‹ L'argot ancien, 1455-1850, ses éléments constitutifs, ses rapports avec les langues secretes de l'Europe méridionale et l'argot moderne. Avec un appendice sur l'argot jugéChapitre 11 sur 81 · V. — Critique des sources · texte numérisé non relu

V. — Critique des sources

L'étymologie argotique, difficile en elle-même, devient inextricable, si l'on opère sur des formes mal transcrites et sur des sens imaginaires. Il importe donc, avant d'aborder l'étude étymologique de l'argot, de montrer par quelques exemples combien d'erreurs ont été accumulées tantôt par les éditeurs et tantôt par les lexicographes eux-mêmes.

Yoici tout d'abord ce que deviennent les termes

1. Th. Buffet a publié un vocabulaire mourmé-français dans la Revue Savolsienne de 1900.

2. Abbé Pont, Vocabulaire du Terratsu de la Tarentaise, Chambéry, 18G9. Cf. A. Constantin et J. Desormaux, Dictionnaire Savoyard, 1902, p. 39'i-395 (tableau comparatif du ménédigne, du mourmé et du terratsu) : des trois cents mots du terratsu que contient Pont, quatre-vingts sont communs avec le mourmé.

INTRODUCTION IQ

argotiques de la Vie Généreuse, de 1696 ou 1618, d'après la réimpression qu'en a donnée Techener (dans le 8° volume de ses Joyeusetez, Paris,

de Vaiibet hure

de Vaubert huré

sur le pilard

sur le pelard

sans zeuer

sans zerver

ont souque la Hio;-se

ont fouqué la morfe

sur la toutine

sur la toutime

hav rivage

haut rivage

gourt à hiart

gourt à biart

bonnet, ambrou

bonnet, aubion

chien, haniu

chien, habin

chemin, père

chemin, pelé

cidre, pien hauroche

pie hantoche

eboilles (sic), loucheter

etoilles, louchettes

escuelle, crosse

escuelle, grosle

garou, vaiyuelier

garou, un guelier

gueux, assuré

gueux, affur

lieutenant, gagou

lieutenant, cagou

manger, cousser

manger, gousser

maréchal, ioujlard, brussart

maréchal, soufjlard, bruslard

mariage, d'aulnage

mariage, daulvage

marié, d'aulne

marié, daulvé

minois, mez !

nez, minois

oreilles, auces

oreilles, ances

sergent, affutard

sergent, affurard

Voici maintenant l'aspect de certains mots dans le Jar^o/i de 1628, et celui qu'ils prennent dans la reproduction faite par Techener en i83i (reproduction qui a servi de base au travail de Fr. -Michel), et qui n'a d'archaïque que l'orthographe :

angluce ou angoisse, une oye angluche, une oyc

boucher, mocquer baucher, mocqucr.

carme, un chanoine carme, im choyne ou miche

embauder ^, prendre de force [embander, prendre de force :

frumion, marché fremion, le marché

harper le taillis, s'enfuir ha- haper le taillis, id.

bilement

perouse, une pistole petouze, une pistolle

P. Go Sigrisse, bouesse. Le gris bovicsse

» la muraille enterue la maraille enterve

» un chapeau on le nommoit un chapeau on le nommoit

place plant

G2 manger, c'estoit briffer ou manger c'estoit briffer ou

goufjîer gousser

» manneau, c'est à dire moi monnant, c'est à dire moy

69 marquises et mignons marqviiscs et mions

70 devant les palors devant les pallots

80 à quoy s'opposent les 60ns ... les honorables Archisup-

rables Archisuppostz postz

Le meilleur dictionnaire d'argot, celui de Delesalle, n'est pas exempt de leçons erronées : Anticle, la messe {Vie, iSgô), y est remplacé par ancicle; sourdante santoche, grande justice (1596), y est irdinscrii fourdante Jantoche ; sourdu, pendu, et sourdolle, potence, y deviennent fourdu, pendu, et fourdolle, potence, à côté de sourde, prison (!), et sourdelle, potence. Dans la partie française-argot il y a de singulières méprises,

I. Cette leçon fautive, embauder itour embander, qu'on retrouve chez Halbert (18/19), figure dans tous les dictionnaires d'argot. On lit dans le Supplément de Larchey : « Embauder, prendre de force. Argot de voleur, pour emblauder, de embler, voler (vieux français) ».

telles que : Bouge, franc-garoii, vain guelier ; drap de lit : limans, linceul..., où les équivalents français garoii, linceul sont confondus avec les termes argotiques (cf. Vie, 1596 : Vain guelier, Garou... Limans, Linceulx). Ces méprises se rencontrent aussi dans le Dictionnaire français argot d'Aristide Bruant (1901).

Delesalle a également admis, comme des faits acquis, les interprétations conjecturales que Vitu a données des ballades (authentiques et contestées) de Villon ; et de Delesalle, ces explications douteuses ont passé dans le Dictionnaire de Bruant.

Ce sont principalement les diverses éditions du Jargon qui fournissent le plus grand nombre de méprises et de non-sens. Voici quelques spécimens :

BALLADER, aller demander l'aumône [Jargon, 1628), devient bellauder et hellander^, dans les éditions de i63/i, 1600, 1700 et 1728; celle de i836 a halauder, mendier, et bellander, aller demander l'aumône. Les vicissitudes ultérieures il travers la lexicographie argotique sont encore plus étranges : Vidocq enregistre balader, choisir, chercher, et bettander, mendier (cette dernière

I. Cf. Jargon, if)28, p. 3i : quand ils sont en quelque vergne à ballader... ; éd. iG3/i : ... à bellander.

2 2 IINTRODUCTION

adoptée par Fr. -Michel et Delvau) ; Larcliey fait remarquer {Suppl.) : « Battender, mendier (Delvau), sans doute pour battander : les battandiers (sic !) formaient une tribu de la Cour de miracles. » Delesalle connaît quatre formes : balader, choisir, chercher ; balander, mendier, porter la besace, battander et bettander, mendier, formes qu'on retrouve en partie chez Bruant : (mendier) balander et battender.

BROQUANTE, baguc (Jargon, 1628), devient brobuante dans les éditions ultérieures jusqu'en 1728 ; celle de i836 a brebuante (Halbert : berbuante). Vidocq a seulement brobuante, mais Delesalle donne à la fois : brobuante, anneau, bague, et brocante, bague, c'est-à-dire le mot fictif et le mot réel.

cosNE, la mort {Jargon, 1628), transcrit plus tard cône (1728), réapparaît dans l'éd. de i836 : cosne, la mort, à côté de coste, auberge (forme argotique de castel). Halbert donne à la fois l'ortographe ancienne et moderne, mais renverse l'ordre des sens : la cône, la mort, coste, la mort, cosne, auberge. Cette interversion a passé chez les lexicographes modernes. Delesalle : cosne, auberge, et coste, la mort ; Bruant : (auberge) cosne, coste, et (la mort cosne, coste l Et cosny, mort, est transcrit chez ce dernier : (défunt) coni, couni, crouni.

Une interversion analogue a également sa

source dans Halbert chez lequel on lit : Embarras, drap de lit, et empave, carrefour, tandis que l'édition du Jargon de i836 enregistre Embarras, carrefour, et empave, drap de lit (ce dernier sens déjà dans l'édition de 1628). De là, chez Delesalle : empave, carrefour (Larchey, SappL ; Bruant), et Delvau remarque à ce propos : « Empave, carrefour, pavimentam, dans l'argot des voleurs. Quelques Gilles Ménage de Clairvaux veulent que ce mot, au pluriel, signifie aussi draps de lit. Dont acte. ))

DURESME, du fromage [Jargon, 1628), devient réme, dans l'édition de 1728, c'est-à-dire du rême, tandis que l'édition de i836 enregistre à la fois daresme et rême. Fr.-Michel donne une troisième variante : blême (autre transcription erronée de durême) et, ignorant la chronologie du mot, prend rême pour la forme primitive, qu'il identifie avec l'anc. fr. raime, ramée (« C'était sur des rameaux entrelacés... qu'on plaçait le fromage frais pour le faire sécher »). Par suite, on lit dans Bruant : (fromage) blême, rème, à côté de durème, c'est-àdire deux formes imaginaires, à côté d'une troisième, seule réelle.

GOURPLiNE, une pinte {Jargon, 1628), transcrit goapline, une pinte, dans le lexique de Granval (1725) ; l'édition de i836 enregistre les deux formes : goupline, pinte, et gourpline, plainte.

5/j INTRODICTION

Cette erreur d'impression {plainte au lieu de pinte) a passé ehez Halbert (18/19) ^^ ^^^ '^^' ^^^^^ Delvau : « Criblage, plainte, cri, reproche, dans l'argot des voleurs ; ils disent aussi gourpline. »

soLiR. vendre {Jargon. 1628), garde cette forme dans les éditions ultérieures : Yidocq transcrit fautivement salir, vendre des objets volés, à côté de sollir. Acndre un objet le prix qu'il vaut. Fr. -Michel prend comme point de départ salir, dans lequel il voit une c altération de saler, qui se disait autrefois pour vendre cher. » — Le même Acrbe solir a également subi un changement de sens plus qu'étrange ; chez Granval (i 725) et dans l'édition de 1728, on lit : solir, ventre. Cette erreur d'impression a passé dans l'édition de i836. qui distingue : solir, rendre , de soly, ventre ; dans le Dictionnaire cVargot de 1829, qui donne uniquement solir, ventre, et chez Fr.- Michel : solir, a entre, qui ajoute : « Ce terme est le fruit de la ressemblance matérielle que présente ventre avec le verbe vendre, qui se dit aussi sollir en argot. »

Des formes et des sens imaginaires sont souvent produits par des procédés analogues moins compHqués encore. Les erreurs, une fois commises, deviennent fécondes et se perpétuent indéfiniment. Yoici une deuxième série :

IMllODUCTIOX 20

ASTic, cpée {Jargon, 1728), se perpétue jusqu'à Halbert (18/19) ' Fr. -Michel l'enregistre, à son tour, mais en le faisant précéder par : artie, épée, qui n'en est que l'impression fautive. Et pourtant on la retrouve chez Bruant : (épée) artic...

BAUDE, la maladie de jNaples {Jargon, 1628), devient bonde, dans l'édition de i836; Halbert (1849) enregistre les deux formes : bonde, mal de Naples, ci baude, mal véuérien. Le mot fictif prend place à côté du mot réel chez Delesalle et chez Bruant : (syphilis), bande, bonde...

La dernière édition du Jargon, celle de i836, enregistre : brixgeaxts, cheveux, et biuxgeaxte, perruque ; ces termes figurent comme briganfe, brigands, brigeants, chez Delvau et Delesalle, le premier en donnant ainsi la raison : « On dit aussi brigands pour cheveux, à cause de la physionomie rébarbative que vous donnent des cheveux ébouriffés. »

CAGETOx, hanneton {Jargon, i836), c'est-à-dire petit panier, devient chez Halbert (18/19) • cageton, hanneton, et de là, l'erreur fait le tour de la lexicographie argotique. Delvau : a Cageton, hanneton, dans l'argot des voleurs, qui savent qu'il est impossible de mettre ce scarabée en cage, et qui voudraient bien jouir du même privilège » ; Delesalle : cageton, hanneton, et Bruant : (hanneton) cageton.

Les CAPONS, OU filous de la compagnie argotique, sont définis par le Jargon de 1628 comme (( eschevins de la triperie » : ces eschevins deviennent écrivains dans Granval (1725) : capons, les écrivains des autres, d'où l'éditeur du Jargon de i836 a tiré : cape, écriture, capine, écritoire, capir, écrir, termes fictifs qui manquent chez Vidocq, mais qui ont passé de Halbert (18^9) dans tous les dictionnaires d'argot. Fr. -Michel, qui n'a utilisé que l'édition moderne du Jargon, d'après la réimpression fautive de Techener, cite également : « Capons, dit le Jargon, sont les écrivains de la triperie... »

CART DE CHARRLE, uu quart d'écu (Jargon, 1628), devient cas/e de charrue, dans l'édition de i836, et dans celle de 1849 ; cette leçon fautive revient chez Delvau, chez Delesalle et chez Bruant : (quart d'écu) caste de charme.

coucou, montre (« terme des/loueurs », Vidocq), devient couesu, par une erreur d'impression, et se trouve improvisé terme d'argot : Delesalle enregistre l'un et l'autre, et Bruant le suit fidèlement.

CROSLE, écuelle {Vie, 1096), deviennent crône (Jargon, i836) et cro/ie (18A9) : de là, chez Bruant : (écuelle) crolle, crone, crosle.

FRETILLANTE, queue (Jar^/o/i, 1728), eifertillante, dans Vidocq (II, 332), à côté de la forme erronée

IiVTRODUCTION 27

JestlUante ^. Fr. -Michel distingue : fertillante, plume, etfestillante, queue (« C'est en remuant la queue que les chiens font fête à ceux qu'ils affectionnent ))). Cette explication a été fort goûtée, on la retrouve chez Delvau (« Festillante, queue d'animal, p. ex. du chien, qui fait/e/e à son maître en remuant la sienne n) et chez Rigaud (« Festillante, queue, allusion à la queue du chien qui fait fête à son maître »), ce dernier d'habitude prudent et consciencieux. Delesalle connaît Jertlllante, paille, Jestillante, queue, et frétillante, queue, plume d'oiseau ; Bruant : (queue) festillante, frétillante.

GiTRE, j'ai {Jargon, 1690), déformation argotique du verbe français, et itrer, avoir {Ibid. , i836), gitrer, posséder (Vidocq), à côté de titrer, qui en est la transcription erronée. Fr. -Michel ne connaît que titrer, avoir, posséder, et Lorédan Larchey en donne l'explication : u Litrer, contenir, posséder ; vient de litre comme cuber vient de cube ».

LOusïAUD, domicile, diable (Halbert, 18^9), et hosteau, prison (= hostel) : le sens de « diable » résulte de la phrase envoyer a loastaud (c.-à-d. à Vhousteau), envoyer à la prison, et, par extension, au diable. Chez Delesalle, loastaud désigne

I. M. E, Ernault (Revue celtique, XIV, 28/i) rapproche de la forme fictive festiller (induite de festillante), le breton Jîstilha, babiller : le point de départ et l'interprétation (babiller ^ frétiller de la langue) sont également sujets à caution. Cette étymologie a passé dans le Lexique étymologique du breton de V. Henry.

expressément le diable : loiistaud, lousteau, lousto, le diable (envoyer à loastaud, envoyer au diable ; aller à loustaud, aller en prison), à côté de aiisto, salle de police, prison, hosto, ostlo, ostot, prison ; de même, dans la partie française-argot : Diable, ... loustaud, ousteau, lousteau.

MARON, du sel (Jargon, 1G28), devient muron (Ibid., 1728 et i836) ; Halbert enregistre les deux formes : maron et muron. Vidocq ne connaît que maron, et Fr. -Michel, ayant avec raison rattaché maron à (sel) marin, s'efforce de faire a enir muron, du mot murette, u qui désignait et qui désigne encore, dans de certaines provinces, une sauce avec laquelle on accommode surtout le poisson ».

SACRE, est traduit par Halbert d'abord par argent, ensuite par sergent : ce dernier sens se trouve seul dans l'édition du Jargon de i836, comme dans celle de 1628, tandis que le premier est une simple méprise. Et pourtant Delesalle traduit : sacre, i. argent ; 2. agent de police...

SAPIN, gendarme, lit-on dans un Nouveau Dictionnaire d'argot de 1829 ; Yidocq connaît également sapin, soldat, mais Fr. -Michel enregistre supin, soldat, et l'explique ainsi : « Il y a tout lieu de croire que ce mot a été formé par allusion à la soupe et au pain dont est nourri le soldat » ; de là, chez Bruant : (soldat) supin. Or, supin est simplement une transcription fautive de sapin^

qui est encore familier, à Marseille et à Aix, pour soudard, troupier, garde national (Mistral), et Yidocq dit expressément que saphi est un terme des voleurs provençaux.

TROMBiLLE cst Tcudu par bête, chez Yidocq, et cette explication passa dans les dictionnaires de Delvau, de Delesalle et de Bruant ; or, la simple comparaison avec tromhoUe, tête, donné par le même Yidocq, montre que bête est une erreur d'impression pour tête (cf. Rigaud : tromblne, figure).

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