‹ L'argot musicalChapitre 26 sur 34 · V. Hugo. Rayons et Ombres · texte numérisé non relu

V. Hugo. Rayons et Ombres

Les poètes classiques se montraient fort chatouilleux à l'endroit de l'instrument que leur muse avait adopté. Les lyriques n'entendaient pas que les harpistes ou les lutheurs eussent l'audace d'en pincer sans autorisation.

Tout le monde connaît la chanson :

«O ma tendre musette, Musette mes amours. »

« Cette chanson, dit E. Fournier, est le plus beau titre lyrique de La Harpe. Un jour qu'on vantait devant Delille les élans dithyrambiques du poète de Mélanie, l'abbé coupa court à cet enthousiasme en disant :

« De l'admiration réprimez le délire, Parlez de sa musette et non pas de sa lyre.))

Citons, pour conclure, le spirituel apologue que Clément Caraguel contait en i852 aux lecteurs du Charivari.

« On raconte que le calife Aroun-al-Raschild fit venir un jour dans son palais trois poètes de l'académie de Bagdad. Ils arrivèrent d'un pied léger, le visage riant, persuadés que le calife voulait augmenter leurs pensions ou leur donner quelque décoration nouvelle.

L'un avait publié des épîtres, l'autre des élégies et des stances, le troisième un poème épique. Tous avaient fait des tragédies.

— Approchez, mes amis, dit le calife; je vous ai mandés pour savoir de vous la définition de certains mots dont vous vous servez dans vos poésies et dont je n'ai encore pu me rendre bien compte.

— Sublime calife, répondit un des trois poètes, lumière des vivants, puits de sagesse...

— Bien, bien, interrompit Aroun, laissons les

compliments et venons au fait. Vous alliez me dire sans doute que vous étiez prêts à me répondre. "Eh bien, qu'est-ce que ce luth dont vous parlez si souvent? Vous dites : la muse m'inspire, je prends mon luth) je vais accorder mon luth, où est mon luth? nJaurait-on pas par hazard volé mon luth ? qu'on me l'apporte, je vais chanter.

— Sublime calife, dit le poète avec un certain embarras, ce sont là des façons de parler.

— Alors, s'écria Aroun, on n'a jamais vu de luth, on ne sait pas ce que c'est?

— Mon Dieu, non; il est convenu, entre nous autres poètes, que nous jouons du luth.

— Et pourquoi est-ce convenu?

— Pour faciliter nos exercices poétiques; c'est une manière tout à fait aisée d'entrer en matière et d'en imposer au vulgaire; cela remplace quelquefois l'inspiration.

— Je le vois bien, dit le calife, et se tournant vers un autre poète : — Vous qui vous vantez fréquemment d'avoir une lyre, dites-moi un peu ce que c'est.

— J'avoue, sublime calife, répondit le poète, que la lyre est un instrument de convention.

— Comme le luth ?

— Absolument.

— Et vous faites semblant de savoir en jouer ?

— Il le faut bien, sublime calife; la poésie a ses licences, et...

— Assez, interrompit sévèrement Aroun. Puis se tournant vers le troisième académicien :

— Les héroïnes de vos poésies, dit-il, ont l'habitude de jouer du théorbe; c'est là, je suppose un instrument de fantaisie comme le luth et la lyre?

Celui-ci, qui était plus fin que ses confrères et qui augurait mal du résultat de cet entretien, répondit avec assurance :

— Le théorbe n'est point un instrument imaginaire; il existe, il a même été perfectionné par M. Sax. Autrement je ne me permettrais pas d'en parler dans mes vers.

— Et c'est un instrument à vent? demanda le calife.

— A cordes au contraire, on en joue avec un archet. J'ai justement un théorbe chez moi et je cours le chercher avec la permission de votre hautesse qui l'examinera peut-être avec plaisir.

C'était un prétexte imaginé par le poète pour s'échapper du palais.

— Restez ! lui dit le calife. En vérité, il faut convenir que vous êtes trois grands coquins avec vos lyres, vos luths, et vos théorbes ! Quoi ! au lieu de renoncer à faire des vers, comme on le doit quand on n'a pas d'inspiration véritable, vous imaginez un art de convention, vous inventez des instruments saugrenus et des mots prétendus poétiques pour incommoder à votre aise les honnêtes gens! Tant d'audace ne restera pas impunie et je vais à

l'instant vous faire donner à chacun cent coups de bâton.

Le calife appela aussitôt un de ses officiers et la sentence fut exécutée sur le champ.»

Lyre (La). — Constellation de l'hémisphère boréal composée de 21 étoiles que les anciens représentaient sous la forme d'un vautour portant une lyre dans son bec. (Argot astronomique.)

Machin, machine. — Argotismes commodes servant à désigner un morceau ou un instrument de musique dont on ignore le nom technique. (Argot des bourgeois.)

« Le vieux maître de musique de Gatayes se démenait un jour *sur son piano, étudiant avec ardeur une fugue de Bach. Il aperçut une vieille paysanne qui le regardait avec curiosité par une porte entrebâillée. La bonne vieille suivait avec attention les doigts du maître, les touches du clavier et surtout les marteaux qui frappaient les cordes, car le piano était ouvert.

Voyant que la paysanne ne se disposait pas à partir, le pianiste lui dit:

— Eh! bien, ma bonne femme, êtes-vous contente? En voilà assez maintenant; c'est fini.

— Comment! C'est déjà fini? répondit celle-ci. Faites-le moi donc voir.

— Voir quoi?

— Pardienne ! C que vous avez fait : Y calicot, quoi!

La vieille Normande avait pris le piano pour un métier à calicot et les sons de l'instrument pour le bruit du métier. »

(J. Lovy. La musique et les musiciens.)

Machine pneumatique. — Opéra ennuyeux ou incompris dont l'exécution fait le vide dans une salle de théâtre. (Argot des critiques.)

Si Ton prenait au pied de la lettre cet aphorisme de Pascal « La nature a horreur du vide », on pourrait en conclure que l'œuvre musicale, qui joue le rôle de machine pneumatique, n'est pas nature.

On se tromperait, car on a vu souvent des œuvres musicales de la plus grande beauté provoquer, à leur reprise, l'affluence du public qu'elles avaient d'abord raréfié? La machine pneumatique se transforme alors en machine de compression.

On emploie quelquefois avec succès, dans le monde, des machines pneumatiques de petite dimension.

«Dans un salon. Maîtresse de la maison (tout

bas à l'oreille de l'amateur distingué): «Je voudrais que vous chantiez après ce morceau. »

Amateur distingué (qui n'est pas en voix ce soir là) : « Je croyais que je ne devais chanter qu'à la fin. »

Maîtresse de maison: «C'est vrai, mais nous manquons de glaces, et je voudrais voir partir du monde. » {Le Punch.)

Magnificat à matines (Chanter). — Renverser l'ordre naturel des choses, mettre la charrue devant les bœufs. (Argot des chantres.)

On sait que le Magnificat se chante à vêpres.

Maîtresse de piano. — « Dame d'âge ou laide qui vient chaque matin chez les petites dames leur faire les cors, ou les cartes, ou leur correspondance amoureuse. »

(Delvau. Dictionnaire de la langue Verte.)

Majuscule. — Chantre dignitaire dans certaines églises. )) (Boissière. Dictionnaire analogique.)

On s'est livré sur l'origine de ce sobriquet à une suite de variations hypothétiques. Selon les uns, une lettre majuscule était brodée sur la chape du maître-chantre. Selon les autres, celui-ci avait seul l'honneur d'entonner chaque verset indiqué sur le livre du lutrin par une lettre capitale.

Manivelle. — Variante de scie. (Argot populaire.) Allusion au mouvement monotone du moteur de

la serinette et de l'orgue de Barbarie.

C'est toujours la même manivelle se dit également

de leur répertoire.

'vVoir Rémouleur de buffet, Orgue de Barbarie.)

Mannesingue. — Marchand de vin. (Argot populaire.)

Loredan Larchey dérive ce mot de mann, homme, et zu trinken, vendant à boire.

Nous préférons l'étymologie de Delvau, mannsingen, homme chez lequel on chante, le vin étant le tire-bouchon de la gaité que contient le cerveau humain.

C'est peut-être devant le comptoir d'un mannesingue qu'est né l'argotisme avoir du zinc.

« Le compositeur anglais Kelly , raconte Mr Weckerlin , trouvant que son talent de musicien n'était pas récompensé au taux de son mérite, résolut de se faire marchand de vin. Ayant consulté là dessus son ami Sheridan, celui-ci lui répondit: Je suis de votre avis^ mais je vous conseille de mettre sur votre enseigne : « Kelly, marchand de

musique et compositeur de vins. »

{Musiciana.)

La passion du célèbre X... pour la dive bouteille

lui valut le sobriquet de maëstroquet.

(Voir Goguette, Zinc.)

Marchand de robinets. — Mauvais joueur de cornet à pistons. (Argot d'orchestre.)

Allusion aux airs canulants que les fontainiers font subir aux Parisiens en soufflant dans leur chantepleure.

Marmites. — Timbales. (Argot d'orchestre.) Revanche des musiciens sur les marmitons qui

ont emprunté leurs timbales pour y mettre des ris

de veau et du macaroni.

(Voir Chaudrons, Timbales.)

Marseillaise de la mort (La). — Le Dies irœ d'une messe de Requiem. (Argot de G. Kastner.)

(Voir Requin.)

Martel en tête (Avoir). — Avoir du souci, du tintouin. (Argot populaire.)

Les étymologistes en us ont fait remonter au VIIIe siècle l'origine de cet argotisme en le rattachant au fameux maire du palais, Charles-Martel ,

o Le marteau de l'enclume Où le fer Sarrasin cracha sa rouge écume. »

Le lion de Belfort.

Sans voyager aussi loin, bornons-nous à jeter les yeux sur le premier clocher venu. Nous y verrons,

rangées au bas de l'horloge, un jeu de cloches ayant chacune martel en tête.

Tous les quarts d'heure le marteau s'abat impitoyablement sur le cerveau des pauvres campanes. Comprenez-vous l'anxiété de la plus grosse, appréhendant les douze terribles coups de minuit? Quel tintouin!

Au figuré, celui qui a martel en tête n'a pas encore reçu le coup de marteau, mais patience!

Martelé. — Le marteau joue un certain rôle dans la musique. Les chanteurs et les violonistes n'ont pas craint d'assimiler leur larynx et leur archet au Père-Frappard, pour leur faire exécuter le martellement et le martelé. Le maestro Verdi n'a pas dédaigné de faire accompagner une des pages de son Trovatore par un chœur de marteaux de forge.

Rappelons, à ce propos, que d'antiques musicastres se sont mis martel en tête pour forger cette anecdote saugrenue :

Un jour, disent-ils, Pythagore passa devant une forge où travaillaient quatre forgerons. Il fut stupéfait de constater que les quatre marteaux s'abattaient sur l'enclume en donnant ensemble les intervalles de la quarte, de la quinte et de l'octave. Il les fit peser et trouva que leurs poids étaient entre eux comme les nombres 1, §, g, 2-

Rentré chez lui, Pythagore se mit à vérifier ce résultat. Il prit une corde à boyau qu'il tendit successivement de quatre poids reproduisant les rapports des poids des marteaux. Sous ces quatre tensions, la corde vibra en donnant quatre notes qui étaient les mêmes que celles que les quatre marteaux avaient fait entendre.

«Malheureusement, dit M. Radau en commentant cette fable, les notes d'une corde ne varient point en raison directe de la charge ; pour obtenir l'octave, par exemple, il faut quadrupler et non doubler le poids tenseur. Avec les quatre poids des marteaux, Pythagore n'aurait donc jamais obtenu sur sa corde les intervalles musicaux en question. Ensuite, il serait bien difficile de trouver des marteaux donnant des notes proportionnelles à leur poids : ce serait une coïncidence purement fortuite. Enfin, il faut le dire, ce qu'on entend dans une forge, c'est moins le marteau que la barre qui

est sur l'enclume. »

(L'acoustique.)

Martyr de la chanterelle. — Violoniste, dans le jargon des musiciens d'orchestre fiers de marcher sur les traces de Sainte-Cécile, leur patronne.

Massacre. — Synonyme de croque-note. (Argot des musicistes.)

Méli-mélo. — Drame à musique dont les situations sont aussi embrouillées que les doubles croches. (Argot de critiques.)

Mélodiphobes. — Fabricants de musique régulière, mais dépourvue d'invention, de sentiment et de mélodie. Argotisme forgé par Castil Blaze, du grec me/os, chant, phobos, aversion.

Les musicastres qui affichent une sainte horreur pour la mélodie nous font ressouvenir du. fameux renard gascon, d'autres disent germain. Si l'orthopédiste Panseron vivait encore, ils seraient les premiers à courir faire rebouter leurs élucubrations, au fond de ce cabinet célèbre, dont Berlioz rédigea l'enseigne si plaisante:

Page 1