ROLE DES VOIES DE COMMUNICATION
Les défilés. — Jusqu'au XIX° siècle, l'Argonne fut un des derniers remparts interdisant, face à la frontière du nord-est de la France, l'entrée des plaines champenoises de parcours facile. Elle barre, en effet, plusieurs routes qui, des forteresses de Sedan, Montmédy, Verdun et Metz, convergent, par
Reims et Châlons, vers la capitale. La valeur du site défensif, attestée au.
cours de nombreuses campagnes par des combats acharnés et par les sièges de Sainte Menehould, résulte moins de la présence d'un important obstacle de relief que de la profondeur de masses boisées d'un seul tenant. Pour les franchir, on ne dispose que de cinq portes commodes dont la renommée historique a été maintes fois relatée dans les annales militaires, à propos notamment des journées ayant, à La Croix-aux-Bois et aux Islettes, préludé à la bataille de Valmy. Topographiquement, ces défilés ont à peu près le même caractère. La pénétration au cœur des plateaux gaïzeux se fait par les couloirs de la Fournelle, de l'Aire, de la Biesme inférieure et de La Thibeaudette. Des rampes assez fortes, comme celles de la Côte de Biesme oœux Islettes et de Beaurepaire à Grandpré, permettent l'accès aux longs paliers des hauteurs, simples ouvertures dans la forêt marquées par une succession de claïrières. Seule, au centre, la « trouée » de Grandpré utilise de bout en bout la percée de l'Aïre, maïs elle n'est parcourue que par une route et une voie ferrée de second ordre. Il conviendrait d'ajouter une autre « trouée », celle de Passavant-Triaucourt qui permet de contourner le massif gaizeux par le sud; elle est peu pratique, car moins directe. | Du nord au sud, il s'agit des défilés :
— du Chesne-Populeux (route de Sedan à Reims);
— de la Croix-aux-Bois (routes de Montmédy à Reïms et de Verdun à Marle) alimentant comme le précédent le carrefour de Vouziers:
— de Grandpré, déjà mentionné: Ç |;
— du Four de Paris, raccourci de Dun-sur-Meuse à Sainte-Menehould par Varennes, celui que prit Drouet en 1792 pour éviter le détour par Clermont: il fut l'objet d'âäpres combats durant la Grande Guerre:
— des Islettes, assez récent car la voie romaine l'avait délaissé, maïs aussi le plus connu et le plus fréquenté; reliant Metz à Paris par Verdun, il fut la cause directe de la bonne ou mauvaise fortune des deux carrefours qui en gardent l'accès : Clermont et Sainte- Menehould; il offre aujourd'hui, en outre, un débouché aux bois des Islettes et à la vallée de la Biesme. Il a l'avantage de disposer non seulement d'une grande route nationale, mais encore d'une voie ferrée qui franchit la Côte de Biesme par un souterrain de 800 m.
La valeur moderne de ces points de passage obligé est bien réduite.
Seuls, en 1914-1918, ceux du Four de Paris, situé sur une ligne de feu, et des Islettes furent des objectifs convoités par l'ennemi. Les améliorations de la technique automobile leur ont, sur le plan économique, fait perdre une bonne partie de leur importance. Les lourds camions de transports rapides, parcourant de jour et de nuit les routes de Paris à Sedan et de Paris à Metz ne s'arrêtent à Vouziers et à Sainte-Menehould que pour le ravitaillement. Les défilés n'ont plus, pour eux, que leur histoire, leurs sites et leur intérêt touristique consécutif.
Réseau routier proprement argonnaïs. — Laissons donc de côté la circu-
lation extra-régionale dont l'utilité se borne à desservir de rares villages espacés. Pour assurer son propre trafic, l'Argonne dispose de trois bonnes
routes longeant: la première, la vallée de l'Aire; la seconde, celle de la
Biesme; la troisième, celle de l'Aisne. De là partent des ramifications, nombreuses dans les vallages extérieurs, car elles découlent de la dispersion de l'habitat, plus lôches en forêt, Ces chemins vicinaux, anciens, ont été partout macadamisés. Ils facilitent, entre autres activités, un rapide ramassage quotidien du lait d'une part, une évacuation aisée des bois débardés, à l'extrémité des « chalaides » empierrées, d'autre part.
Les transports routiers affectés auservice des voyageurs préfèrent s'écarter des routes nationales et suivre des itinéraires compliqués qui, empruntant le réseau secondaire, atteignent, au long des vallées, un plus grand nombre de localités. Certes, il existe bien maintenant des liaisons plus directes — Châlons-Verdun. par Sainte-Menehould, Reims-Saïinte-Menehould par Suippes, Reims-Apremont par Challerange, Reims à Vouziers — qui semblent, à première vue, déborder du cadre de l'Argonne; maïs elles sont dans l'obligation, pour être rentables, d'allonger leur parcours et la durée du trajet, afin de servir une clientèle en majorité argonnaïse; ainsi, Jes cars venus de Châlons ou de Verdun se vident généralement à Sainte- Menehould et repartent après avoir chargé d'autres voyageurs; le vieux carrefour local reprend en somme toute sa valeur.
C'est pour des raisons analogues qu'une des lignes initiales — Châlons- Givry — effectue un long détour par Auve et Sainte Menehould, et qu'une autre ligne, à l'essai, joint Montfaucon à Bar-le-Duc tantôt via Saiïnte- Menehould et Triaucourt, tantôt via Les Islettes et Triaucourt, tantôt via Clermont et Chaumont-sur-Aire. Sur l'ensemble de ces réseaux il s'agit surtout de parer aux jours de pointe qui correspondent aux marchés, les
déplacements de l'Argonnaiïs étant réduits au strict minimum.
Beaucoup plus souples et plus mobiles que le chemin de fer, les services routiers : Transports Départementaux, cars Citroën et même particuliers, lui ont pris, en deux étapes coupées par la guerre — 1933-1939 et 1945-1948 -— les trois-quarts de son trafic. Cétte perte s'aggrave encore de celle de la plupart des marchandises, enlevées par camionnettes, camions aménagés (lait, bétail, blé, bois et tracteurs (grumes), moyens dont la mise en œuvre est un facteur primordial du relèvement économique actuel de l'Argonne.
Voies ferrées d'intérêt secondaire ou stratégique. — Suivant une évolution opposée à celle des routes, la circulation ferrée, entravée par des passages malaisés, a beaucoup perdu de sa valeur et les liaisons rapides de la S.N.C.F. évitent désormais le seuil des Islettes; l'Argonne n'est plus l'objet que d'un trafic réduit.
L'histoire de la ligne Paris-Metz est, à elle seule, édifiante.
Bien que le trajet entre les deux villes via Chälons-Sainte-Menehould- Verdun-Conflans-Jarny-Amanvillers soit le plus court puisqu'il permet de gagner 50 km environ, cet itinéraire a été progressivement délaissé. Les rampes successives de Somme-Tourbe et de Valmy pour franchir le talus des craies, celles de Islettes et de Clermont pour aborder le défilé, rampes où le rayon d'action des courbes limite la vitesse à 90 km/heure (1), avaient déjà fait préférer à une traversée de l'Argonne, avant 1931, un détour, soit par Mézières-Charleville, soït surtout par Nancy. L'ouverture du tronçon moderne : Lérouville-Triaucourt-Novéant, accentua la défection de la ligne Chälons-Verdun, sur laquelle ne circulent plus ni rapides, ni omnibus, mais seulement deux express quotidiens (au lieu de six) qui font la navette entre la région industrielle de Briey-Hagondange, Verdun et Châlons et ne comportent plus de voitures directes pour Paris. A l'exception de Clermont, Sainte-Menehould et Suippes, les stations intermédiaires ont été fermées aux voyageurs. Leurs quais ne retrouvent quelque animation que pour le char-
(1) I1 faudrait y ajouter, hors de l‘Argonne, les rampes d'Eix-Abaucourt et d'Amanvillers.
gement des betteraves à l'automne, des bois à destination lointaine en hiver et, à l'occasion, « des FRS de fruits justifiant, en été, des- messageries rapides.
Une seconde liaison ferroviaire, d'ouest en est, s'infiltre dans les cn
plateaux gaizeux par le défilé de Grandpré. Sur une ligne ancienne de Reims à Apremont par Challerange (2), est venue se greffer, en 1938, la voie stratégique de Paris à Barroncourt par Reims- Challerange-Saint-Juvin- Dun-sur-Meuse. Celle-ci, construite à grands frais et munie des derniers perfectionnements techniques, ne fut mise en service que durant la campagne 1939-1940. Elle a été désaffectée. Deux ou trois trains de marchandises, par semaine, ont été maintenus entre Challerange et Apremont; ils suffisent à . cette région qui, depuis la disparition des ses industries, n'a plus besoin ni de fer, ni de charbon, et n'expédie plus de phosphates de chaux.
Il reste à parler de la seule ligne qui longe l'Argonne de bout en bout, c'est-à-dire celle d'AmagneLucquy à Revigny via Vouziers-Challerange- Sainte-Menehould. Elle suit les vallées de l'Aisne, de l‘Ante et de la Chée, effectuant la jonction entre les lignes de Paris à Mézières-Charleville et de Paris à Strasbourg. Bien diminuée elle aussi, car elle a perdu les lourds convois de fer et de houille allant de la région du nord (via Liart) à Saint- Dizier, voire même à Nancy. Elle garde néanmoins un certain intérêt local qui provient de son itinéraire: densité relative de la population, activités agricoles et laitières, débouchés de la forêt, ceci en dépit de la facile concur-
rence d'une route nationale parallèle. Bien que réduite à voie unique depuis 1942, elle est encore parcourue par deux séries d'autorails semidirects : les premiers, quotidiens, unissent Mézières-Charleville à Bar-le-Duc: les seconds, hebdomadaires, Rethel à Epernay. Quoi qu'il en soit, les carrefours extrêmes ou interposés : Amagne, Challerange, Saïinte-Menehould, Revigny ont vu, depuis 1930, leur importance décliner de jour en jour.
A cette date, à côté du réseau de l'Est, nous trouvions plusieurs lignes particulières, à voie étroite: de Vouziers à Sedan par le Chesne-Populeux, de Clermont à Bar-le-Duc et à Pierrefitte par Courcelles-sur-Aire, de Triaucourt à Sommeille-Nettancourt par Vaubécourt où un embranchement la réunissait à la précédente. Elles ont été tuées par la route et peu à peu abandonnées.
Voies navigables. -— L'Argonne en est totalement démunie. Notre rôle n'est pas ici de nous attarder sur le canal des Ardennes qui, hormis la petite région du Chesne-Populeux, ne fait que cotoyer le nord de la contrée. Une dérivation, amorce d'un canal latéral à l'Aisne supérieure, en amont de Rilly-Semuy, aboutit cependant à Vouziers. En vue de la prolonger pour assurer par les vallées de l'Aisne et de la Chée, la jonction entre les canaux des Ardennes et de la Marne au Rhin, différents projets avaient été étudiés dès le début du XIX' siècle. Aucune suite ne leur a été donnée. D'ailleurs, la contribution de l'Argonne a un trafic éventuel sur une telle voie d'eau ne pourrait plus, dans les conditions actuelles, lui procurer un frêt suffisant pour couvrir les frais de son aménagement.
En résumé, la rivalité entre le rail et la route, atténuée par la coordination entre les deux moyens de transport, «a eu comme dénouement, la suprématie de l'automobile sur le chemin de fer. Libéré de la plupart des contingences séculaires: défilés, axes imposés par les liaisons interrégionales, importation de produits lourds, un bon réseau routier, rural et
(2) Qui devait primitivement se raccorder, à Aubréville, à la ligne Chêâlons-Verdun.
forestier répond amplement aux exigences d'une économie renouvelée. C'est bien lui qui, en outre, retient les touristes s'écartant volontiers des routes nationales pour visiter les sites pittoresques du val de Biesme, le Moulin de Valmy et la Tour de Varennes. C'est lui qui conduit, vers La Gruerie, La Haute-Chevauchée, Romagne et Montfaucon, les pèlerins venus s'incliner sur les tombes et les nécropoles de l'Argonne.
Il De
L'ARGONNAIS
Hommes de Halstatt ou de la Tène, Celtes ou Gaulois envahisseurs, Gallo-romains, guerriers ou colons germaniques, nouveaux venus du Moyen- Age, Etrangers même du XX: siècle, se sont superposés en Argonne, contrée qui, dans le brassage des civilisations, se conduit comme le nord-est de la France très largement ouvert, au cours de la préhistoire et de l'histoire, à plusieurs courants d'influences diverses. Pouvons-nous toutefois, en dépit des continuelles perturbations de part et d'autre de la Biesme, définir un type d'habitant proprement argonnaiïs et quels en sont les antécédents ?
Il s'agit de savoir quelle est la part respective des éléments celtes — brachycéphales à chevelure brune, aux yeux foncés, de petite taille —, et
germains ou apparentés — à la face plus blanche, de haute stature — dolichocéphales aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la face plus blanche, de haute stature — qui, à travers les âges et par leur filiation
compliquée du mélange des races consécutif à l'apport des invasions, se reconnaîtraient dans le peuplement actuel. Il serait vain, disons-le immédiatement, de tenter d'établir une discrimination précise entre les descendants des deux principaux rameaux originels. Après avoir posé, en principe, qu'il n'y «a plus d'Argonnais purs, nous pouvons néanmoins affir- . mer que, dans le massif forestier, les individus bruns, petits, râblés, prédominent sur les blonds, grands, élancés. Les premiers dérivent-ils comme le veut la tradition, des Celtes primitifs ? L'îlot réservé aux futaies profondes les aurait-il donc protégés contre les courants de migration successifs, cachés qu'ils étaient au fond des vallées marécageuses et, sur les plateaux écartés, des bois continus ? C'est probable. Cette préservation du type celtique, les observations anthropologiques récentes, bien que fragmentaires, semblent les corroborer. En 1910, on notait que l'indice céphalique était plus élevé dans la majorité des cantons de l'Argonne que dans ceux de la Champagne voisine : Monthois, 84,9 — Grandpré, 83,2 — Buzancy, 86,2 — Vouziers, 83,3 — (avec des taux analogues dans l'arrondissement de Sainte Menehould) — et que, pour la circonscription du Chesne-Populeux qui fut, de tout temps, un couloir naturel par lequel déferlaient les peuplades d'Outre-Rhin, l'indice tombait à 82, 81. Les autochtones des plateaux gaizeux et des gorgeons reculés représenteraient bien, au début du XX° siècle, :
« des hommes d'un autre âge »
ayant vécu, depuis plus d'un millénaire, à l'écart des défilés, dans un milieu isolé. Issus peut-être en droite ligne des Celtes, ils n'auraient évolué que
lentement, au cœur des chênaies limitées par les vallées de l'Aire et de l'Aisne où les types sont beaucoup plus mélangés. Ils s'apparenteraient plutôt aux brachycéphales des bordures orientales (donc lorrains par contact) et se différencieraient assez nettement des champenois des bordures occiden- tales, blonds ou châtains pour la plupart. Estil nécessaire d'ajouter que - ces critères n'ont rien d'exclusif ?
Considérons les Argonnais sous un autre angle. Ceux des vallages extérieurs semblent avoir hérité de leurs ancêtres, quels qu'ils soient, l'esprit léger et curieux, la vantardise et la gloriole, la brusquerie dans les décisions et les actes, l'amour de l'indépendance et, malgré tout, l'attachement au terroir. Leurs voisins du massif sont plus froids; moins communicatifs, ils prennent plus de précautions avant de se livrer, de faire part de leurs
impressions. Au surplus, leur ardeur au travail apparaît plus désordonnée.
« Au fond de ces gorges et de ces clairières, vit une population « à part »: sabotiers nomades, braconniers intrépides, charbonniers maigres et songeurs, verriers pauvres comme Job et fiers comme le Cid, tous des gens hardis, amoureux de liberté et de franches lippées, buvant sec et parlant haut, ayant les jarrets solides, la poigne lourde et le coup d'œil juste. »
Cette description d'André Theuriet, si colorée en 1875, n'est plus que partiellement exacte aujourd'hui. Depuis cette date, l'Argonne a en effet connu des heures difficiles. Ce sont principalement les plateaux entre Aire et Aisne qui ont été le plus affectés par la dépopulation. Il n'y a plus de __ maîtres-verriers ei de maîtres de forge, de potiers et de tuiliers; les artisans de l'osier et du bois se sont raréfiés; des fermes ont dû être abandonnées à la mort de leur propriétaire, après le départ d'un fils unique: les ateliers .
et les usines ont, tour à tour, fermé leurs portes, éteint leurs fours. Le paysan vivant du produit de son domaine restreint, de ses arbres fruitiers et de
son petit troupeau, le bûücheron toujours épris de liberté dans les coupes et les layons et le fermier-éleveur des vallages constituent seuls, à présent, ï l'ossature des cellules sociales. | Le patois sonore de l'Argonne n'est plus guère parlé qu'à Florent ou - Futeau et rarement par des jeunes. Son folklore, les marchés abondants et joyeux des carrefours, les « fêtes au moulin et au bois » sont-ils définitivement entrés dans le domaine de l'Histoire, celle des luttes séculaires aux frontières | de la Lorraine et de la Champagne, celle des mélodies aux « claires fontaines », aux sources limpides et fraîches des vallons gaizeux ? F Quel que soit le sens d'une telle évolution, un même esprit, une semblable conception de la vie, animent encore, dans les différents genres d'activités qui leurs sont communs, les habitants d'un pays demeuré assez particulariste, où un grand nombre de villages et de bourgs accolent à leur nom le même suffixe :