AVANT-PROPOS
L'Argonne, déjà mentionnée par César dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, voit aujourd'hui son nom connu de tout l'univers parce que gravé dans la pierre d'innombrables monuments avec cette date: 1914-1918. Cent cinquante mille combattants ont arrosé sa terre de leur
sang; plusieurs nations, des civilisations s'y sont affrontées. Pourtant, au . XX' siècle, elle ne peut être, géographiquement, considérée, en France, que
; comme une région secondoire.
L'Histoire, celle des potiers gallo-romains et des abbayes, celle de Varennes où un roi perdit sa couronne et de Valmy-la-Bataille qui marque un tournant dans l'évolution du monde, celle du Four de Paris dont il ne demeure plus qu'un calvaire, nous apprend que l'Argonne fut toujours meurtrie, partagée, déchirée. Sans remonter jusqu'aux peuplements initiaux qui virent plusieurs groupements humains voisiner au sein de la forêt, une frontière suivait déjà le val de Biesme dès l'ère gallo-romaine. Le traité de Verdun la renforce, accentuant le partage pour de longs siècles et séparant, par une fragile barrière toujours plus ou moins centrée sur cette petite rivière, le comte de Champagne du duc de Lorraine, l'évêque de Châlons de celui de Verdun, le Royaume de France du Saiïnt-Empire- . Romaïin-Germanique. Les lustres passent, sans atténuer pour autant les effets de ces divisions. Les limites administratives de 1789, sanctionnant le fait accompli, disloquent l'Argonne en six arrondissements répartis sur trois départements. Durant quatre années de luttes sans merci — 1914-1918 —, les lignes de feu la scindent une fois de plus; le Nord et le Sud sont rejetés de part et d'autre d'une « zone rouge ». Tout récemment, en 1940, une frontière très provisoire, à cheval sur l'Aisne, coupait en deux la ville de Sainte-Menehould. Telles sont, succinctement, les données de la géographie historique.
Mais la gaize d'Argonne, pierre grise et terne au facies siliceux, va imprimer, dans un cadre argilo-sableux aux formes molles, le relief inattendu de ses tables lourdes et déchiquetées. La roche nouvelle, nettement localisée, introduit l'idée d'unité dans une région séculairement morcelée.
Des rives de l'Aisne à celles de son affluent l'Aire, les plans doucement inclinés de la gaïze portent l'altitude de 100 à 300 mètres; quelques : replats en entachent le pourtour; au centre, les surfaces structurales ont été parfois entamées. L'eau sourd en abondance au fond de gorges humides,
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image si différente des versus rapides et secs, au pied encombré d'éboulis. ;
Des grès aux teintes variées, recherchés jadis par les moines et les maîtres verriers, des coiffes alluviales masquant de leurs graviers et de leurs argiles les plateaux de Vienne-le-Chôteau nous disent que la gaïize n'est. par le seul facies original et que l'histoire du modelé de l'Argonne pourrait
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ne pas être aussi simple qu'elle le parait. È ke
La forêt aux chênaies parsemées de hêtres et de résineux couvre de | son ombre de vastes étendues. Mais elle n'est plus que le lambeau de | masses boisées raccordées autrefois à l'Ardenne. Groupée surtout sur la (ct gaïize, elle laisse désormais quelque se à la prairie herbeuse et aux terres cultivées.
L'homme de Clermont, en Lorraine, ou de Sainte-Menchould, en Chi à pagne, garde pareïillement de ses ancêtres le goût de la vie rude, celle | du büûcheron, de l'artisan, celle du petit propriétaire au troupeau florissant, Au terme d'une longue crise économique et démographique, aggravée par les deux guerres mondiales, l'Argonne s'est repliée sur elle-même.
Ilôt au contact de la Champagne, de la Lorraine et de l'Ardenne, elle. ee possède par ses roches, son relief, son réseau hydrographique, ses genres | de vie, une individualité incontestable. Où donc en sont les frontières si (7 elles ne sont pas sur la Biesme ?
Doit-on circonscrire la contrée aux plateaux qui s'élèvent lentement de l'Aisne au front de côte dominant les vallées de l'Aire et de la Bar? Il faut s'évader de ce cadre étroit.
Si la Champagne crayeuse :s'avance jusqu'à Bourcq et Valmy, aux portes de Vouziers et de Sainte-Menehould, sur les trois autres faces il est beaucoup moins aisé de définir le domaine de l'Argonne. Vers l'Est lorrain, assises sur un socle de tables jurassiques, des buttes de la qgaïze, souvent couronnées de leur bouquet forestier, permettaient aux fières abbayes . de Montfaucon-d'Argonne, du Mont-Dieu et de Beaumont-en-Argonne de surveiller les approches de la Meuse, au même titre que les châteaux de Clermont ou de Grandpré défendaïent l'entrée des défilés. Rien qui différencie également les clairières du Chesne-Populeux, sur la route de Vouziers à Sedan, des horizons de la Biesme, si ce n'est dans le détail; on passe insensiblement de la forêt de Boux à celle, préardennaise, de Mazarin. La cuvette de Givry- Triaucourt, ancien Barroïis Mouvant, prolonge, tout en gardant ses principaux caractères, le vallage de l'Aisne supérieure vers l'Ornain.
Telle est l'Argonne, son cœur et ses bordures, avec ses vieilles demeures et ses bûücherons, pays qui, actuellement, ayant perdu une notable partie de sa population et de ses activités passées, ne s'est que tardivement adapté aux transformations de l'économie moderne.