LA MAISON-BLOC DE BOIS, DE TORCHIS ET DE GAIZE
Très simple, réduite le plus souvent à un rez-de-chaussée, abritant sous le même toit l'homme et sa famille, ses bêtes et ses biens, elle comprendra dans tous les cas un lieu de repos après le dur labeur quotidien ou le séjour prolongé en forêt et, selon les endroits ou les époques: une étable pour quelques têtes de bétail, une chambre pour conserver les fruits, un atelier enfin où se fabriqueront poteries ou tonneaux, meubles ou vanneries.
Ossature des hameaux, des villages et des bourgs, cette maison était autrefois celle des villes. A Sainte-Menehould par exemple, il en subsiste deux îlots demeurés presque intacts depuis le XV° siècle: le premier est le faubourg pittoresque du Milanais; le second, noyau initial de la cité actuelle, aligne ses trois rues au sommet de la butte du Château, près de l'église. ’
. Type fondamental. — Le modèle le plus communément répandu consiste en une maison d'un seul tenant, tantôt basse et trappue, tantôt rehaussée d'un embryon d'étage, la couverture unique protégeant, sur toute la longueur de la façade, le logis et les dépendances. |
Le BOIS, que l'on peut ici se procurer à peu de frais, entre toujours pour une très large part dans la construction. De solides poutres de chêne, grossièrement équarries, apparentes au plafond et parfois aussi à l'extérieur, forment la charpente. On utilise des planches de toutes dimensions, sommairement clouées sur des lattes, soit côte à côte, soït par panneaux, pour fermer la grange s'il y a lieu et pour garnir, sinon les quatre faces, du moins celle qui est exposée aux vents d'ouest, c'est-à-dire aux pluies dominantes. |
Les murs principaux et les cloisons peu épaisses qui séparent les pièces les unes des autres sont faits, essentiellement, de TORCHIS, mortier composé d'argile, de terre, de graviers, de paille et de débris de bois. Un tel amalgame, recouvert d'un enduit, sorte de crépi jaunâtre, bouche les entrecroisements des poutres, et ce revêtement s'est avéré suffisant pour déjouer à la fois le temps et les intempéries. ;
La BRIQUE jaune ou grise, moulée en Argonne même, sert à édifier la cheminée et l'âtre dont l'usage est resté en honneur dans la majorité des foyers, et à doter la façade d'une murette de 1 m à 1 m 20 de hauteur. Cette dernière, prolongée exceptionnellement pour enjoliver l'encadrement des fenêtres, donne à l'ensemble les apparences d'une certaine aisance.
L'emploi de la GAÏIZE est limité aux fondations, à la cave voüûtée lorsqu'elle existe et à quelques moellons encastrés dans le mur proprement dit. Comme pierres d'angle: au sud, des grès roses de Châtrices provenant pour la plupart des ruines des abbayes ou des châteaux, car ils ont été surajoutés; au nord et à l'est, des blocs massifs de calcaires portlandien ou séquanien.
Peu d'ouvertures : une simple porte de chêne, en général de plain-pied, quelquefois surélevée d'une ou deux marches; au plus une porte cochère de forme rectangulaire, le ceintre ne faisant son apparition que sur les confins de la Lorraine. Dans chaque pièce, une fenêtre à petits ou moyens croisillons, très haute pour sa largeur. L'éclairage et l'aération sont ici réduits au strict minimum. A-t-on cherché une protection contre les rigueurs de l'hiver? C'est vraisemblable, puisque le système de la double fenêtre a été introduit dans plusieurs villages du val de l'Aire.
Un des caractères les plus originaux de la maison d'Argonne est sans aucun doute son toit plat. Entre les couvertures à forte pente de la Champagne crayeuse et celles, déjà moins inclinées, du Barrois et de Vouziers (1),
(1) Tableau de Louis Braun: Vouziers en 1870, reproduit dans l'Histoire de la guerre franco-allemande, par le Lieutenant-Colonel Rousset, I, p. 225.
il s'intercale comme un accident. L'utilisation de la tuile creuse « canal », fabriquée en abondance juqu'en 1920 dans les ateliers régionaux, exige un
“angle d'ouverture compris entre 21 et 28°. Simplement fixée sur des chevrons,
elle convient bien au toit plat, mais n'en explique pas la provenance. En
Argonne, on attribue parfois cette particularité à une conception de la
toiture apportée au moyen âge par des moines venus du Midi de la France. Il faut reconnaître que les témoignages écrits n'en portent pas mention. Ne serait-elle pas pioneer autre hypothèse, une survivance des édifices gallo-romains?
Brun plutôt que rouge, gris plutôt que jaune selon les lieux, le toit, dont la couleur complète sans les heurter celles du bois et du torchis, déborde sur le devant comme sur le derrière des bâtiments. Que dire de ces auvenis, plus vastes qu'en Lorraine, soutenus par des étais triangulaires ou des madriers et, flanqués à leurs extrémités de panneaux protecteurs, sinon qu'ils masquent à demi l'étage ou le grenier mansardé et s'étendent, si elles sont accolées, sur deux, trois, voire quatre demeures à la fois?
Dans son plan comme dans son organisation intérieure, la maison-bloc est également d'une grande simplicité. 2 Le logis comprend deux ou trois pièces seulement. La plus spacieuse,
ou pièce d'entrée, centre de la vie en commun, sert de cuisine, de chambre
et, s'il est nécessaire, de laiterie. Ici se réunit la famille pour prendre les repas et pour veiller pendant les longues soirées d'hiver. Comme mobilier : quelques chaises rustiques, une longue table, une armoire sobrement décorée de feuilles de chêne stylisées, de glands et de houx entrelacés. Dans les foyers les plus aisés, il s'y ajoute un monumental vaisselier garni d'assiettes à fleurs et de faïénces émaillées des Islettes, un lourd bahut, une maie pour le pain et enfin une horloge à poids dans son cadre de bois peint. À un plancher trop facilement sali au retour de la coupe, du charroi ou des champs détrempés des sols argileux, on a préféré le carrelage et, à défaut, la terre battue. Les grosses dalles rouges carrées, d'un usage courant, font place, aux environs de Sainte-Menehould, à une mosaïque de pavés plus petits, roses ou bruns et disposés ici en damier, là en losanges. Une chambre, mieux. aménagée lorsqu'elle est destinée à être louée, soit aux forestiers durant l'hiver, soit aussi à d'éventuels touristes pendant la bonne saison, communique directement avec la cuisine sans le secours, comme en Lorsaine, de l'habituel couloir central ou longitudinal. S'il existe encore une troisième et dernière pièce, elle est employée aujourd'hui comme chambre si besoïn en est, mais surtout comme débarras ou réserve à fruits. Dans ce local mieux éclairé par une large fenêtre et comportant, outre un établi et des étagères, plusieurs grands placards, travaillait autrefois l'artisan.
Initialement destinée à une famille souvent nombreuse, l'habitation paraît, à l'heure actuelle et dans la plupart des cas, trop vaste pour ses occupants.
Dépendances et annexes. — Plus encore que le logement de l'homme lui-même, elles traduisent, par le peu d'espace qui leur est attribué, le caractère minuscule des exploitations agricoles ou, s'il s'agit du bücheron, l'absence de préoccupations autres que celles de la vie au bois, à l'exception toutefois de l'entretien d'un potager entouré de fleurs et situé derrière la maison.
L'installation la plus rudimentaire, adoptée dans tous les hameaux ou villages du massif des gaizes, à Châtrices, Bellefontaine et Longwé par exemple, pour ne citer que les plus typiques, consiste en une étable informe, sans aucune rigole permettant l'écoulement des déchets et sans lumière, si ce n'est celle que lui procure une étroite lucarne percée dans le mur. Seule une mince cloison de planches plus ou moins bien assemblées la sépare de
la pièce d'entrée.
Ailleurs, la porte cochère donne, d'un côté, sur la cuisine et, de l'autre, sur une remise coupée en deux parties par un bas-flanc : dans l'une, on range la charrue et les autres instruments aratoires. Le gros bétail, deux à trois vaches laitières, doit se contenter du reste.
Dans le grenier exhaussé, pourvu d'ouvertures et qui, rappelons-le, s'étend sur toute la longueur des bâtiments, il y a, en général, suffisamment de place disponible pour engranger le fourrage. AE
La façade donnant sur la rue est précédée, suivant le système de la parge lorraine, d'une aire libre où, à l'automne, s'amassent les büches et les rondins. Dans le Bas-Pays de Triaucourt, comme dans le Barrois voisin, on y trouve aussi le fumier, posé à même le sol ou maïntenu en tas par
quelques pierres; mais, au centre de l'Argonne, en val de Biesme notam-
ment où il n'a plus la même importance, le cultivateur le rélègque derrière sa demeure aïnsi que le bois scié ou fendu, soigneusement empilé sous un auvent spécial. |
Pièce. J ù
d'entrée
Fig. 30. — Plan d'une petite ferme, à Passavent.
Variétés. — La maison-bloc à terre, telle que nous venons de la décrire, de forme carrée plutôt que rectangulaire, toute de plain-pied, — ce qui lui confère, à l'ombre des avancées de son toit plat, une silhouette presque affaissée —, domine sur les plateaux et dans les vallées du cœur de i'Argonne forestière. Selon sa situation ou son exposition d'une part, selon aussi les goûts des habitants successifs ou les exigences de leur genre de vie d'autre part, elle subit à l'infini, dans sa structure comme dans son aménagement, des modifications de détail. :
Une seule cependant mérite d'être signalée. Plusieurs communes des fonds de la Biesme sont bâties sur les pentes argileuses, déjà appréciables, comprises entre la route du Four de Paris à Saïint-Rouin et le bas des versants qgaizeux. À Futeau comme au Claon, par manque de place en profondeur, on a cherché à gagner le plus possible en hauteur: face à ia rivière et en bordure d'une rue large de 4 à 5 m seulement, un soubassement de brique, de gaize ou de grès, — avec sa descente de cave — supporte un rez-de-chaussée surélevé et comportant, outre l'ancien atelier maintenant désaffecté, la pièce principale à laquelle on accède par un escalier de cinq à six marches. A l'étage, une ou deux chambres et un grenier servant de grange. ouvert sur la face opposée à la route, ce dernier se trouve de fait sur le même plan que le verger ou le champ.
Au sud de l'Argonne et, à partir du val de l'Aire, sur les bordures orientales, le type fondamental côtoie, à raison de une contre trois, une
maison plus évoluée, indice d'une exploitation agricole moins restreinte. Les surfaces construites commencent ici à s'étendre dans le sens de la longueur. Au milieu, ie logis; à une extrémité, la grange spacieuse; à l'autre, l'étable ayant son entrée particulière, ce qui constitue un réel progrès. Le vaste grenier suffit à peine pour stocker le fourrage et, devant
J'accroissement récent de son troupeau, le cultivateur s'est vu dans l'obligation d'adjoindre au bâtiment primitif de nouvelles remises, des annexes de plus en plus nombreuses. Ces agrandissements ont été d'ailleurs décidés au fur et à mesure des besoins et souvent réalisés sans aucune vue d'ensemble.
Les toutes petites fermes de ce modèle se rapprochent, dans leur conception, des habitations rurales de la Lorraine qui s'imposent dans le village vers Laheycourt, Chaumont-sur-Aire, Froidos et Dombasle. Il n‘y «a pas, en somme, de différences essentielles entre les deux nuances régionales, — le but recherché étant le même —, si ce n'est dans l'inclinaison de la couverture et dans la nature des matériaux employés, la gaize ne pouvant être comparée à la « savonnière » de Lérouville ou à la lumachelle de Varennes.
Dans l'arrondissement de Vouziers, au delà d'une ligne: Autry-Apremont-Romagne, la maison d'Argonne est encore prépondérante. Toutefois, d'autres influences, venues de l'Ardenne, se font progressivement sentir, du moins dans l'apparence extérieure. Chaque localité possède quelques demeures au toit pointu, où l'ardoise tend à remplacer la tuile canal. Les murs sont désormais en calcaire ou en brique rouge et le dispositif intérieur comprend plusieurs pièces d'enfilée, que prolongent les dépendances : une grange, une étable et une écurie bien distinctes. |
Aux environs de La Croix-aux-Bois et de Quatre-Champs, on rencontre enfin des fermes plus rudimentaires, entourées d'un seul lopin de terre, de trois ou quatre arbres fruitiers et d'un jardinet, voire des « Mazures » rustiques, faites de bois, de torchis et, autrefois, de chaume. Dans ce dernier cas, le plan est réduit à sa plus simple expression: une salle commune, basse et enfumée, à la rigueur une très modeste chambre attenante. On y admet pour la nuit la volaille et le chien qui en assure la garde pendant les longues journées passées au bois.
Ces masures primitives, essaimées en lisière de la futaie dans le nord comme dans le sud de la région, étaient et sont restées, aujourd'hui encore, celles des manœuvres ou des tâcherons les plus déshérités, employés selon les circonstances, soit aux travaux accessoires de la coupe, soit à js fenaison et à la cueillette des fruits.
ELLES CONFIRMENT, PAR LEUR PRESENCE, CE QUE NOUS SAVONS DE LA MAISON-BLOC DE L'ARGONNE:; LAQUELLE, DERIVEE OÙ NON DE CELLE DE LA LORRAINE, ADAPTEE A UNE STRUCTURE AGRAIRE PARTICULIERE ET AUSSI A L'ECONOMIE FORESTIERE, S'APPARENTE, AVEC DES NUANCES LOCALES, AUX TYPES PLUS GROSSIERS QUE L'ON RETROUVE DANS LE DER, LE PAYS D'OTHE ET L'AUXERROIS.