EMIGRATION
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Fig. 35. — Effets de l'exode à Passavant. Les pertes entraînées sont de beaucoup supérieures à celles qui proviennent du déséquilibre entre le chiffre des décès et celui des naissances,
À Passavant, nous avons affaire à deux aspects d'émigration. L'une est échelonnée, l'autre soudaine. Elles se superposent. La première ayant seule joué, ou à peu près, dans des communes purement agricoles comme Daucourt, La Neuville-au-Pont ou Savigny, la chute de population consécutive sera moins élevée. La seconde agissant au maximum dans le val de Biesme artisanal et semi-industriel, nous y enregistrons des variations poussées à l'extrême. Un regroupement s'opère au préalable, vers 1900: certes, de nombreux ouvriers du bois et du verre commencent à s'expatrier, mais certains d'entre eux, venus du Neufour, du Claon et surtout de Futeau affluent aux Islettes où la verrerie et les ateliers mieux situés leur procurent une situation stable, sans changement ni de métier, ni de terroir. Le déclin et le renouveau du bourg seront plus récemment en corrélation étroite avec les départs et les retours causés par les transformations de son économie Les noyaux de la Biesme et de l'Aire ont respectivement perdu 71 et 62 %
de leurs habitants. L'émigration ouvrière, ici lRrébé der ene et massive, s'est produite par à-coups. Elle est responsable, dans la proportion des trois quarts, de la réduction des effectifs. Elle contribue à la mise en veilleuse d'une des zones les plus actives de l'Argonne.
À la longue, la multiplicité des abandons engendre une crise d'une ampleur telle que la limite inférieure correspondant au strict minimum des besoins réels en main-d'œuvre est largement franchie. Au moment où ses activités vont prendre une nouvelle tournure, l'Argonne, démographiquement appauvrie, s'aperçoit qu'elle manque de bras. Elle fait alors appel à des étrangers à la fois pour résorber le déficit et pour parer aux départs qui, moins fréquents, se produiront encore, au sein de la population autochtone, durant la période de réadaptation. Nous avons déjà passé en revue les effets de cette immigration, constaté sa nécessité, ses bienfaits et souvent son insuffisance numérique. Selon leurs affinités, les étrangers peuvent être classés en trois groupes :
— De 1910 à 1930, des Belges et, après 1920, des Polonais viennent assurer, tantôt comme propriétaires, tantôt comme fermiers, la gestion de grandes ou de moyennes exploitations agricoles tombées en deshérance ou devenues vacantes par décès du tenancier. Ces éléments, jeunes pour la plupart, apportent à l'œuvre de régénération leur contribution intelligente. Leur assimilation s'est faite sans difficulté. Ils se fondent peu à peu dans la communauté. Des compatriotes déjà implantés en France, auxquels s'adjoignent des Italiens et des Tchèques, leur apporteront une aïde précieuse ou s'engageront, en nombre sans cesse croissant jusqu'en 1935, dans les autres fermes. Ils constituent un apport beaucoup moins stable.
— Pendant toute la période de reconstruction — 1920-1930 —, des ouvriers du bâtiments : cimentiers, maçons, couvreurs et manœuvres sans spécialité, affluent dans la « zone rouge » et dans le Vouziérois. Lorsque leur collaboration ne sera plus aussi indispensable, ils ne repartiront pas
. tous vers leur pays. Certains d'entre eux se fixeront définitivement dans les
bourgs et les villes de l'Argonne, d'autres iront travailler aux champs ou ou bois.
— Engagés comme büûcherons et débardeurs par les exploitants forestiers, ceci pour une ou deux saisons, des Belges, des Italiens et des Tchèques se sont établis, après plusieurs séjours semestriels, dans les communes les plus proches des coupes.
Au total, l'Argonne compte désormais 9 % environ d'étrangers. Leur densité augmente du sud au nord: 5 % seulement dans les cantons de Givry et de Triaucourt, 8 % dans ceux de Sainte-Menehould et de Clermont, 10 et 12 % dans ceux de Grandpré et de Vouziers. Cet accroissement s'explique d'abord par les besoins de l'agriculture, moindres dans le Bas- Pays orienté vers l'élevage que dans le Vouziérois où les travaux de la ferme réclament plus de bras. En outre, au nord de l'Argonne, nous nous rapprochons des zones frontières, de l'Ardenne où le taux des étrangers
excède 15 % et où l'émigration, tant saisonnière que définitive, a été
favorisée par la proximité de la Belgique. Par sa situation et par le chiffre des apports, l'Argonne occupe une position intermédiaire entre deux stades c'immigration, l'un industriel —- Givet, Charleville, Sedan —, l'autre Due ment agricole — Champagne crayeuse.
Jeu des intluences :
Motifs des départs. — Ils sont d'autant plus variés et justifiés que l'Argonne, qui reste, comme nombre d'autres campagnes, traditionnellement attachée à une économie révolue, subit l'attraction des centres modernes s'organisant à sa proximité : la Lorraine de Nancy et de Briey, l'Ardenne
de Charleville et surtout, au delà de Reims ou de Châlonssur région parisienne. PE s " UN e AE :
L'Argonnais agit d'abord sous la pression de conditions matérielles défavorables. — ie Je Placés devant l'alternative d'un chômage ou d'un abandon de métier, les ouvriers des « arts du feu », verriers, potiers, fondeurs, préfèrent partir. Ils le font au hasard des appels provenant, pour la plupart, des trois directions indiquées.
— C'est le manque d'embauche dans les coupes, joint à la perspective
de ne plus en trouver à l'avenir, qui incite les bûcherons qualifiés à gagner, au début de l'hiver et pour une ou deux saisons, les forêts perthoises ou briardes. Nous avons dit qu'il leur arrivait souvent de ne plus revenir. | — Trop d'ouvriers agricoles dont le niveau de vie demeure précaire et qui ne sont pas suffisamment attachés à leurs patrons s'en vont chercher ailleurs un sort qu'ils estiment meilleur. Ge ‘
— Quelle que soit la profession, l'appât de salaires supérieurs et l'assurance d'un travail à horaire fixe expliquent largement l'option pour d'autres lieux : c'est-à-dire l'attrait des villes.
L'Argonnais obéit également à des considérations d'ordre moral.
— Combien de fils de propriétaires voient, à la faveur du développement de l'instruction primaire et secondaire, de nouveaux horizons s'ouvrir devant eux et trouvent au dehors une situation qu'ils ne pourraient avoir sur place.
— Dans tous les milieux, l'attirance des villes se concrétise par l'espoir d'une existence plus facile, d'un travail moins pénible coupé de distractions et de loisirs, tout en apportant à l'émigré, grâce à un salaire plus rémunérateur, une certains assurance pour ses vieux jours. Bien rares cependant ceux qui s'en vont, en ne gardant pas l'espérance d'un retour au pays natal.
— Il est tout naturel que l'idée d'abandonner leur zone habituelle de parcours, devenue moins rentable ou sans objet, ait émané des ambulants épris de liberté: brioleurs, colporteurs, vanniers, sabotiers, « chouffliks », élameurs et chaudronniers, tous plus nomades que sédentaires. Dans plusieurs communes du val d'Aisne, comme Moiremont ou Binarville, et des plateaux du Vouziérois, ne voyons-nous pas encore se recruter, à l'instar d'autrefois, ici des marchands forains, là des vanniers?
— L'institution du service militaire obligatoire a pour effet, en les transplantant, de retenir les jeunes ruraux à la ville. Sur ce point, les recrues de l'Argonne se comportent comme celles d'autres campagnes françaises. Nombre d'entre elles, toutefois, désireuses de connaître de nouveaux cieux et imbues du sentiment patriotique qui a été exalté par l'histoire, contractent volontiers des rengagements de longue durée, tantôt dans l'armée métropolitaine, tantôt surtout dans les troupes coloniales et dans la marine. Vers 1900, le contingent de l'arrondissement de Sainte-Menehould fournissait un soldat de métier sur trois (1).
— Dans certains milieux où le sens de la communauté est assez développé pour vaincre les réticences individuelles : bûcherons, ouvriers du bois et du fer, règne une ambiance favorable à l'émigration collective sous la pression, non seulement des conditions matérielles, mais encore des liens de parenté et d'amitié venant s'ajouter à une même conception de la vie, à de semblables aspirations. Elle engendre une véritable psychose de départ dans quelques communes des plateaux gaizeux et des vallées de la Biesme ou de l'Aire. À Futeau, Beaulieu, Exermont, La Grange-aux-Bois et La Chalade, la loi de l'exemple semble avoir joué au maximum, entraînant même la désertion, non justifiée, de plusieurs petits propriétaires.
(1) Entre autres foyers de recrutement, citons Villers-en-Argonne.
À toutes ces causes, il convient d'adjoïindre, pour la « zone rouge », l'accident de 1914-1918 : l'évacuation, la perspective pour les vieux d'avoir, lors du retour, une existence à refaire, enfin chez tous les sinistrés la reconstruction, avec toutes ses difficultés. C'est pourquoi, même dix ans après l'armistice, les pertes étaient considérables dans les cantons de Ville-sur-Tourbe, de Varennes et de Grandpré, à demi dépeuplés en 1914; elles se chiffraient à 71 % à Massiges, à 66 % à Servon-Melzicourt, à 75 % à Saint-Thomas et à 90 % à Vauquois par exemple. Depuis, elles se sont quelque peu résorbées, les différents pourcentages revenant respectivement à 64, 65, 63 et 71 %. Le cas de Vienne-le-Château: 85 % en 1925, 44 % . en 1930 et 72 % en 1936, est exceptionnel : à peine réinstallées, deux usines ont été obligées de fermer. Du fait des destructions subies par un petit nombre de villages, de semblables oscillations se sont fait localement sentir durant la deuxième guerre mondiale. Les Grandes Armoises, La Croix-au-Bois, Villers-en-Argonne, Braux-Saint-Rémy et Remicourt voient aujourd'hui revenir leurs sinistrés en fonction du rythme de la reconstruction.
Causes de la dénatalié. — Enlevant à l'Argonne et ses familles nombreuses et ses jeunes gens en âge de fonder un foyer — les garçons, pour toutes les raisons précitées: les filles, du fait de leur très net excédent (à Futeau, vers 1925, les proportions étaient de deux contre un) — l'émigration, par sa seule exagération, a naturellement conditionné la diminution des berceaux. À cette influence primordiale, vient se surajouter la restriction volontaire des naissances : = . — Ceux qui ne possèdent ni terre, ni bois, qui œuvrent de leurs maïns, se posent chaque jour, en face de l'insuffisance des salaires, le redoutable problème d'élever plusieurs enfants.
. — Les petits propriétaires, de leur côté, ont soin d'éviter le morcellement de leurs biens, de leurs lopins souvent peu productifs et déjà si divisés. Dans le cas d'une succession sur plusieurs têtes, les lois relatives aux héritages ne feraient qu'accroître l'émiettement agraire préexistant, rendant ainsi très aléatoire la bonne gestion des fermes.
A Florent, par exemple, entre 1920 et 1930, plus de dix familles se rangeant dans l'une ou l'autre des catégories précédentes s'éteignent faute de descendance. L'âge moyen des hommes actifs passe de 45 à 60 ans. Vers 1930, plus de la moitié des villages argonnais sont dans le même cas.