LE DOMAINE DES GAIZES
Entre deux districts calcaires très différents, celui des assises du jurassique supérieur sur les confins de la Lorraine, à l'est, et celui des craies champenoises, à l'ouest, affleure une longue bande arquée de sériès meubles infracrétaciques : argiles, sables. Sur les rives de l'Ornain, affluent de la Marne, et dans le pays de Triaucourt, elles couvrent de vastes surfaces, largement épandues d'un calcaire à l'autre.
En revanche, sur le parallèle joignant les Hauts-de-Meuse aux talus de Valmy-la-Bataille, l'alternance des couches dures et tendres subit, au droit de l'Argonne, une sérieuse anomalie: dans la région de Sainte- Menehould et de Vouziers apparaît un accident de relief constitué par des plateaux aux rebords nettement soulignés, des vallées profondes et mouilleuses, accident qui intercale une couche supplémentaire plus résistante, fichée comme un coin dans les dépôts argilo-sableux qu'elle sectionne en deux tronçons : la Gaïize, où le jeu de l'érosion a sculpté, toutes proportions gardées, des formes plus accusées.
Replacer la roche nouvelle dans la triple succession — calcaire - argiles craies — c'est admettre des caractères d'opposition visibles dans les paysages eux-mêmes. Nous touchons là, et la suite de cette étude le coniirmera, un des points sensibles du mésozoïque de l'Est du Bassin de Paris, aux approches de la Lorraine et de l'Ardenne. Le domaine de la gaïize, localisé, se réduit à une masse lenticulaire principalement située entre les rivières d'Aisne et d'Aire, mais envoyant quelques lambeaux ramifiés en direction de la Meuse et de l'Ornain. Les affleurements couvrent 1/900 environ du sol français; au nord de Triaucourt, ils coïncident avec le strict territoire de l'Argonne, les limites du pays, de la roche et souvent aussi celles de la forêt étant, à quelques exceptions près, calquées les unes sur les autres.
Qui veut décrire le sous-sol doit donc traiter d'abord de la gaize. Certes, la pierre ainsi nommée n'est pas l'unique élément de l'infrostructure, même en demeurant sur le seul plan des terrains d'âge secondaire; maïs elle procure au milieu physique une forte individualité, tant par l'introduction de facies nouveaux que par leur corollaire: une mise en valeur originale des reliefs.
On ne saurait se faire une idée exacte du substratum gaizeux en se bornant à des considérations de répartition, d'apparence externe, de come.
position. Si elles permettent de dégager des critères d'ordre général —
massivité des tables, falaises détritiques, légèreté des blocs poreux, teneur élevée en silice soluble, élimination quasi totale du carbonate de calcium
à l'esprit, au fur et à mésure que nous pénétrerons au sein des assises. Il semble en effet que l'on ait par trop tendance à regarder la pierre d'Argonne comme une entité, alors que les nuances mises en évidence par les carrières et la terminologie locale suffiraient déjà à dissiper ce
malentendu : les échantillons vont de boues argileuses noirûtres à des
évolution vont s'imposer
rognons bleus par une gamme de roches grises ou jaunes, les mieux
connues.
Appuyant notre argumentation sur des données plus précises encore, notamment sur le passage des fossiles d'un étage à l'autre, nous arriverons à distinguer deux facies principaux, où les rôles déterminants seront successivement tenus par la silice, puis par l'argile sableuse aux approches du gault.
Charles Barrois appliquait aux gaizes le double qualificatif de « terme * de transition » et d' « accident pétrographique ». Cette affirmation est corroborée par la genèse du sédiment qui compte plusieurs étapes dans sa consolidation à partir de vases organiques. Si Cayeux en a expliqué le mécanisme dans une théorie d'ensemble basée sur des prélévements effec- ‘tués aux environs de Vouziers, des géologues de la région, Buvignier, Collet, Meunier, ont souligné la diversité existant dans les couches qgaizeuses de l'Argonne, fondement de la variation lente des facies depuis l'argile albienne des fonds jusqu'à la « pierre morte » des sommets du dépôt.
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LOCALISATION DES GAIZES ENTRE LES CALCAIRES DE VERDUN ET LA CRAIE CHAMPENOISE
Pour déterminer l'individualité de l'accident siliceux massif auquel l'Argonne doit son originalité structurale, il importe non seulement de le replacer exactement dans la succession des terrains, donc de stratigraphier, mais encore d'en délimiter les contours et de sonder la physionomie de la roche. Nous ne saurions entreprendre une étude des gaizes sans en brosser rapidement le cadre large, celui des deux districts marginaux.