III. — Chronologie et Documents
L'argot se distingue par le nombre et la valeur de ses documents. Le plus ancien est fourni par le Procès des Coquillards dijonnais, de i455, qui contient un lexique des Compagnons de la Coquille, dressé par le greffier lui-même sur les indications d'un des accusés. C'est le plus ancien recueil que possède aucun argot européen. Utilisé d'abord par Jos. Garnier^, d'après le manuscrit conservé dans les Archives départementales de la Côte-d'Or, son importance fut méconnue par Fr.-Michel et par Vitu, et c'est à Marcel Schwob^ que revient le mérite de l'avoir mis en pleine lumière (dans l'étude déjà citée). En mentionnant
i. [Pierre Joigneaux], Les Prisons de Paris, par un ancien détenu, Paris, i84i, p. iô(j.
2. Les Compagnons de la Coquille, CUroniquc dijonnaise du xvi' siècle, Dijon, 18/12 (le lexique occupe les pages 7 et 8).
rapidement les Mystères du xv" siècle (Viel Testament, Passion Jesucrist et Actes des Apostres, à côté de la Vie de St. Christophe de 1527) et les Farces contemporaines ^ on arrive aux six ^ ballades en jargon de Villon (éd. princeps, 1^89), dont une portion minime a été pleinement éclaircie par le lexique du Procès des Goquillards, mais dont la plus grande partie, en dépit des investigations réitérées 3, reste encore indéchiffrable*.
Le xvi^ siècle voit paraître un autre document de l'argot, la Vie généreuse des Mercelots (Lyon, 1596), accompagné d'un dictionnaire en langage
I. Nous citons les fragments des Mystères d'après Lucien Schone {Le Jargon et Jobelin de Fr. Villon suivi du Jargon an théâtre, 1888) et les Farces d'après V Ancien Théâtre français, public par Mollet Le Duc, Paris, 185/1-1857.
3. L'édition Longnon (1892), que nous utilisons, a admis une septième ballade tirée du ms. de Stockholm, qui en contient quatre autres d'une authenticité douteuse.
3. Cf. Aug. Aitu, Le Jargon du xv" siècle, 188/1, et l'ouvrage cité de Lucien Schone.
/i. Les termes interpolés (dans les mss. de Tite-Live, Froissart, etc.) par le copiste breton Raoul Taingui, au début du XV' siècle, n'appartiennent pas à l'argot (comme l'ont pensé nos devanciers), mais aux patois. Voici un spécimen d'interpolation dans Froissart (cité par Siméon Luce, dans sa notice sur Taingui, Œuvres d'Eust. Deschamps, t. II, avant-propos) : « Si commenciérent aussi à découper ces meschans villains, tufifes, guieliers, bomules, termulons, tacriers, crafTeurs, marrados et cratimas, petaux et gars loubaz ; et les tuoient et occioient sans pitié et sans nulle merci. » (Ms. de Leyde, fol. 22g v', éd. Scheler). C'est aux patois du Centre et du 8ud qu'il faut demander l'explication de ces termes bizarres.
hlesquien. Cette édition a été soigneusement reproduite par Ed. Fournier (dans le S*' volume de SCS Variétés historiques et littéraires, Paris, i858), tandis que la réimpression faite plus anciennement par Techener (dans le 8" volume de ses Joyeusetez, Paris, i83i), d'après l'édition de 1618, fourmille d'erreurs et de non-sens.
Vers la même époque parut le second livre des Serees de Bouchet (1597), <ï^i fournit des renseignements précieux sur l'argot contemporain.
Au xvii" siècle appartient le Jargon ou Langage de r Argot reformé, dont on ne connaît que la deuxième édition parue à Paris vers 1628. C'est la principale source qui a alimenté pendant deux siècles toutes les publications analogues *. Nicolas Ragot, dit Granval, y a puisé son lexique argotfrançais, inséré à la suite de son poème Le Vice puni ou Cartouche (1720) ; et un siècle plus tard, Vidocq s'en est servi pour son vocabulaire argo tique (1837).
I. Le petit dictionnaire français-argot, de 21G mots, des brigands chauflfeurs de 1800 (dans P. Leclair, Histoire des brigands chauffeurs et assassins d'Orgères, an Vllï), tout en ayant subi l'influence de l'argot, a un caractère à part. Cet opuscule étant extrêmement rare (il manque à la Bibliothèque Nationale), signalons la réimpression exacte que M. Eugène Rolland a donnée du vocabulaire des Chauffeurs (chez Leclair, p. i2g-i4o) dans ses Variétés bibliographiques, vol. I (1888), p. 99-101. La reproduction du même vocabulaire, qui se trouve à la fin du Nouveau Supplément du Dictionnaire d'Argot de Lorédan Larchey (1889), ^^t un remaniement plein de lacunes.
lO INTRODUCTION
Les diverses éditions de cet opuscule représentent les vicissitudes même de l'argot : elles nous font connaître de singulières méprises d'une édition à l'autre (sources d'erreurs et de non-sens sur lesquels on reviendra dans le chapitre suivant), 'et avant tout les enrichissements successifs de l'ouvrage. Tandis que la deuxième édition (vers 1628), la seule connue, ne contient que 216 mots, celle de Lyon (i634) en ajoute une douzaine, celle de Troyes (1660) en fournit 238, et la dernière, celle d'Epinal, i836 (qui fut utilisée par Vidocq), enregistre 685 mots. L'édition de Troyes (1660) a été réimprimée en 1690, en 1700 (édition utilisée parGranval) et en 1728, cette dernière, s'enrichissant des additions contenues dans le lexique de Granval (1725), devint « le moule définitif où seront coulées les éditions de colportage anciennes » fYve-Plessis, p. 66). L'édition d'Epinal (i836), type des éditions de colportage moderne, reproduite par Techener (dans le 8" volume des Joyeusetez) et par Charles Nisard (dans le 2° tome de son Histoire des livres populaires, Paris, i854), a été également réimprimée à Rouen (i84o), à Montbéliard (i848) et à Paris (1849). Cette dernière, donnée par Halbert d'Angers, fourmille de transcriptions erronées et de confusions, parfois monstrueuses, qui ont induit en erreur tous les lexicographes de l'argot du xix*' siècle.
Nous avons collationné la plus ancienne édition connue, celle de 1628, avec les réimpressions de i634, 1660, 1690, 1700, 1728, i836 et 1849, et ce relevé contribuera à fixer la chronologie, la forme et le sens des termes argotiques.