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LE HAUT MOYEN AGE

Nous connaissons l'étendue des défrichements opérés peu à peu aux dépens de la forêt et des vallons marécageux. Les donations, octroi de terres et de zones à déboiser tantôt à des moines, tantôt à de simples particuliers, montrent que les prieurés et les censes font, primitivement, part égale enire les cultures et les pâquis. Chacune des fermes nouvelles cherchera, du XII au XIV* siècle, à s'agrandir, à obtenir d'autres concessions du châtelain ou de l'abbé; dans tous les cas, il s'agit d'accroître les surfaces cultivées et non de multiplier les prairies. Sur la forêt, les gains réalisés proviennent de l'essartage et de l'écobuage; sur les marécages, de l'assèchement et du drainage des eaux. À Moïremont, par exemple, où l'abbaye fut prospère du VI au IX" siècle d'abord, du X!° au XV° siècle ensuite, nous voyons des noues ou «naviaux » coloniser les fonds de l'Aisne et les versants des coteaux riverains, tandis que le monastère et son « Moulinet » se réservent les terres franches qui constituent actuellement le noyau agricole du village. À l'est de ce dernier, des censes, simples dépendances du fief ecclésiastique,

(1) Conférer : ch. XII

s'étendent sur les districts gaizeux. Démembrant les bois des Hauts-Bâtis

et coupant en deux ceux de La Viergette, leurs terres iront presque rejoindre

celles de la seigneurerie de Florent. Les petits gorgeons gaïzeux n'échappent

pas à cette emprise; la chênaie humide et l'aulnaie font place soit à des

noues, soit à des rouillies, étangs périodiquement remis en cultures. En

L bien d'autres lieux nous pouvons constater des transformations analogues à celles qui se produisent à Moïremont. Le processus est le même, ainsi:

à la fondation agrandissements

En val de Fournelle | (XI° et XII siècles) (XII: à XIV° siècle)

La Converserie . | 100 arpents (1) cultivés| 14 arpents cultivés 180 — en pâquis 1 moulin 1 chanvière

Houpillærd 100 arpents cultivés | 250 arpents cultivés PS 100 arpents en pâquis| 60 — en pâquis 50 arpents en bois 1 chanvière (?)

Le Nau 6 arpents cultivés 25 arpents cultivés | 40 — en pâquis 100 arpents en bois

A Châtrices (XI siècle) (XII° à XV° siècle) Abbaye 200 arpents cultivés (2) | 200 arpents cultivés 300 arpents en päquis| 100 — en pâquis 1 moulin 1 chanvière plusieurs rouillies

Dépendances Deux hameaux, plu- Cense Brissier 100 arpents cultivés sieurs censes isolées, Bois des Chambres au total:

Les Mares 1.000 arpents cultivés (3) 1.000 — en pâquis plusieurs rouillies 1 moulin

De ces apports successifs, il résultera la formation de grands terriers livrés aux cultures et qui, accrus au détriment des boqueteaux qui les séparaient encore, ne tarderont pas à devenir jointifs : les deux principales zones agricoles, qui se dessinent, c'est-à-dire les vailages de l'Aire et de l'Aisne, se raccordent au nord — 3.000 arpents défrichés entre Landèves et le Mont-Dieu — au centre — par le domaine de Grandpré — et au sud — plus de 10.000 arpents pris sur les forêts de Châtrices, Beaulieu et Belval et formant la clairière de Triaucourt.

Entamées à Moïremont à partir des rives de l'Aisne, les futaies des plateaux gaizeux le sont également aux Alleux, à La Croïx-aux-Bois, à La Placardelle de Vienne-le-Château, à Florent et à La Grange aux bois. Ce dernier noyau, un des plus florissants, fut à l'origine, une minuscule enclave, œuvre de deux censes isolées, disposant chacune de 100 arpents environ. L'expérience ayant réussi, d'autres « granges» de plus grande contenance viendront s'y accoler, qui pousseront leurs parcelles le plus loin possible, sur les sols argileux puis siliceux, en direction de l'étang de Florent, des Vignettes

(1) Arpent évalué à 42 ares.

(2) Chiffres approximatifs.

(3) Idem. )

$ Abbgye © Prieuré.

T Châteeu © Commine o Cense ET Zône défrichée

ES /mpulsion es

Fig. 23. — Extension des surfaces défrichées — cultures et de colonisation du haut moyen @ge, dans le centre de l'Argonne.

pêquis — à la fin de la période

et de Sainte-Menehould; finalement, les champs se dérouleront, sans interruption notable, depuis la Côte de Biesme jusqu'aux portes de la ville.

La plupart de ces exploitations, moyennes ou petites, fondées par les abbayes ou les châteaux et soumises au régime censitaire, demeureront longtemps sous leur étroite tutelle. Les terres d'alleu encastrées dans celles des censes seront, au nord de Grandpré, exceptionnelles.

A l'issue de cette période d'adaptation, les cultures couvrent des surfaces sensiblement égales à celles des pâquis et, de toutes façons, supérieures à celles d'aujourd'hui. Moïnes, convers et paysans portent leurs efforts sur les céréales, principalement sur le chanvre et sur lo vigne accessoirement. Faut-il en conclure à une richesse agricole relative ? C'est vraisemblable, bien qu'il soit malaisé d'établir un bilan. Pour nourrir une population croissante, pour «récolter quelques boisseaux de plus « sur des terres qui n'en valaient pas toujours la peine », les cultivateurs du XII siècle sèment au mieux le seigle, l'avoine et le froment, pratiquent l'assolement triennal. Les rares documents qui nous soient parvenus, l'état des impositions des Seigneureries de Grandpré et de Vandy par exemple, indiquent que les hauteurs de la Fournelle et le Vouziérois produisaiert, au XIV siècle, du seigle et du blé en quantités suffisantes non seulement pour subvenir à la consommation locale, mais encore pour exporter périodiquement à Sedan ou Mézières. De même, Châtrices et Moiremont rétrocédaient, à intervalles réguliers, leur surplus en froment et l'envoyaient à Reims dont ils dépendaient.

Chaque fief a son moulin. Plusieurs noues et converseries se voient en outre atiribuer le droit d'en mettre d'autres en service, même dans les gorgeons les plus reculés — moulins de l'Homme-Mort et de La Noue, desservant : l’un Binarville; l'autre, Lançon. Au début du XIX' siècle, sans parler des moulins à vent dressés sur le talus des craies, on comptait en Argonne 110 moulins à eau ainsi répartis : 50 autour de Sainte-Menehould, 30 dans le Vouziérois, 20 en val d'Aire. Leur densité, de Châtrices à Autry, était alors de 15 pour 20 km de rivière. Il importe ici de souligner que nombre d'entre eux, plus de la moitié, étaient déjà mentionnés dès ie XIII siècle et réputés comme très actifs. Leur rendement, difficilement appréciable, a pu subir de fortes variations; mais leur éclosion n'a rien d'anormal. Ces vieux moulins, réalisations consécutives aux progrès de l'agriculture entre le XI° et le XV° siècles, traduisent, pour leur part, sa vitalité.

Cette ère de prospérité ouvre à l'Argonne de nouvelles perspectives et marque,. incontestablement, un tournant dans son économie rurale. L'impulsion donnée se révèlera durable; il serait cependant vain de croire que le patrimoine soit resté intact jusqu'à nos jours.

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