L. F. Clairville
En recevant^ en 1874, le chanteur Duprez membre du caveau moderne, E. de la Bédollière s'écriait:
Duprez nous marquera Toctave :
Si nos accords capricieux Descendaient un peu vers la cave, II les rapprocherait des cieux.
Et l'illustre chanteur, passant en revue les galoubets des chantres du caveau, disait gaîment :
Voyez mes deux longues oreilles, Président, ne gavez-vous pas Que, chatouilleuses sans pareilles, J'en héritai du roi Midas Ou, peut-être, de Marsyas.
D'esprit, véritables merveilles, Pourquoi vos vers si frais, si bons, N'arrivent-ils à ces oreilles Que par des sons de mirlitons ?
Joyensetés cTun chanteur dramatique. G. Duprez.
(Voir Clef du caveau^ Goguette,)
Cerveau fêlé. — Maniaque. (Argot populaire.) Dans ses Essais sur la musique, Grétry compare le cerveau à un instrument à cordes.
« J^ai entendu dire à des médecins, écrit Tinventeur de V instrument-cerveau, que celui d'un fou ou d'un homme d'esprit ne différaient en rien. Je pense que leurs cervelles se ressemblent^ à beaucoup d'égards, quant à la partie visqueuse, mais que les fibres sont bien différentes. Comment reconnaître, analyser ces fibres? Nos professeurs de violon ne sont point parvenus à distinguer une corde fausse, avant qu'elle soit sur l'instrument; il s'y connaissent bien à peu près, mais tous les jours ils s'y trompent. »
L'auteur de Richard cœur-de-lion, ayant failli, dans sa jeunesse, être assommé par la chute d'une cloche^ ne pouvait accepter la métaphore populaire qui assimile le crâne à l'airain sacré.
Le cerveau fêlé est la conséquence fatale de l'abus persistant du coup de marteau.
Le Jacquemard qui a le plus fêlé de cerveaux dans le monde des arts, c'est r orgueil, ce péché capital qui frappe impitoyablement ses amants à la tête, l'orgueil où dort cet anagramme philosophai tant convoité :
^La gloire^ ce beau mot, bien sonore et bien creux Qui pour un favori fait mille malheureux. »
A. Levain-Lantara.
Mais, comme la lance d'Achille, l'art guérit quelquefois les blessures qu'il a faites: on traite aujour-
d'hui les fous par la musique. Halévy raconte cependant que lorsque la raison de Donizetti fut atteinte, on tenta vainement de guérir l'illustre malade au moyen de cette thérapeutique musicale.
Un seul air avait le don de le faire sortir un instant de sa torpeur: la scène de folie de sa Lucie.
(Voir Coup de marteau.)
Chahut. — Danse immodeste qui précéda le cancan, à la fin de la Restauration, époque mémorable où le célèbre chicard rayonnait dans toute sa gloire. D'après F. Michel, le chahut vient de Targotisme chahuter, crier comme un chahu, nom que Ton donne encore au chat-huant dans quelques contrées de la France.
(Voir Cancan.)
Chambre (Musique de). — Se dit des concerts cacophoniques qui ont lieu quelquefois à la Chambre des députés, par opposition aux paisibles réunions de quatuor d* amateurs de musique où règne l'accord le plus parfait.
Un piquant rimeur a chanté en ces termes les instruments de l'orchestre législatif.
«Je suis, lame aiguë et mince.
Le canif malicieux; Lorsque sur le bois je grince, J'irrite les gens nerveux.
Et Torateur qui s'apprête.
Fait, crispé sur la sellette, La grimace, — et sur sa tête Se hérissent ses cheveux.
Secs et gouailleurs, nous sommes, Nous — les couteaux à papier.
Nous sommes au fond bonshommes De ton un peu cavalier.
On craignait notre censure, Quand nous battions la mesure Aux discours de Larrabure Et de feu Pouyer-Quertier.
Messieurs, je suis la sonnette.
Gardienne des bonnes mœurs ; — Schneider parle — et ma voix nette A fait taire les rumeurs.
Quand la gauche, prompte à mordre, Donne du fil à retordre.
J'arrive — et rappelle à Tordre, Ou réveille les dormeurs ! »
A. MiLLAUD. Petite Némésis.
(Voir Musique ministérielle.)
Chansonner. — Faire une chanson satirique contre quelqu'un. On dit également coupléter.
Chansonnet. — Véritable surnom musical du rossignol des savetiers, Tétourneau, que le peuple persiste à affubler du sobriquet de sansonnet.
8o l'argot musical
Chanson (Chanter toujours la même). — Rabâcher. (Argot des bourgeois.)
Variante de chanter toujours la même antienne, le même refrain.
Chansons. — Sornettes, fariboles. (Argot des gens de lettres.)
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons,
(Molière. L'École des femmes.)
Les maux les plus cruels ne sont que des chansons.
{La Fontaine.)
Chansons (Payer en). ~ Ne donner que du vent à ses créanciers. (Argot littéraire.)
G. Kastner, dans sa Parémiologie musicale, rapporte que les ménétriers ou jongleurs pouvaient être exemptés du péage perçu à Tentrée de Paris par le Petit-Pont, moyennant un seul couplet de chanson qu'ils chantaient au péager.
A une autre époque, certains bateleurs et montreurs d'animaux jouirent de privilèges analogues, ce qui donna lieu à la locution
« Payer en monnaie de singe. »
Chansons (Se payer de). — Se contenter de vaines excuses ou de mauvaises raisons.
l'argot musical 8i
Quand le cardinal Mazarin avait mis un impôt nouveau, il demandait à ses créatures ce qu'on en disait à Paris.
— On chante de tous côtés des couplets contre votre Éminence, lui répondait-on.
— Tant mieux, reprenait le cardinal, s'ils cantent la canzonnetta, ils pagaront. »
Chamfort n'a-t-il pas eu raison de définir le gouvernement de France, une monarchie, tempérée par d^s chansons?
Chant. — Division d'un poème épique. (Argot des poètes classiques.)
« Je chante ce héros qui régna sur la France. »
Ainsi débute le premier chant de la Henriade. Et Voltaire, le bon sens incarné, n'a point protesté contre ce plagiat fait aux Grecs et démontré à ses contemporains que les poètes anciens, chantant réellement leurs poèmes, avaient seuls droit au fameux cliché « Je chante. . . »
Comment d'ailleurs concilier cet argotisme avec la boutade de Beaumarchais : Ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante ? Le malin Caron ne se doutait guère qu'on devait musiquer son Figaro.
Chantage. — Extorsion d'argent à l'aide de la menace écrite ou verbale de révélations ou d'imputations diffamatoires. (Argot des voleurs.)
«Use rencontre, dit M. de Belleyme, dans son rapport au Corps législatif, des hommes assez vils pour profiter de la connaissance qu'ils ont de certains secrets intéressant l'honneur des familles, et pq^r menacer de les dénoncer et de les répandre si on ne consent à acheter leur silence. D'autres, plus éhontés, ne savent rien qui puisse compromettre la personne qu'ils ont choisie pour victime, mais, par des combinaisons astucieuses, ils l'entraînent dans une situation suspecte et difficile à expliquer, ils font naître une circonstance d'où puisse résulter le soupçon d'une action honteuse, et, menaçant d'exploiter de simples apparences, ils arrachent à la faiblesse et à la peur la rançon d'une calomnie dont ils promettent de s'abstenir. »
La loi punit celui qui se livre au chantage d'un emprisonnement . d'un an à cinq ans et d'une amende de 5o à 3ooo fr.
(Voir Faire chanter, Chanteur.)
Chant du départ (Chanter le). — Quitter une réunion d'amis. (Argot populaire.)
Allusion au titre de l'hymne composé en 1794, par M. J. Chénier et mis en musique par Méhul.
Chante-clair. — Surnom du ténor de la bassecour, au moyen âge.
« L'éperon haut, portant sa crête Comme un bonnet de liberté, Chante-clair va, dressant la tète.
Marquant le pas, ferme planté. »
G. Mathieu. Chansons,
Chanter. — «C'est, en français, dit le docteur Aldo, recevoir beaucoup d'argent pour crier et, en argot, en donner beaucoup pour empêcher de crier. » (Dictionnaire musico-humoristique.)
(Voir Chantage y Faire chanter^ Chanteur.)
Chanter. — Célébrer. (Argot des poètes classiques.)
« Pour chanter un Auguste, il faut être un Virgile. «