LA MAJORITE DES SOLS ABANDONNEE A LA FORET OÙ A LA PRAIRIE
Les terres pauvres. — Toutes les variétés de gaïize, ou presque, donnent des sols froids siliceux, également infertiles, caractères qui ont valu à l’une d'entre elles, le verlancier des fonds, l'appellation justifié de terre infernale. Dans leur ensemble, les gaïizes manquent de carbonate de chaux, de phosphates et même de potasse, celle-ci n'étant contenue dans les sédiments, sous forme d'oxyde (KO), qu'en infime quantité. Les rocailles, débris et brèches volumineuses, qui encombrent souvent la surface des plateaux d'abord, la dessication de la pierre-morte, l'excès d'humidité des couches inférieures ensuite, l'absence de sol végétal ou son acidité enfin sont ici autant d'obstacles accumulés qui, s'ajoutant à la nature même de la roche, rendent aléatoire toute tentative d'agriculture riche et soignée. C'est pourquoi, de nouveaux essais d'extension du blé et du seigle sur des districts proprement gaizeux, tentés localement depuis 1920 à Vienne-le-Chôâteau et à Binarville, se sont révélés infructueux, comme ceux qui furent entrepris autrefois sur la gaïze folle de La Croix-aux-Bois.
— La gravelle sableuse des versants, plus facile à travailler, est propice à l'arbre fruitier et, lorsque le dépôt de pente fuit face au sud, admet la vigne : source de profit pendant plusieurs siècles, celle-ci a presque entiè- . 1ement disparu, après plusieurs épidémies de phylloxéra — vers 1900 surtout — des coteaux du val de l'Aisne : gaizette de Voncq, de La Neuville-au- Pont (Côte à Vignes), de Sainte-Menehould (Treiïlle du Roy) et de Verrières. À l'exception de quelques ares où l'on introduit maintenant des cépages hybrides, il en fut de même à Passavant et à Beaulieu, pays produisant un petit vin clairet.
— L'argile du gault se prêterait mieux que les gaizes à l'agriculture : dans la région de Passavant-Triaucourt (1), où les conditions sont les plus favorables, elle renferme parfois de 10 à 15 % de carbonate de chaux. Mais celui-ci est peu assimilable; en outre, ces sols lourds, imperméables et compacts, exigent de gros efforts pour leur préparation. Ainsi s'explique partiellement le retour à la prairie naturelle des trois-quarts des emblavures. De toute façon, dans les zones où subsistent le blé, l'avoine et la betterave fourragère, nous n'enregistrons que de faibles rendements.
(1) A. Brumeau : Passavant, monographie agricole (ouvrage inédit).
— Même impression de pauvreté pour les trois calcaires jurassiques des bordures orientales de l'Argonne. Les formations superficielles représentées tantôt par une légère pellicule d'argile rouge de décalcification — 5 à 20 cm — tantôt par les limons argilo-sableux de Lavoye ou de Montzéville, ont seules permis le maintien de quelques enclaves de blé et d'avoine au milieu de trop vastes étendues en friche.
— La craie grise turonienne n'est guère meilleure. Cette marne des cultivateurs, assez légère, semi-perméable, tendre et contenant, en proportion satisfaisante, de la potasse et des oxydes de fer, préfère les cultures qui lui conviennent mieux que la prairie, surtout lorsqu'elle est voilée, vers Braux-Saïint-Remy ou Séchault, par une fine couche — 20 à 30 cm — d'argile rougeûtre provenant de sa décomposition. Médiocres, les sols marneux le sont cependant moins que ceux des craies blanches composant le front puis les revers des talus champenois.
A côté des terrains de valeur inégale qui constituent à eux seuls les neuf-dixièmes environ du patrimoine régional, nous trouvons néanmoins quelques terres franches qui, sans être très fertiles, forment le véritable noyau agricole de l'Argonne. Il s'agit ici des dépôts argilo-sableux, légers et malléables, surmontant les alluvions anciennes des coiïffes du Bas-Pays ou de l'Aisne. Au nord-ouest, dans le Vouziérois, d'autres placages d'argile rouge — 5 à 10 cm — et de limons sablonneux — 50 à 80 cm — ont fait la fortune des plaines de Monthois et d'Attigny, fortune toute relative d'ailleurs. La zone ainsi définie correspond donc aux collines des vallages de l'Ante et de l'Aisne, bande à peu près continue de Givry à Vouziers et au-delà de cette agglomération: il faudrait lui ajouter, secondairement, les coteaux gaizeux sur lesquels elle mord par endroits d'une part, les îlots plus fragmentés et coïncidant, en amont de Grandpré, avec les terrasses de l'Aire ou de la Bar d'autre part.
Diminution des surfaces ensemencées (1850-1935). — En dehors des bordures de l'Argonne, il est peu de villages qui offrent plus de la moitié de leur finage en superficies disponibles soit pour la prairie, soit pour les labours, le reste étant occupé par la forêt qui a parfois, nous le savons, reconquis plusieurs centaines d'hectares sur ceux qu'elle avait perdus au Moyen-Âge, Dans cette catégorie, citons: la majeure partie des petits gorgeons tributaires de l'Aisne ou de la Biesme, certaines futaies des Grangettes, des Hauts-Bûtis ou de Binarville, les corniches qgaizeuses de Passavant, de Beaulieu ou de Belleville.
. Quelques exemples nous montreront combien le recul des cultures devant les herbages a été accentué en tous lieux, mais plus particulièrement sur les terres pauvres.
Vallées et plateaux du massif des gaizes. — Le cas du Val de Biesme est sans doute le plus caractéristique. Comparons les plans codastraux anciens — 1835 — et récents — 1935 — des sept communes riveraines (1). Trois d'entre elles sont essentiellement forestières, les espaces libres — 1/10 seulement du total des sols — s'échelonnant, de part et d'autre du cours d'eau, au fond du berceau (alluvions modernes) et sur les premières pentes (argile du gault). Les autres ne possèdent pas de bois. Ici et là, les cultures couvraïient, il y.a une centaine d'années et jusqu'aux lisières des futaies, présque toutes les clairières; aujourd'hui, elles ont été abandonnées sur les quatre-cinquièmes des parcelles utilisables. Leur pourcentage par rapport au territoire communal est devenu partout insignifiant (tableau I).
(1) Les terres de Florent s'étendent à la fois sur le plateau et sur la vallée.
Vienne-le- Les Islettes Le Neufour Le Claon moyenne
À Futeau, vers 1850, il fallait nourrir une population dense : bûcherons, ouvriers des verreries de Courupt, artisans; maintenant, après une extinction de ces activités, la consommation locale n'est plus que l'ombre d'elle-même. On comprend aisément que les habitants demeurés au village ne labourent plus que de minuscules parcelles, de 5 à 20 ares chacune et dispersées, que les prairies aient envahi les sols argileux ou alluviaux sur lesquels pait
le troupeau, l'élevage étant plus rentable. Aux Islettes exceptionnellement, des fermes méritant ce nom ont entretenu des emblavures encore assez importantes. ?
. Dans une large mesure, les communes des plateaux RAS de limons sableux, La Grange-aux-Bois, Binarville, Les Alleux notamment, ont suivi une évolution parallèle à celle du Val de Biesme, moins brutale toutefois. On peut estimer que, durant la même période, elles ont, en moyenne, abandonné les deux tiers de leurs champs cultivés.
Bas-Pays et confins calcaires. — Dons la région de Triaucourt, les pertes sont également très élevées. À Passavant, en 1805, 700 ha, soit les troisquarts du terroir sont en culture; en 1850, il n'y en a plus que 650; en 1900, 530; en 1920, 288 et, en 1935, 225 seulement formant une bande allongée à proximité du village, entre celui-ci et le pied de la côte gaizeuse, délaissée elle-même par le blé ou la vigne (12 ares au lieu. de 30 hectares). Le mouvement de recul (tableau Il), qui s'accélère au début du XX° siècle, est du même ordre pour l'ensemble du canton de Triaucourt, domaine, comme Passavant, de l'argile du gault.
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ICHARMONTOIS BRIZEAUX