre 117 sur 162 · DU HAUT MOYEN AGE AU XIX* SIECLE · texte numérisé non relu

DU HAUT MOYEN AGE AU XIX* SIECLE

Limite de souverainetés et, par là, théâtre de luttes entre seigneurs, abbés et suzerains, l'Argonne a vu son agriculture péricliter et renaître à diverses reprises. Son terroir fut fréquemment dévasté, tandis que ses paysans, délaissant leurs fermes menacées, se réfugiaient à l'abri des forteresses (Sainte-Menehould, Clermont, Rarécourt et Grandpré notamment) où, par expérience, avaient été constitués des greniers à blé pour les temps de troubles et de disettes.

Nous devons à Terruel (1) un tableau saisissant des ruines provoquées par la guerre de Trente Ans. Regrettons toutefois que ses évaluations ne

(1) A. Barthélemy : Communiction sur les notices cadastrales de Terruel (1657), Reims,

concernent que les baïllages de Rethel et de Mézières et ne nous fournissent que des renseignements épisodiques sur ce qu'il advenait, au même moment, des baïllages du sud de la contrée, Sainte-Menehould et Clermont.

La région la plus touchée fut celle des défilés de Grandpré, de Quaire- Champs et du ChesnePopuleux, proches de la frontière ardennaise et presque entièrement pillés ou brûlés. Terruel fait d'abord ressortir, pour trente-cinq communes ou hameaux gravitant autour de Grandpré, la stérilité et la médiocrité des terres, les limons de plateaux et les terrasses alluviales de l'Aire étant seuls un peu plus fertiles. Les châteaux ou les censes abbatiales détiennent encore la grande majorité des parcelles et les meilleures, les paysans affranchis ne contrôlant que le quart des labours et moins du dixième des prairies. Ce sont d'ailleurs les champs cultivés qui, à l'inverse d'aujourd'hui et comme autrefois, prédominent, leur pourcentage par rapport aux pâquis étant de 75 % environ, de 80 % même si l'on déduit la commune de Lançon où il y avait quatre fois plus d'herbages que d'emblavures. À Lançon se dessinait déjà une vocation pastorale, alors qu'aux Alleux, maintenant pays d'élevage et d'arbres fruitiers, la lande à bruyères entourait de maigres parcelles. La vigne occupe d'assez vastes surfaces, un dixième des sols cultivés. Mais, au milieu du XVII siècle, après le passage des bandes et des armées, Terruel ne rencontre, presque partout, que des friches. M. Barthélémy, commentant ses notices cadastrales, montre que le paysan, ruiné, ne peut plus faire face à ses impositions et

«ne paie rien par impuissance »

Sur les trente-cinq localités incriminées, trois sont anéanties ainsi que les deux plus riches monastères — Chéhéry, Landèves — dix autres, en partie incendiées. Il faudra d'abord repeupler les campagnes, ensuite rebâtir les fermes avant de reconquérir des terres qui, en tous lieux, avaient été inutilisées, certaines pendant dix-huit ans.

Nous pourrions déceler de semblables vicissitudes dans le centre de l'Argonne, au lendemain de la guerre de Trente-Ans. Des manuscrits et des procès de la fin du XVII ou du début du XVIIT siècle relatent, à Villers, à Passavant et à Rarécourt, les contestations qui se sont élevées à propos des «novales», friches tombées en déshérance et remises, moyennant tribut à l'abbé, plus souvent en vignes qu'en cultures. Il s'agit de toutes petites parcelles, d'une contenace de 3 à 4 arpents et hôtivement multipliées. Les rachats et les partages opérés à cette époque indiquent une accentuation de la tendance à l'éparpillement des tenures, compliquée des servitudes de l'assolement triennal.

Amorcée au XII siècle avec les donations faites au hasard des défrichements, continuée avec les franchises accordées aux communes, accélérée enfin par les redistributions périodiques et surtout par le transfert des biens écclésiastiques ou seigneuriaux à des particuliers lors de la Révolution, la division de la propriété conduira à une structure agraire beaucoup trop morcelée, à un émiettement qu'exprimera, dans toutes les sections des cadastraux du XIX° siècle, le nombre exagéré, voire exorbitant, des parcelles. Les fermes d'abbaye (75 à 100 ha) ne possèdent plus que le tiers ou le quart de leur domaine primitif; ces lambeaux sont rarement groupés. L'essentiel des terres est passé aux mains, tantôt de petits exploitants, (10 à 30 ha), tantôt de cultivateurs aux ambitions plus modestes encore (2 à 10 ha). Le paysage rural reflète l'inégalité des aptitudes agricoles entre les diverses communes, une disproportion évidente qui oppose les villages des vallées de l'Aire ou de l'Aisne — aux territoires assez égaux et aux trois-quarts labourés — à ceux des plateaux gaizeux ou

A — Passavant : paysage rural en 1946. Au premier plan : dans la côte des gaizes, champs plantés à demi envahis par les taillis Au second : cultures groupées et desservies par un seul bon chemin d'accès. Autour du village en rue : prairies récentes. À l'arrière plan : prairies anciennes avec quelques enclaves labourées Photo Larcher

B — Lanson : un: petit: ferme, sortie du bétail

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