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UNE MARCHE FRONTIERE

Peuplements initiaux. — A quelle époque l'homme a-t-il fait son appa-

rition en Argonne? Nous pourrions peut-être la situer approximativement en nous référant à la découverte d'une amande acheuléenne par Pâque à Remicourt et à celle d'autres amandes signalées par Goury et Mauget comme étant très rares. Ces indices isolés et trop frustes ne nous renseignent ni sur le mobilier, ni sur l'industrie, ni sur les genres de vie de l'homme au Paléolithique. Dans quelle mesure et dans quelles conditions fréquentait-il déjà les sols de l'Argonne? Nous l'ignorons. Il était toutefois présent, à sa proximité, dans les grottes de Saint-Mihiel.

Les recherches effectuées par ces deux archéologues, ainsi que par Chenet et Loppinet, à Montfaucon, au Signal de Chôtillon et à Beaulieu- Waly, n'ont rien révélé sur la première période du Néolithique, alors que certaines collines de la Lorraine étaient occupées. Plus tard seulement, lors du premier Age du Fer — Hallstatt et fin Hallstatt —, nous voyons, d'une manière beaucoup plus précise, l'homme s'installer, moins sur les hauteurs, que dans les fonds de vallées et sur les coteaux avoisinants. Nous avons relaté, à propos de l'origine des villages, quelles furent les diverses stations, actuellement connues, de ceïte époque. À partir de l'enceinte et de la nécropole d'Haulzy, Goury a émis, dans « Les Etapes de l'Humanité », l'hypothèse d'un stade transitoire entre celui de Hallstatt et celui de la Tène I. Selon lui, aux mouvements des tribus de chasseurs et de pasteurs « en déplacements continuels à la suite de leurs troupeaux et à la recherche « de nouveau terrains de chasse », aurait succédé « la fixation, le repos + à l'abri des enceintes fortifiées », jusqu'au moment où vont se faire sentir les prodromes de la civilisation marnienne, marquée par l'abandon des grands bois pour les vastes plaines de la Champagne. Sur la rive gauche de l'Aisne, à La Justice de Hans, à Marson et à Somme-Tourbe, existent des vestiges de la Tène I, des sépultures et des camps qui s'apparentent à ceux de La Cheppe, de Bergères-les-Vertus et de Witry-les-Reims. Goury œjoute qu'avant de s'installer en Champagne, les Celtes de la Tène I, venus de l'Est, avaient traversé la Lorraine en y laissant des traces de leur passage. Nous les retrouvons à Haulzy qui nous apporte un précieux iémoignage de la transformation de l'armement, du mobilier, de la décoration et de la parure halstattiens sous l'influence de la civilisation marnienne (1). Ici, avant l'aurore des temps historiques, les hommes de la Tène I fusionnaient déjà partiellement avec ceux de Halstatt: l'Argonne boisée commençait à se différencier de la Champagne crayeuse.

Frontières et partages. — Entre les V° et III siècles avant Jésus-Christ, aux premières migrations celtiques, vont succéder celles des Transrhénans, Belges et Germains, qui se superposent aux Celtes. Ils s'établissent, semble-

til, de part et d'autre de la Biesme, devenue l'axe d'une zone de partage

caractéristique, encore qu'imprécise. La frontière aurait dessiné une double fourche, la première au nord de Vienne-le-Chôteau, en direction de Servon et de Varennes; la seconde, en direction de Passavant et de Revigny (2). C'est autour d'elle que gravitèrent quatre groupements assez bien déterminés :

— à l'est, les Matriques, un des noyaux, autour de Metz, de la future Lorraine;

— à l'ouest, les Rèmes, mélange de Belges et de Rhénans, avec Reims pour centre;

— au nord, les Lingons ou Trévires qui, selon Leroy, se seraient mêlés aux Rèmes dans la vallée de la Fournelle, sur la route de Sedan à Reims;

(1) G .Goury : Les Etapes de l'humanité, vol. I, fasc. II, page 99 et sq. (2) Commandant Chenet : Les Civilisations en Lorraine.

— au sud, les Leuques qui auraient remonté jusqu'au Perthois et proba- À . blement jusqu ‘au Bas-Pays:; néanmoins, les limites de leur aire Her CA n'ont pas été jusqu'à présent exactement définies.

La coexistence de ces groupes aux abords de la Biesme annonce ce

qui sera plus tard et pendant de longs siècles la frontière de la France.

Ainsi, l'Argonne 5e situe, prématurément, au contact de plusieurs zones de peuplement, lorsque la civilisation gallo-romaine l'inclut, après la soumission des Leuques (—56) et des Médiomairices (— 52), dans la Gaule Belgique et aboutit également au renforcement de la ligne de démarcation, sur la Biesme, entre les Rèmes et les Matriques. Se

Pour assurer leur domination sur les territoires conquis et la sécurité de leurs communications, les Romaïns construisent des grandes voies qui traversent l'Argonne de bout en bout :

— Dans le sens ouest-est. — La route de Reims à Trèves par Mouzon, avec, pour surveiller les défilés de Quatre-Champs et du Chesne-Populeux, les camps de Chestres, Chôtillon-sur-Bar et Voncq;

Celle de Reims à Metz par Suippes, Les Cruzis, Axuenna (Vienne-la- Ville), La Croix-de-Pierre, Neuvilly et Verdun: elle évitait les défilés du Four de Paris et des Islettes, franchissait la Biesme au Pont-Verdunois, près du Claon, puis, au delà de l'Aire, détachait une dérivation pour desservir Avocourt; entre Les Cruzis et Neuvilly, elle a été complètement abandonnée; seuls des layons forestiers en rappellent le tracé rectiligne (1);

Une troisième voie, de Châlons à Metz, dont l'itinéraire est controversé, passait, soit par Sainte-Menehould — Chemin des Six Frères? —, soit, plus au sud, par Châtrices, Waly et le gué de Lavoye.

— Dans le sens sud-nord. — Une voie en rocade joint le camp de Fains à Arlon en utilisant les « Hautes-Chevauchées », c'est-à-dire les lignes de crêtes des rives gauches de la Biesme d'abord, de l'Aire ensuite, pour gagner le gqué de Marcqg-Saint-Juvin.

Au long des pénétrantes et des diverticules qui les relient les unes aux autres, s'ouvrent les ateliers de potiers et de céramistes. En même temps, de rouveaux colons, Belges et Rhénans, se seraient installés en divers points

de ce réseau, dans la vallée de la Fournelle et aux environs de Voncq notamment.

Entre les IV° et VI° siècles après Jésus-Christ, les invasions franques bouleversent l'organisation gallo-romaine. Celle des Vandales, entre autres, eut raison, autour du défilé de Quatre-Champs, du grand camp de Chestres et de ses annexes.

À. Demangeon a montré comment, dans l'Est de la France, ces étrangers « fusionnent avec les indigènes sédentaires et fondent la plupart de nos « villages actuels ».

Il semble que l'Argonne n'ait été, une fois de plus, qu'un lieu de passage; Goury fait pourtant remarquer qu'il dut y avoir fixation des envahisseurs à certains endroits, puisqu'à Courtémont, par exemple, on trouve des cimetières francs — à tertres — bien distincts de ceux des populations autochtones.

Lorsque, sous l'impulsion des abbayes, des châteaux et de. communes à chartes régies par la loi de Beaumont-en-Argonne, s'ouvre la phase la plus importante de colonisation de l'Argonne, le partage de Verdun, en 843, réaffirme la frontière de la Biesme et cela pour plusieurs centaines

d'années : à l'ouest, le domaine de Charles-le-Chauve: à l'est, celui de Lothaiïre; ensuite, elle sera, avec tous ses aléas, celle du Royaume de France et du Saint-Empire romain-germanique:; elle court de Beaumont à

(1) G. Chenet: Argonne, p. 18, et Chantriot: La Champagne, p. 87 et sq.

< Binarville et à La Crbiade, suit la val de Biesme jusqu'à Courupt et se dirige, au sud de Beaulieu, vers Revigny. |

La division s'accentue dès le XI° siècle, au hasard des querélles locales, des guerres, des traités plus ou moins respectés, des alliances, des partages tant seigneuriaux et épiscopaux, que royaux et impériaux. :

Ainsi, les abbés de Montfaucon, de Beaulieu et de La Chalade qui possèdent des terres et des prieurés à l'ouest de la Biesme doivent obédience à l'évêque de Verdun, ceux de Landèves, de Châtrices et de Monthiers, si indépendants, tantôt au chapitre de Saint-Rémy de Reims, tantôt

à l'évêque de Châlons. Le

Entre les seigneurs, mêmes rivalité : Vienne-le- Château changera trois fois de mains en moins de cent ans; Vandy, pareillement! Le courtil de . Triaucourt, dans le « Barrois Mouvant », le baïllage de Sainte-Menehould,

les comtés de Dormois et de Grandpré seront les fiefs soumis au comte de

Champagne, tandis que le comté de een aura pour suzerain le duc de Lorraine.

Maigré le contour Ne et excessivement temporaire des terroirs fores-

tiers contrôlés par chacun de ces féodaux, l'œuvre conjuguée, patiente, des

monastères, des censes et des communes, allôdiales ou à charte, se poursuit

sur un même rythme de part et d'autre de la Biesme : essartage, colmatage,

défrichements, cultures, arts du feu, verreries et forges, partout prend corps

une semblable conception de la vie, comme si la frontière n'existait pas.

Du XIII au XVI siècle, s'opère, non sans heurts et misères, la réunion de l'Argonne au Royaume de France. Va:t-il y avoir désormais une unité régionale? Cette éventualité ne s'est pas réalisée.

Les abbés de Montfaucon, en litige avec leurs suzerains temporels de Bar et de Nancy, et ecclésiastique, de Verdun, font à deux reprises, en 1272 et en 1296, appel au roi de France. Dix ans plus tard, un prévôt de Champagne vient prendre possession de ce monastère. Ultérieurement, on verra Henri III de Bar abandonner, non sans espoir de retour, « la mouvance « de tout ce qui se trouve sur la rive gauche de la Meuse ».

La réunion du comté de Champagne à la couronne de France accélère celle de l'Argonne. Elle devient effective lors de la cession par le duc de Lorraine à Louis XIII en 1632 du Clermontois comprenant, outre la châtellenaie, Rarécourt, Dun-sur-Meuse et Beaumont. La frontière est reportée vers l'est, les postes de la Biesme sont définitivement supprimés. Maïs, dans l'ordre qui s'établit peu à peu, Vouziers et Sainte-Menehould feront partie de la généralité de Champagne, tandis que Clermont sera rattaché à celle de Metz. La Biesme reste une ligne de démarcation; elle sépare maintenant les provinces de Champagne et de Lorraine.

S'appuyant sur cet état de fait qui tire ses origines du traité de Verdun et qui se prolonge après le retour des « marches de l'Argonne » au sein du royaume, les circonscriptions administratives de la Révolution sanctionneront, purement et simplement, l'écartèlement de la région : trois départements se rencontrent sur l'ancienne fourche septentrionale de la Biesme ou sur les plateaux contigus : Marne, Ardennes, Meuse; six arrondissements qui débordent de son cadre chevauchent sur l'Argonne : Sainte-Menehould, Vouziers, Verdun, Bar-le-Duc et, aux extrémités, Vitry-le-François et Sedan.

Voilà ce que nous enseigne l'Histoire de la Biesme, maigre ruisseau en sa vallée encaissée, frontière millénaire et limite moderne.

C'est là une raison et non des moindres pour laquelle l'Argonne ne possède ni unité administrative, ni aucun sens de l'organisation régionale. Le

Four de Paris, hameau-type. des genres de vie communs à toute la contrée, A détruit entre 1914 et 1918, appartenait à la fois à deux départements et a trois communes : Vienne-le-Chôteau, Boureuilles, La Chalade!

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