I. — Caractéristique de TArgot
L'argot a subi, depuis plus d'un demi-siècle, une transformation profonde, qui l'a fait dévier de son point de départ. Le langage des malfaiteurs se trouve aujourd'hui submerge par toutes sortes d'ingrédients linguistiques. Ce qu'on appelle, chez d'autres peuples, langage familier, populaire ou populacier, s'est confondu en français avec l'argot des voleurs et y constitue une langue à part, greffée sur la langue littéraire qui en est de plus en plus pénétrée. Déjà, en 1887, Vidocq constatait cette pénétration (dans la préface de ses Voleurs) : u Argot est maintenant un terme générique destiné à exprimer tout jargon enté sur la langue nationale, qui est propre à une corporation, à une profession quelconque, à une certaine classe d'individus... La langue argotique n'est plus seulement celle des tavernes et des mauvais lieux, elle est aussi celle des théâtres ; encore quelques pas et l'entrée des salons lui sera permise. »
L'Argot ancien. j^
Et trente ans plus tard, Alfred Delvau d'ajouter: « En France, on parle peut-être français ; mais à Paris on parle argot ^ ;.. autant de professions, autant de jargons différents, incompréhensibles pour les profanes. «
Ce n'est pas cette mosaïque qui importe à notre travail. Son objet exclusif est l'argot des malfaiteurs et, nous en tenant à ce parler, nous tâcherons de marquer, d'après les documents, les phases successives de son développement. Dès le premier coup d'œil, on y remarque un double trait distinctif.
Tout d'abord, son caractère foncièrement indigène. Tandis que le rotwelsch, par exemple, est imprégné d'hébreu, l'argot ignore absolument toute influence de celte nature. Il se confond tantôt avec l'ancien français et tantôt avec les patois du Nord et du Sud de la France. Il a successivement influencé les autres argots romans, qui ont également laissé des traces dans son vocabulaire : la gerinania de l'Espagne, le fourbesque de l'Italie, et surtout le calao du Portugal, ont tour à tour subi son action.
Ensuite, l'argot a exercé une influence plus
I. Ce paradoxe a été repris et amplifié par Louis Botzon, Sur le langage actuel de Paris, Programme, Francfort-sur-Oder, 1873. — Cf. Charles Nisard, Etude sur le langage populaire, 1872, p. 124 : « L'argot n'est pas, et n'a jamais été, si ce n'est à de très rares exceptions près, le vrai patois parisien, encore qu'il tende de jour en jour à le devenir tout à fait. »
importante encore sur le français littéraire, en y faisant pénétrer, à partir du xv" siècle, nombre de termes caractéristiques.
Cette double action, extérieure et intérieure, témoigne à la fois de son expansion et de sa valeur linguistique.
IL — Argot ancien et moderne.
En dehors de la transformation radicale qu'a subie l'argot dans la seconde moitié du xix** siècle et qui l'a rendu en quelque sorte étranger à luimême, il avait déjà essayé, à la fin du xvi" siècle, une série de changements dans son lexique. Cet argot ancien du xv*' au xvi*" siècle diffère, en effet, de l'aspect qu'il a revêtu pendant les deux siècles suivants. L'œuvre capitale de l'argot, le Jargon ou Langage de l'Argot reformé, contient à cet égard un passage très instructif que nous reproduisons (éd. de 1628, p. 20) : (( Pour oster les scrupules que quelques uns pourroient avoir de ce qu'on n'use plus de beaucoup de mots qui estoient en usage en l'ancien jargon, c'est que les archisupposts, qui sont des escoliers desbauchez, mouchaillant que trop de marpaux entervoient (c'est-à-dire considérant que beaucoup d'individus comprenaient), retranchèrent les mots suivants :
a lîNTRODUCTION
« Premièrement, la teste on la nommoit calle, à présent c'est la tronche ; un chapeau on le nommoit plant, à présent on l'appelle un comble ; les pieds on les nommoit trottins, à présent sont des pastuvons. Un manteau c'étoit un volant, à présent c'est un tabar ou tabarin. Du potage s'appelloit de la. jaffe, à présent c'est de la menestre. Une chambrière se nommoit limogere, à présent on l'appelle une cambrouse. Un chemin on l'appelloit pelle, à présent c'est un trimard. Manger c'estoit brijfer ou goiisser, à présent c'est morjîer. Une escuelle se nommoit crolle, à présent une saliver ne ^ . . . »
Les archisupposts dont on fait mention dans ce passage sont présentés comme les inspirateurs et les auteurs de ces changements. Anciens escoliers, parfois hommes de génie (comme Villon), ils étaient les représentants intellectuels de la corporation : a les plus sçavans, les plus habiles marpaux de toutime l'Argot, qui enseignent le jargon à rouscailler bigorne, qui ostent, retranchent et
I. Cf. II. Eslicnne, Apologie pour Hérodote, éd. Le Duchat (La Haye, 1730), t. II, p, 30G : « Le jergon par le moyen duquel ils (les couppeurs de bourses) s'entretiennent et leurs banques s'entrerespondcnt, ne fut jamais en si grande perfection... Ils ont tellement enrichi depuis quelque temps leur langage jergonesque, et l'ont si bien estudié, que sans avoir peur d'estre decouAcrspar autres que ceux de leur profession, sçavcnt ncgotier fort dexlrement ensemble. »
reforment l'Argot ainsi qu'ils veulent. )) Et l'auteur du Jargon, qui nous donne ces détails, ne tarit pas sur leur compte ; il les compare aux philosophes grecs, aux scrihes hébreux, aux sages latins, aux prophètes égyptiens, aux druides gaulois, aux mages perses, aux docteurs français...
Le juge poitevin Guillaume Bouchet, dont les Serees abondent en détails sur les mœurs et les usages de la province à la fin du xvi** siècle, ne parle pas avec moins d'enthousiasme de ce langage des voleurs qu'il compare (éd. Roybet, III , 129) u à l'hébraïque, grecque et latine » : u Je voudrois bien entendre leur jargon et sçavoir leur langage, car j'entendrois ce que disent les Mattois, les Blesches, les Contre-porteurs et les Gueux de l'hostiere, qui s'en aident usans entr'eux d'un mesme langage. »
Cette dernière remarque est utile à retenir ; elle nous montre les rapports intimes qui unissaient, au xv*" siècle, ces trois classes également dangereuses : merciers, mendiants et voleurs ^ Ils se
I. Cf. Jargon, 1628, p. 33 : « Une autre chose qui a beaucoup gastc et presque renverse toute la monarchie (argotique), c'est que tous ceux du doublage... voulurent lier le Doublage avec l'Argot, c'est en un mot joindre les larrons avec ceux qui mendient... tellement que pour estre parfait Argotier, il faut sçavoir le jergon des Blesche ou Merciers, la truchc comme les Gueux et la subtilité des Coupeurs de bourse. »
confondaient en réalité en une seule corporation appelée Argot dès le xvi*' siècle, possédant une hiérarchie rigoureusement établie et dont les échelons sont ainsi marqués par le Jargon (p. 9) : u Premièrement ordonnèrent et établirent un Chef ou General qu'ils nommèrent Grand Coesre ; quelques uns le nommèrent Roy de Thunes... Et après ordonnèrent en chacune Province un Lieutenant qu'ils nommèrent Cagou, les Archisupposts de l'Argot, et les Narquois, les Orphelins, les Millards, les Marcandiers, les Rifodez, les Malingreux, les Capons, les Piettres, les Polissons, les Francs-Mitoux, les Callos, les Sabouleux. les Hubins, les Coquillars, les Courtauds de boutanche, et les Convertis, tous subjects du Grand Coesre, excepté les Narquois qui ont secoué le joug de l'obeyssance. »
Cette association des merciers et des voleurs rend compte des termes argotiques tels que : angl. pedlar's french, autre nom du cant ou argot, propr. français des merciers, ou esp. mercaderia, vol, litt. marchandise (cf. argot milanais balla, u roba furata, furto », propr. balle de mercier).
Le vocabulaire argot-français de Yidocq (dans ses Voleurs, iSS-) esta la fois le dernier aboutissant de l'ancien argot et le point de départ d'une nouvelle évolution : le langage des malfaiteurs cède de plus en plus la place h. celui des classes
vulgaires ou des professions spéciales. Ce vocabulaire lui-même devint bientôt archaïque et quelques années plus tard, en i84i, un ancien détenu ^ en parlait dans ces termes : (( Le glossaire publié par Yidocq est presque à l'argot moderne ce que la langue de Froissart est à celle du xix" siècle. »