OCTAVIE
Je ne vois pas de dièse.
Mlle Latifol Il en faut un, c'est une faute.
Mme Godet
Ton père a la malheureuse habitude de toujours acheter sans regarder; si l'on n'y fait pas attention, les marchands ne demandent qu'à vendre leurs musiques sans dièses ; c'est tout profit pour eux.
(H. Monnier. Les bourgeois de Paris.)
Armoire (Raboter Y). — Jouer de la contrebasse. (Argot d'orchestre.)
Le Hongrois Kœmpfer avait baptisé du nom de Goliath Y armoire géante sur laquelle il rabotait des concertos de violon. Ce meuble se démontait et servait de valise au célèbre artiste, dans ses voyages.
Le duc Maurice de Saxe avait une telle passion
pour ces sortes d'armoires qu'il en avait placardé les quatre murs de la grande salle de son château de Mersebourg. Au centre de cette pièce, trônait une armoire monstre qu'on ne pouvait raboter qu'en grimpant sur une échelle.
La plus gigantesque armoire qui ait été varlopee par une main humaine est l'octo-basse de Vuillaume. Elle est exposée, comme un objet de curiosité, au musée du Conservatoire de Paris. Puisqu'on n'en joue pas, ne pourrait-on, en s'inspirant du Goliath de Kœmpfer, lui donner le sobriquet biblique de Sans'on?
Armoire (Remporter son). — Variante de remporter sa veste, créée en i865, après l'insuccès remporté par les frères Davenport avec leur armoire à musique.
Arpège. — Accord brisé dont les notes s'exécutent successivement. (Argot officiel.)
Castil-Blaze a vainement bataillé pour que ce mot soit armé d'une h comme la harpe dont il dérive, parce qu'il en est le trait favori.
G. Kastner a repoussé Yh aspirée par Castil- Blaze, prétendant qu'elle changerait en hiatus le plus mélodieux... harpège.
D'autres musicographes ont proposé d'adopter Ph muette, qui n'aurait pas cet inconvénient, mais qui obligerait logiquement à prononcer des z harpes.
Le peuple a tranché la question d'une façon piquante.
«Octavie est au piano, étudiant sa sonate sous l'œil paternel.
La bonne (entrant). — Mam'selle, madame dit comme ça que vous veniez déjeuner.
Le père. — Un moment, qu'elle finisse ses arpèges.
La mère (entrant). — Eh bien! Sera-ce pour aujourd'hui?
La bonne. — Elle dit qu'il faut qu'elle finisse ses
asperges. »
(H. Monnier. Les bourgeois de Paris.)
Arracher les oreilles. — C'est, après les avoir écorchées, leur donner le coup de grâce. (Argot des dilettantes.)
Mlle Levasseur, jouant le rôle d'Alceste de Gluck, chantait le bel air qui finit par ce vers :
« Il me déchire et m'arrache le cœur. »
Un Picciniste s'écria: «Ah! Mademoiselle, vous m'arrachez les oreilles.^
— « Quelle fortune, si c'est pour vous en donner d'autres! répliqua son voisin.»
Arranger. — «C'est réduire la partition d'un opéra, d'une ouverture, d'un air, ou de tout autre
morceau de musique pour un petit nombre d'instruments ou pour un seul; ou seulement en changer la nature ; comme lorsqu'on arrange un concerto de violon pour piano, et vice versa.
« Il serait plus exact de dire déranger qu'arranger, car on ne change guère la disposition primitive d'un bon morceau de musique sans en altérer le caractère et l'effet.»
(F. J. Fétis. Dictionnaire de musique.)
On voit que le verbe arranger, pris par antiphrase pour déranger, entre de plein droit dans notre vocabulaire d'argot musical.
<<M. Fétis eut le tort d'arranger beaucoup des anciennes pièces qu'il fit entendre à ses concerts historiques. On devait en donner à l'exposition universelle de Paris; je faisais partie de la commission instituée dans ce but et j'ai conservé religieusement un madrigal d'Orlando de Lassus, envoyé par notre président M. Fétis: cette pièce n'est autre chose qu'une imitation composée par M. Fétis lui-même, et l'imitation est de telle nature qu'elle ne pourrait tromper que des ignorants en archéologie musicale. » (Weckerlin. Musiciana.)
Ne frémit-on pas de songer que ce fut Fétis qui,
après la mort de Meyerbeer, fut chargé de monter
r Africaine à l'Opéra? Il est vrai que, de son vivant,
'auteur des Huguenots prenait gaîment son parti
des mutilations que Ton faisait subir à ses œuvres. — «Que voulez-vous? s'écriait-il, mieux vaut vivre avec un bras de moins que de ne pas vivre du tout. »
Arrangeurs. — Cofhpositeurs, chefs d'orchestre, directeurs, éditeurs, amateurs, chanteurs, instrumentistes ou même chefs de claque accommodant la musique des autres à des sauces variées. (Argot musical.)
Mozart a instrumenté les oratorios de Haendel et, juste châtiment, Mozart a été réinstrumenté à son tour. On a bourré Figaro et Don Juan d'ophicléides et de grosse caisse.
— ((Cest indigne! c'est affreux! disait un jour à Berlioz l'auteur de la Vestale; mais on me corrigera donc aussi, moi, quand je serai mort?
— ccDame! mon cher Spontini, vous avez bien corrigé Gluck. »
Habeneck aimait à promener son crayon rouge sur les partitions qu'il devait conduire.
« II arrangeait, arrangeait, arrangeait. »
L'entrée des contrebasses du fameux scherzo de la symphonie en ut mineur de Beethoven n'étant pas de son goût, il biffa l'entrée des contrebasses.
Il eut, un jour, à ce sujet une chaude discussion avec Berlioz que celui-ci termina en s'écriant: «5i
Beethoven revenait au monde et si, en entendant sa symphonie comme vous l'avez arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure. Oseriez-vous lui répondre: c'est moi? Lulli cassa un jour un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de respect; ce n'est pas un violon, mais une contrebasse que Beethoven casserait sur la vôtre. »
Berlioz, qui lança tant de foudres contre les arrangeurs , ne put lui-même échapper à la contagion. De même que Castil-Blaze, dont il avait anathématisé le Robin des Bois, l'auteur des Troyens se rendit coupable du crime de lèse-Weber, en soudant par des récitatifs les pages inspirées du Freyschutz.
Rossini raillait en entendant parler des changements, des broderies et des platitudes que ses interprètes introduisaient dans ses opéras.
— «Ma musique n'est pas encore faite, disait-il, on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur. »
Pendant longtemps on joua la moitié du quatrième acte de Moïse, pour servir de lever de rideau avant un ballet. Le directeur de FOpéra, rencontrant un jour Rossini, l'aborde avec ces mots : « Eh bien, cher maître, nous jouons demain le quatrième acte de votre Moïse.»
— Bah! tout entier? réplique le maestro.
Tirons le bouquet des artifices employés par les arrangeurs, en reproduisant cette affiche de 1808, citée dans les souvenirs d'A. Adam :