‹ L'aristocratie en AmériqueChapitre 1 sur 43 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Tous les essais de gouvernement républicain, dont rtiistoire nous a transmis les annales, ont fini malheureusement, après avoir oscillé, pendant un temps plus ou moins long et à travers des péripéties plus ou moins glorieuses, entre la faiblesse et la violence, autrement dit Tanarchie et la dictature. Créées pour la liberté, elles n'ont partout abouti qu'à la servitude, soit du dehors, soit du dedans, comme si elles étaient fatalement condamnées à engendrer leur contraire. L'ancien monde n'offre d'exception à cette généralité que la Confédération suisse, dont la neutralité, nécessaire à l'Europe, est mieux garantie par un gouvernement anonyme que par un gouvernement dynastique. Pour ce petit peuple, la République est donc, en quelque sorte, obligatoire.

Dans le Nouveau-Monde, les Républiques qui ont surgi avec l'indépendance des anciennes colonies espagnoles n*ont pas cessé d'offrir le triste spectacle des guerres civiles, des usurpations, des révolutions, et de la ruine, publique et privée, qui en est partout la suite. Ces populations mineures, émancipées de la tutelle de la métropole avant Tâge de la puberté politique, se sont enivrées à la coupe de la liberté, qui pour elles a dégénéré en licence, et les monarchies ont pu montrer à leurs sujets ces républicains intempérants, comme les Spartiates montraient les ivrognes à leurs enfants pour leur inspirer le dégoût de l'ivresse.

La confédération, connue sous le nom d'États- Unis de l'Amérique du Nord, est le seul pays qui offre le spectacle d'une nation, comptant aujourd'hui près de quarante millions d'habitants, vivant, depuis près d'un siècle, sous un gouvernement républicain» et qui a su trouver, dans ce gouvernement, non seulement l'ordre et la sécurité, mais encore un développement de puissance, de grandeur et de prospérité sans exemple. Là, semble donc être le mot vrai de ridée républicaine qui, partout ailleurs, n'a été qu'une confuse énigme. Là seulement paraît avoir été résolu un problème, dont la solution semblait un défi jeté par la pratique de l'humanité au rationalisme de la philosophie. Ce qui n'a été que chimère ou désordre dans tous les âges, et dans toutes les autres parties du monde, est devenu une réalité féconde

dans l'Amérique du Nord. Là où la monarchie des siècles passés avait cru trouver un nouveau territoire et de nouveaux sujets, elle a rencontré un nouveau peuple et une société rivale, qui sont devenus la négation vivante de ses droits. Au lieu d'un trône de plus, la tradition monarchique a trouvé une tombe dans l'Amérique du Nord. Depuis un siècle, cette tombe va s'agrandissant de plus en plus avec la grandeur du peuple qui Ta creusée. La royauté française, qui s'est faite la première alliée de ces fossoyeurs de rois, a été leur première victime, et deux fois déjà elle est tombée dans l'abîme ouvert avec l'aide de ses propres mains.

Il y a, pour l'homme d'État et l'homme de science, un grand intérêt à étudier le développement si rapide de cette nation qui a pris des étoiles pour emblèmes, et qui, hier encore, satellite obscur de la puissance anglaise, n'aspire aujourd'hui à rien moins qu'à attirer l'humanité tout entière dans son orbite. Aujourd'hui, que sous l'influence de cette attraction, les deux mondes gravitent évidemment vers les profondeurs de la démocratie, il est bon d'aller invoquer cette puissance mystérieuse dans le plus vaste sanctuaire que lui aient élevé lés plus heureux de ses adeptes. C'est là qu'on peut le mieux vérifier ce que le nouveau culte a de bénéfices réels pour les communautés qui le pratiquent, à quelles conditions disciplinaires il a âû son merveilleux succès et ce que les vieilles idées d'autorité hiérarchique ont con-

serve d'empire dans cette jeune société doublement réformée.

Telle est Tétude à laquelle je me suis voué depuis quarante-cinq ans, comme éditeur rédacteur en chef, puis comme correspondant parisien du Cpt^rrier des États-Unis, journal français établi à New-york. Or, je dois le dire tout d*abord, mes premières impressions, pendant ce long pèlerinage sur la terre sainte de la démocratie, furent une certaine déception. J'étais parti de France avec la sympathique curiosité qui est la moitié de la foi ; ce que je voyais de cette démocratie me rendait presque incrédule. C'est l'effet produit, à peu près généralement, sur les émigrants européens par les contradictions qu'offrent certains traits des mœurs politiques et des mœurs sociales. De ce mélange adultère de la gêne la plus étroite dans la vie privée et de la liberté la plus large dans la vie publique, résulte une opposition qui choque les esprits les mieux disposés, et leurs illusions s'effeuillent une à une sous le coup de ce premier refroidissement. Pour qu'elles renaissent, il faut que l'esprit et le cœur du voyageur s'acclimatent et s'assimilent, en quelque sorte, au tempérament du peuple étrange qu'il vient visiter. Avec le temps, il comprend ce qui d'abord lui avait semblé incompréhensible, il apprécie la raison de ce qui lui avait paru déraisonnable, et il arrive à s'expliquer le succès des plus grandes témérités démocratiques par les contradictions mêmes qui en neutralisent la logique.

S'ils sont impartiaux et éclairés, les esprits qui portent le moins de sympathie à cette société républicaine, parsemée d'aristocratie, finissent par être frappés d'admiration pour les immenses travaux qu'elle a accomplis et quelle accomplit chaque jour encore.

Ces pères de famille, improvisés hommes d'État, qui ont trouvé le secret de faire de Tordre avec du désordre, du gouvernement sans gouvernants, et de la force sans armée ; ces révolutionnaires sans révolutions, vous convertissent, ou vous ramènent, par le spectacle de leur fortune, aux idées que Texpérience bien différente de l'Europe vous avait fait écarter comme des illusions. On se refait, en quelque sorte, une jeunesse d'esprit et de cœur au milieu de ce peuple jeune, qui a le bonheur de son âge et réussit là où tant de générations précédentes ont échoué. On peut encore trouver beaucoup à désirer, sous le rapport de la sociabilité, dans cette civilisation rudimentaire, qui a été trop hâtive pour être parfaitement mûrie. On peut ne point trouver toujours attrayant cet essaim d'hommes qui ont fait de leur foyer une ruche uniforme, dont le travail est toute la poésie. Mais on ne peut point ne pas voir tout ce qu'il y a de sagesse, de discipline et de bienêtre dans cette ruche populaire. Les maisons de bois qui surgissent par myriades, comme autant d'autels élevés à l'espérance, sur ce sol vierge, saisissent plus vivement l'âme et les yeux que les palais de

marbre qui s'affaissent, avec les croyances, sur notre continent épuisé. On sent que, si toutes les gloires du passé sont d'un côté, toutes les promesses de Tavenir sont de Tautre. On ne peut pas, enfin, ne pas admirer et ne pas rêver.

Ces sensations successives se refléteront dans les pages de cç livre, écrites au jour le jour, quelquefois avec passion, mais toujours avec candeur et bonne foi. Le jugement porté par moi fut d'abord — on le verra — d'une grande sévérité. Quoique le temps et la réflexion, fille du temps, aient modifié en beaucoup de points ces premiers verdicts, j'ai cru devoir les reproduire dans toute leur rigueur, par respect pour la vérité de mes impressions, et par respect pour le peuple en face duquel je les ai formulées. S'il y eut, en effet, quelque courage de ma part à faire le procès de l'Amérique démocratique, au sein et sous les yeux de l'Amérique elle-même, celle-ci s'honora bien plus qu'elle ne m'honora moimême par le respect qu'elle eut pour la franchise de mon langage. Il n'y a que les hommes et les peuples vraiment grands qui sachent tout entendre. La liberté avec laquelle j'ai pu remplir, pendant douze ans, mon rôle de censeur, prouve d'autant plus en faveur du peuple américain qu'il est plus accoutumé à la louange, comme tous les heureux de ce monde, et que les écrivains français ont été pour lui d'ardents panégyristes. Si l'Angleterre et l'Allemagne ne lui avaient guère envoyé que des détracteurs, l'Union

américaine n'avait trouvé que des défenseurs dans les Michel Chevalier, Gustave de Beaumont, major Poussin et Alexis de Tocqueville, que lui avait envoyés la France. Or, mes conclusions quotidiennes de journaliste étaient souvent contraires à celles de. ces chantres de la démocratie américaine, et si inférieur que je fusse à ces grands noms, en savoir et en renommée, j'avais cependant sur eux un avantage, consistant en ceci, que la plupart de ces écrivains avaient traversé ce vaste pays au pas de course, Tavaient jugé sur sa surface et sur des idées communiquées; tandis que je Tétudiais de près, que je vivais de sa vie de chaque jour, ayant en quelque sorte le doigt sur son pouls et en sentant ainsi les défaillances ou les forces. Mes illustres prédécesseurs avaient fait des traités ex frofesso, je faisais de la clinique expérimentale. Tandis que leurs œuvres se résumaient toutes dans la plus belle d'entre elles, sous le titre de la Démocratie en Amérique^ qu'elles ne voyaient et ne montraient, dans la jeune République, que le côté démocratique de ses institutions, mes observations personnelles y constataient Finfluence prépondérante des principes conservateurs et mettaient en relief une série de faits que j'ai cru pouvoir caractériser sous le titre de V Aristocratie en Amérique»

Je veux, en effet, démontrer que la République des États-Unis n'est point une démocratie, dans le sens que l'on donne ordinairement à ce mot, de ce côté de l'Atlantique ; que les idées aristocratiques et les com-

binaisons d'équilibre de l'école anglaise se retrouvent presque toutes dans la constitution de l'Union américaine ; que la liberté et l'égalité y ont des contreles entraves considérables dont les répul'Europe n'ont compris ni les rouages, ni la jue l'Amérique, enfin, n'est pas plus démaque l'Angleterre, et que les deux pays, • l'origine, le langage et les mœurs, doivent ieur sans rivale aux mêmes procédés poli- IX mêmes austérités sociales, au même pureligieux.

de faire cette preuve, il convient d'établir uvernement républicain ne s'implanta pas que aussi spontanément que la plupart des ; se sont plu à l'écrire, et que ce gouvernenrmonté plus d'obstacles et plus d'antipa- >n ne le croit généralement. Les obstacles mquèrent ni au dedans, ni au dehors, mal- ^antages de sa position géographique.

Dsition était sans doute exceptionnelle; cette lense n'ayant aucun voisinage redoutable, î, d'un côté par l'Océan, de l'autre par des tait un admirable champ dressai fourni par ence à la culture républicaine. Celle-ci n'y sans doute pas les orages et les résistances opposés le vieux sol européen, sillonné des i ses monarchies séculaires, qui étoufferont lence révolutionnaire tant qu'elles n'auront arrachées par le soc de la charrue popu-

laire. Cette nécessité fatale pour la république d'être universelle, ou de n'être pas, n'existait, point dans le nouveau monde, comme elle existe dans Tancien. L'espace était plus libre ; cependant il ne l'était point entièrement. Les colonies anglo-américaines avaient pour voisines au sud la monarchie espagnole, qui redoutait, non sans raison, cet exemple d'indépendance pour la Louisiane, que nous lui avions cédée en 1763, pour le Mexique et ses autres colonies de l'Amérique centrale, qui lui échappèrent trente ans plus tard. Au nord, l'Union américaine avait pour voisin le Canada qui, en restant en la possession de l'Angleterre, était pour celle-ci une forteresse conservée sur le territoire ennemi. L'Angleterre n'avait certes pas intérêt à voir réussir un essai fait par une' de ses colonies révoltées, dont l'heureuse fortune pouvait induire en tentation ses autres colonies restées soumises. Aussi cette fortune était-elle encore mise en doute jusqu'en 1786. « On se demandait s'il y aurait jamais des États-Unis », dit M. Guizot, dans sa belle introduction à la Vie de Washington ; l'Angleterre fomentait le doute, en attendant l'heure d'en profiter. Bientôt, elle déguisa si peu sa rancune et son hostilité vis-à-vis de la jeune République, que le sort de celle-ci dut être remis en question par la guerre de 181 2, et qu'il lui fallut gagner à deux reprises ses lettres de nationalité définitive. Si, d'ailleurs, le succès de la République^ aux États-Unis s'expliquait uniquement par sa position géographique

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et son isolement relatif, pourquoi les mêmes essais, tentés à la suite des mêmes victoires, ont-ils misérablement échoué dans le même hémisphère, c'està-dire dans les républiques du Mexique et de TAmérique du Sud, exemptes de tout voisinage puissant, comme TAmérique du Nord ? Il faut donc chercher Texplication de ces destinées contraires dans des raisons autres que celles de la géographie ou du chiffre des populations. En effet, si ces populations étaient clairsemées, dans le principe, si leur existence était purement agricole et toute patriarcale, les choses ont bien changé depuis. Un peuple de quarante millions d'habitants, venus de tous les pays, professant toutes les religions, pratiquant toutes les industries, a succédé à la communauté primitive de trois ou quatre millions de colons, et, chose remarquable, la base de l'institution républicaine s'est élargie avec celle de la population; ce qui avait été douteux et contesté chez le petit peuple a été mis hors de doute et de controverse chez le grand.

Au lieu d'être frappé de ce contraste qu'offrent le passé et le présent de l'expérience républicaine aux États-Unis, on a représenté les contemporains de Washington comme des démocrates de naissance, sous la main desquels le ferment républicain leva naturellement.

Mais l'histoire prouve que ce jugenient dépasse, lui aussi, la vérité, dans ses termes absolus. En effet, un des traits les plus singuliers et les plus c£^racté-

ristiques de la révolution des colonies anglaises de r Amérique du Nord, c'est que ces colonies furent poussées à Tindépendance, pour ainsi dire malgré elles.

En effet, Taveugle opiniâtreté de George III put seule faire grandir au niveau d'une révolution une querelle de thé et de papier timbré qui, d'abord, était une chicane purement fiscale. Mais, des bas-fonds de la fiscalité, la question s'éleva peu à peu à la hauteur d'un principe social, et le fait disparut sous le droit. De part et d'autre, l'amour-propre s'en mêla, et l'orgueil d'une nation se trouva en lutte avec l'orgueil d'un roi. En voulant taxer les colonies sans leur consentement, George III et son Parlement voulaient sauvegarder le pouvoir de la royauté plutôt qu'accroître ses revenus. De leur côté, les colons virent dans Tacte du timbre et dans les taxes sur le thé une atteinte à leurs droits moraux, plutôt encore qu'à leurs intérêts matériels. C'est ce qu'expliquait Washington à un de ses amis, Bryon Fairfax, auquel il écrivait ; t Sur quoi disputons-nous ? S'agit-il d'éviter de payer trois sous par livre de thé, parce que cet impôt est trop lourd ? Non, c'est le droit seul que nous contestons. »

M. Guizot qui cite, en substituant par erreur le chiffre de six sous à celui de trois sous, cette opinion de Washington, y trouve autant de morale que de politique, et il dit : t Évidemment, le jour était yenu où le pouvoir perd son droit à la fidélité, oy

naît pour les peuples celui de se protéger eux-mêmes

par la force, ne trouvant plus dans Tordre établi ni

sûreté, ni recours. Jour redoutable et inconnu, que

niiiiA c^ience humainç ne saurait prévoir, que nulle

ition humaine ne peut régler, qui pourtant se

lelquefois, marqué par la main divine. Si

re qui commence alors était absolument inter-

du point mystérieux où il réside, ce grand

)cial ne pesait pas sur la tête des pouvoirs

qui le nient, depuis longtemps, le genre hu-

Dmbé sous le joug, aurait perdu toute dignité,

tout honneur.

î autre condition essentielle aussi ne manas non plus à la légitimité de l'insurrection )nies anglaises. Il y avait pour elles chance able de succès. »

justification, tout à la fois spiritualiste et liste, du droit révolutionnaire des colonies ines suscité par une question de trois sous, n contraste piquant avec la pratique gouverile de l'homme d'État éminent qui ne supposa 23 février 1848, que la France pût être tentée urger pour revendiquer un droit de suffrage ndu que celui des censitaires à 200 francs, rté de la presse plus large que celle des lois îmbre, et le droit de réunion dans un banquet, ot pensait probablement qu'aux yeux de la France, tout cela ne valait pas trois sous. Il se trompa comm* s'était trompé George III.

La sage t"épugnance que ressentaient les colons américains à user du droit suprême, qui est la dernière raison des peuples et des rois ; la patience, la longanimité de leur fidélité, sont retracées en caractères éloquents dans la déclaration solennelle que publia le premier congrès des treize colonies réuni à à Philadelphie en septembre 1775, dans le but de justifier la nécessité où on avait mis les colons de prendre les armes pour la défense de leurs privilèges.

Après le vote de cette déclaration, Dickinson ne put s'empêcher d'exprimer un scrupule, en disant : « M. le Président, il n'y a dans ce papier qu'un seul mot que je désapprouve, c'est ce mot « congrès ». Sur quoi, Benjamin Harrison se leva et dit : « Et moi, M, le Président, il n'y a dans ce papier nn'nn seul mot que j'approuve, c'est le mot congrès, mot resta.

Ainsi, l'Amérique implorait encore la miséri du ciel pour qu'elle disposât ses adversaires réconciliation fondée sur des termes raisonnabl l'incendie de Charlestown avait eu lieu, ( troupes américaines avaient cueilli les premier riers si enivrants d'un double succès dans les nées de Lexington et de Bunker's Hill !

Ce ne fut qu'après une année d'efforts inuti de nouvelles luttes, dont l'ardeur enflamm esprits, que le sentiment de l'indépendance at pénétra dans la majorité de la population, e cette indépendance fut proclamée le 4 juillet

par un Congrès composé de cinquante-six hommes, entraînant à leur suite les treize provinces confédérées.

Si ces pères de la République américaine furent salués comme des héros par une partie de la population, une autre les dénonça comme des traîtres qui avaient fait violence à l'opinion et Pavaient induite à mal. En face du parti républicain se leva celui des tories ou loyalistes, nom que les partisans de la mère-patrie acceptaient hautement. En 1774, dit l'auteur de rintroduction à la Vie de Washington, à peine les premiers coups de fusil avaient été tirés à Lexington, qu'uçi corps de troupes du Connecticut était nécessaire pour soutenir dans New-York le parti républicain contre les tories. En 1775, New-York envoyait, en effet, à Tarmée anglaise, sous les ordres du général Gage, d'importants renforts. En 1776, lorsque le général Howe arriva sur les côtes de la même province, une foule d'habitants firent éclater leur joie, renouvelèrent leur serment de fidélité à la couronne et prirent les armes en sa faveur. Les dispositions étaient les mêmes dans le New-Jersey, et les corps loyalistes, levés dans ces deux provinces, égalaient en nombre leurs contingents républicains. Le Maryland et la Géorgie étaient divisés. Dans les Carolines du Nord et du Sud, en 1776 et en 1779, deux régiments loyalistes, l'un de 1,500, l'autre de 700 hommes se formèrent en quelques jours. Les espions, les auxiliaires secrets, les traîtres mêmç

étaient nombreux partout. Le lieutenant Arnold a été le plus fameux de ces derniers. Des feux étaient allumés sur les côtes pour servir de signaux à la flotte anglaise ; et il se tenait à Hartford, dans le Connecticut, une convention dont les résolutions sont restées une page curieuse de l'histoire de Tindépendance américaine.

Pour mettre fin à ces hostilités intérieures, le Congrès révolutionnaire dut décréter une lôi des suspects, dont l'arrestation fut confiée aux autorités civiles locales. Les conventions, les assemblées et les comités furent autorisés à employer la force militaire de l'armée continentale qui, pour ces cas-là, était obligée d'agir conformément à leurs ordres. Plusieurs tories furent arrêtés à New-York et daas Hang-Island. On découvrit un complot dont le gouverneur Tryon était le chef; on trouva ses agents enrôlant des hommes dans le camp américain et les séduisant par l'espoir de récompenses. Le mal s'était fort étendu et avait atteint jusqu'à la garde du général. Un soldat de cette garde, fut déclaré coupable par une cour martiale et exécuté. On devait, entre autres projets, s'emparer du général Washington, et le livrer à l'ennemi.

Dans la Géorgie et la Caroline du Sud, sur la frontière occidentale du Connecticut et de la Pensylvanie, la lutte des deux partis devint cruelle ; et .« malgré la légitimité de sa cause, dit M. Guizot, la République] naissante connut les douleurs de la

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guerre civile. » Les citoyens de cette société, riches ou pauvres, éclairés ou ignorants, n'étaient donc pas nanimes en faveur du gouvernement )mme Ta écrit l'illustre publiciste dans ivre qu'il traduit et dans lequel on lit : t des périls encore plus graves naisr jour, du parti national lui-même...

les événements analogues, c'est du venue l'impulsion de la persévérance 5. En Amérique, ce sont les classes et 'éclairées qui ont eu à soutenir, à pie, dans le grand combat engagé au Dans l'ordre civil, les magistrats, les rs, les grands négociants; dans l'arïrs se montrent constamment les plus s fermes ; l'exemple vient d'eux comme la population les suit à peine, au lieu » « Ne prenez pour officiers que des ^commandait Washington, après trois tant il avait éprouvé que ceux-là survoués à la cause de l'indépendance, ance a donc été le résultat d'une révostocratique que populaire ; c'est là le }ue j'ai voulu bien établir.

République fut devenue la conséquence ictoire des colonies américaines; le que n'y disparut pas avec la puissance 3 parti chercha, en désespoir de cause, 3ur de Washington lui-même, auquel

des officiers mécontents offrirent, en 1782, la dictature ou la couronne. Le colonel Lewis Nicola, homme respectable par son âge et son caractère, dit Thistorien Yand Spartks, servit d'organe pour cette communication. Dans une lettre rédigée avec beaucoup de soin et de - talent, après avoir décrit le triste état des affaires, les embarras des finances et les innom=brables difficultés dont on avait été entouré pendant la guerre, par suite d'une organisation politique défectueuse, le colonel Lewis ajoutait :

< Cela doit avoir démontré à tout le monde, et aux militaires en particulier, d'une part, la faiblesse des Républiques , de l'autre, les efforts que l'armée a été en état de faire parce qu'elle était commandée par un chef capable. Je ne doute donc pas que, lorsqu'on aura signalé et considéré attentivement les avantages d'un gouvernement mixte, ont l'adoptera avec' empressement. Dans ce cas, on admettra, je le crois, sans contestation, que les talents qui nous ont guidés à la victoire et à la gloire, à travers des difficultés qui paraissaient insurmontables pour toute puissance humaine, et les qualités qui ont obtenu et mérité l'estime universelle et la vénération d'une armée, seraient propres aussi à nous conduire et à nous diriger dans les sentiers plus doux de la paix. Quelques personnes ont tellement uni les idées de tyrannie et de monarchie, qu'il leur est devenu très difficile de les séparer. Par conséquent, il sera peut-être nécessaire de donner au chef de la constitution que je

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propose, quelque titre plus modéré en apparence ; .mais si tout le reste était une fois arrangé, je crois que Ton pourrait mettre en avant de forts arguments pour admettre le titre de roi, auquel plusieurs avantages importants me paraissent attachés. »

La réponse de Washington est connue. Mais de pareilles pages sont si rares dans l'histoire de l'humanité, qu'on ne saurait trop les lire et les admirer. Voici l'austère et noble langage avec lequel il repoussa la tentation qui lui était offerte.

« C'est avec un mélange de grande surprise et de douloureux étonnement, que j'ai lu les pensées que vous m'avez présentées. Soyez sûr, monsieur, que dans tout le cours de la guerre, aucun événement ne m'a causé une sensation plus pénible, que d'apprendre, comme vous me l'apprenez, qu'il existe dans l'armée des idées telles que celles que vous m'avez exprimées, et que je dois envisager avec horreur et condamner avec sévérité. Quant à présent, cette communication restera déposée dans mon sein, à moins que, voyant agiter de nouveau un pareil sujet, je ne trouve nécessaire de publier ce que vous m'avez écrit.

« Je cherche en vain dans ma conduite ce qui a pu encourager une proposition qui me paraît renfermer les plus grands malheurs qui puissent tomber sur mon pays. Si je ne me trompe pas dans la connaissance que j'ai de moi-même, vous n'auriez trouvé personne à qui vos propositions fussent plus désa-

L'ARISTOCRATIE EN AMERIQUE ig

gréables qu'à moi. Je dois, en même temps, ajouter, pour être juste envers mes propres sentiments, que personne ne désire plus sincèrement que je ne le fais de voir rendre à l'armée une ample justice, et, s'il en est besoin, j'emploierai, avec le plus grand zèle, tout ce que j'ai de pouvoir et d'influence, en me conformant à la Constitution pour atteindre ce but. Permettez-moi donc de vous conjurer, si vous avez quelque amour pour votre pays, quelque égard pour vous-même ou pour la postérité, ou quelque respect pour moi, de bannir de votre esprit, et de ne jamais communiquer, comme venant de vous, ou de quelque autre personne, des sentiments de la même nature.

« Je suis, monsieur, etc.

« Geores Washington.

« Newburg, 22 mai 1782. »

Cet acte de patriotisme et de désintéressement fut d'autant plus admirable de la part de Washington que, placé à la tête de son armée, il était alors à l'apogée de son pouvoir et de sa popularité, et que l'usurpation ne lui eût pas été impossible, s'il avait voulu tenter les souffrances, voire même les penchants de son pays. Je dis les penchants, parce que des faits historiques qui précèdent il résulte évidemment que les idées et les habitudes monarchiques avaient, dans ce pays, des racines plus profondes qu'on ne l'a écrit généralement. Ces habitudes tentèrent, une

fois, de se faire jour lorsqu'il fallut organiser re acquise, et arrêter la constitution future vel empire. Au moment où la Convention,

de formuler cette constitution, fut convoquée lelphie, le parti monarchique s'agita sourde- : On commença, dit Thistorien Yand Sparks, dre le bruit que les gens opposés à la Conétaient monarchistes dans le cœur, et qu'ils charmés de voir augmenter les divisions du isqu'à ce qu'elles vinssent à ce point, que le

fatigué, plaçât ses seules espérances de séans un gouvernement fort, comme on se plaiî nommer, ou, en d'autres termes, dans une lie constitutionnelle; car on ne soupçonna Dersonne de rêver un pouvoir despotique en je. On a dit et cru qu'un petit parti, en dé-

de cause, avait réellement médité un tel et avait jeté les yeux sur quelques membres illes royales en Europe, pour en faire un sou- Topre à dominer les éléments discordants^ du :anisme dans les États-Unis. »

)remiers éléments 'de républicanisme furent, , aussi discordants en Amérique, qu'ils l'ont ; aucun peuple d'Europe, îvolution américaine avait, comme la nôtre, avant la nôtre, soulevé les idées de partage es, et autres variétés de communisme, sejetées dans l'esprit populaire par la main innée des Gracques, et qui depuis lors,

germent chaque fois que fermente le bourbier humain remué par les convulsions sociales.

« Les terres des États-Unis, écrivait le général Knox à Washington, dont il fut le ministre, ont été sauvées des confiscations de la Grande-Bretagne par les efforts de tous, elles doivent être la propriété commune de tous. Quiconque s'oppose à cette maxime est un ennemi de la justice et mérite d'être balayé de la face de la terre. 11 faut annuler toutes les dettes publiques et privées, et établir des lois agraires, ce qui se peut au moyen d'un papier-monnaie, sans gage et à cours forcé. »

€ Ces rêves démagogiques, dit M. Guizot, étaient accueillis dans le Massachusetts, le Connecticut, le New-Hamsphire, par une portion considérable du peuple. Douze ou quinze mille hommes prenaient les armes pour les réaliser, et le mal paraissait si grave que le plus intime ami de Jefferson, un homme que le parti démocratique compta plus tard parmi ses chefs, Madison, regardait presque la société américaine comme perdue et osait à peine conserver quelque espérance. »

Après l'anarchie, la misère et le communisme, la République américaine eut à souffrir du fléau des clubs. La première société de cette espèce fut instituée à Philadelphie sur le modèle des clubs jacobins de Paris, et sous la direction de Genêt, ambassadeur de la République française. D'autres sociétés suivirent bientôt cet exemple. Washington a fait de ces réu-

nions publiques et de leur pernicieuse influence une description qui pourrait s'appliquer de point en point à nos réunions publiques d'aujourd'hui. On y critiquait ses relations privées, son train de maison, on y dénonçait ses économies.

On alla plus loin encore. Lui, qui avait refusé des émoluments dégénérai, sévit accuser, dans des pamphlets, de détourner les fonds publics à son profit.

On voit que ce qui se passe aujourd'hui en France n'est pas tout-à-fait nouveau.

Lorsqu'on sut que des dissidences avaient surgi, dans les conseils du pouvoir exécutif, entre Hamilton et Jefferson, et que Washington inclinait en faveur du premier, ce fut pour les journaux un texte ^de discussions violentes et d'attaques toutes personnelles. Washington en concevait une inquiétude extrême : t Si le mécontentement, la méfiance, l'irritation sont ainsi semés à pleines mains, écrivait-il au procureur général Randolph, si le gouvernement et ses officiers ont incessamment à subir les outrages des journaux, sans qu'on daigne seulement examiner les faits, ou les motifs, je crains qu'il ne devienne impossible à aucun homme sous le soleil de manier le gouvernail et de tenir ensemble les pièces de la machine. »

Et plus tard, v«rs la fin de sa carrière politique, il écrivait à Jefferson : « Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'à ces derniers temps, qu'il fût je ne dis pas probable, mais possible que, pendant que je

me livrais au plus pénibles efforts, pour établir une politique nationale, une politique à nous, et pour préserver ce pays des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient torturés, défigurés de la façon à la fois la plus grossière et la plus insidieuse, et en termes si exagérés, si indécents, qu'à peine pourrait-on les appliquer à un Néron, à un malfaiteur notoire, ou même à un filou vulgaire. Mais en voilà bien assez. J'ai déjà été plus loin que je ne projetais dans l'expression de mes sentiments. »

A l'anarchie, à la misère, au communisme, aux clubs, à la licence de la presse, succédèrent des refus d'impôt et des séditions, leurs corollaires. Dans certaines parties du pays, et principalement dans l'ouest de la Pensylvanie, des meetings nombreux avaient annoncé qu'ils ne payeraient pas l'une des taxes décrétées pour faire face à la dette publique, et Washington s'était vu contraint d'annoncer, à son tour, par une proclamation solennelle, qu'il assurerait l'exécution des lois.

Depuis ces premières convulsions des jeunes années de la République américaine, les séditions ont été rares, mais elle ont invariablement accusé une violence et une sauvagerie qui s'expliquent par la croissance rapide et la rude nature de ce géant des déserts. Les colères se traduisent en ruines et en flammes, témoins le sac du couvent des Ursulines de Boston, l'incendie des églises catholiques de Phi-»

ladelphie, le siège du théâtre italien de New-York, et, à une date plus récente, les incendies de la gare de Pittsburg, à la suite d'une grève d'ouvriers.

Malgré tous les obstacles qu'il eut à rencontrer, tous les dégoûts dont il fut abreuvé, Washington ne perdit pas entièrement sa foi dans le progrès lent, mais constant, de l'esprit humain, dans le règne de la modération, de la justice et de la raison qui arrive tôt ou tard en politique comme en toutes choses. Il eut ce grand esprit de ne pas désespérer de l'avenir, et ce grand cœur de ne pas se courber sous les difficultés du présent. « C'est surtout la faiblesse des convictions qui fait celle des conduites, dit M. Guizot, car l'homme agit bien plus en vertu de ce qu'il pense ''que par tout autre mobile. Pour conquérir l'indépendance par la guerre, il fallut neuf ans ; pour fonder le gouvernement par la politique, dix ansi Les obstacles, les revers, les inimitiés, les trahisons, les erreurs et les langueurs publiques, les dégoûts personnels abondèrent ainsi qu'il arrive, sous les pas de Washington. Dans cette longue carrière, pas un moment sa foi et ses espérances ne furent ébranlées. Dans les plus mauvais jours, quand il avait à se défendre de sa propre tristesse, il disait : « Le grand Souverain de l'Univers nous a conduits trop longtemps et trop loin sur la route du bonheur et de la gloire, pour nous abandonner au milieu. »

Nobles et douces paroles faites pour raffermir la confiance et soutenir le courage des peuples soumis

par la Providence aux dures épreuves des révolutions ! En voyant avec quelle usure la liberté a fini par lui rembourser les avances que lui avaient faites le bon sens de Washington et la patience du peuple américain, on ne doit point oublier que le temps est, pour les bonnes causes, débiteur aussi solvable que créancier impitoyable pour les mauvaises. Il ruine peu à peu celles-ci, il consolide peu à peu celleslà. Il est, en un mot, le seul juge impartial et suprême.

Ses arrêts ont été jusqu'à présent favorables à la cause de la République aniéricaine, et pourtant, on vient de le voir, les commencements de cette République n'ont été exempts d'aucune des crises et des douleurs au sein desquelles s'opèrent tous les enfantements.

Neuf années de guerre extérieure avec tous ses fléaux ;

Dix années de luttes intérieures, avec toutes leurs calamités : séditions, refus d'impôts, agitation des clubs, débordement de la presse, demande du partage des terres, complots pour le rétablissement de la royauté, il n'a manqué à la République américaine aucune des sept plaies qui sont le tribut de toutes les rénovations sociales.

Quelques-unes de ces plaies ont, sans doute, été moins profondes dans le Nouveau-Monde que dans l'Ancien. L'Angleterre une fois vaincue, ses colonies émancipées ont été à peu près affranchies de toute

gêne dans leur voisinage. Elles n'ont pas eu à compter avec tout un continent dans leurs essais. Les tentatives faites en faveur d'un retour à la monarchie n*ont pas eu non plus la force et la persistance que leur donnent en Europe, les intérêts et les convictions créés par des traditions de quatorze siècles. Mais il y a, entre la République des États-Unis et la République actuelle de la France, cette similitude que toutes deux furent fondées par des hommes qui étaient de médiocres républicains. Dans le livre qu'il a publié récemment sous le titre de Washington et son œuvre, E. Masseras, mon ancien et précieux auxiliaire dans la rédaction du Courrier des Ètats^ Unis, aujourd'hui sous-directeur de \dL Revue nouvelle, écrit : « Washington n'avait pas seulement à lutter contre les hommes et les choses, il avait aussi à se défendre de lui-mêm-e. Monarchiste par tradition, autoritaire par nature., centralisateur par conviction, nous avons montré qu'il marchait d'étape en étape dans la voie républicaine sous l'impulsion des événements, en homme qui obéit à la raison sans avoir la foi. » N'est-ce pas un peu l'histoire de M.Thiers? Et les lignes suivantes du même historien ne semblent-elles pas avoir été écrites en vue de certaines puissances du jour. « Nous nous sommes fait une théorie de coups d'éclat et d'improvisations politiques qui, à la moindre crise, à la moindre halte dans cette vie publique, nous porte à réclamer un homme providentiel, apportant dans sa main des solutions ins^»

tantanées. Le moyen de calmer ces ardeurs déréglées serait d'aller plus souvent au fond des choses qui excitent notre admiration ; de voir comment elles sont arrivées à s'accomplir. Nous reconnaîtrions que les plus sûrs pilotes ne sont pas ceux qui ont les allures les plus biuyantes et les plus séduisants dehors. Des côtés prestigieux, des éclats de génie qui, dans notre conception européenne, constituent le héros et le fondateur d'empires, Washington n'en eut pas un seul; on ^pourrait dire qu'il fut l'un et l'autre sans chercher à l'être et sans le savoir. Ce nom, devant lequel s'incline la postérité, fut, du vivant de l'homme qui le portait, celui d'un soldat faisant son devoir au jour le jour, d'un citoyen poursuivant en silence la tâche quotidienne que lui apportaient les événements, rien de plus. C'est là le trait profond et caractéristique de cette personnalité si puissante dans sa sereine modestie... On a devant soi un esprit de portée ordinaire, un caractère médiocrement préparé pour l'action, une nature paisible aimant par dessus tout l'ombre et le calme du foyer domestique. Sans passions, sans aspirations, sans grand élan, sans autres dons enfin que ceux qui font l'honnête homme dans la vie privée : le jugement sain, la droiture, la persévérance. »

Quelle qu'ait été la part de ce but modeste dans la fortune de l'Union, laplus grande revient à la sagesse des auteurs de la Constitution qui ne brisèrent pas

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brusquement les liens qui les rattachaient au passé. Comprenant que tout se tient sur cette terre, que toute déchirure violente fait une place vide dans le monde moral, comme dans le monde physique, ils respectèrent dans les anciennes institutions de leur pays tout ce qui pouvait se concilier avec son existence nouvelle.

Après avoir inscrit dans la Constitution fédérale certains principes formant -la base du nouveau pacte social, on laissa à chacun des États confédérés le droit de se gouverner à sa guise, et d'avoir sa législation à part, pourvu que cette législation ne fût point incompatible avec le système républicain, et que les citoyens appelés à élire les représentants de chaque État au congrès fédéral eussent les mêmes qualifications que celles exigées pour élire les représentants du peuple dans la législature particulière des divers États.

L'élasticité de cette faculté, fit que, dans certains États, tel que le Rhode-Island, le Maine, le Connecticut, le Massachusetts, etc., on vit se perpétuer des lois qui portaient la plus grave atteinte à la liberté de conscience et à Tégalité religieuse et politique. Dans le Connecticut, si la cruauté des anciennes Lois Bleues, inspiration du fanatique calviniste le plus impitoyable, s'était adoucie avec le temps, les mœurs s'en ressentaient encore, même après l'établissement du gouvernement républicain. Voici quelques articles de ce code puritain.

« Personne, dit la loi, ne se servira de tabac, à moins d'avoir apporté au magistrat un certificat signé d'un docteur en médecine expérimenté, attestant que le tabac est utile et nécessaire à cette personae. Alors il recevra sa licence et pourra fumer. Il est défendu à tout habitant de cette colonie de prendre du tabac^ publiquement, sur les grandes routes, etc.. »

L'usage du vin et des boissons spiritueuses était soumis à de semblables restrictions. Un domestique qui s'était enivré était condamné à cinq livres sterling d'amende.

La secte des Quakers, ou amis, qui refusaient de mettre à mort les Indiens sauvages, était frappée d'anathème par leurs frères en protestantisme « Aucun Quaker ne recevra le logement ni la nourriture, disait le Code Bleu. Quiconque se fera Quaker sera banni, et s*il revient, sera pendu. »

Art. 17. — « Le jour du Seigneur, personne ne courra; on ne se promènera pas dans son jardin, ni ailleurs, et l'on marchera seulement avec gravité pour aller à l'église, ou pour en revenir.

Art. 18 — Le jour du Seigneur, personne ne voyagera, ne fera la cuisine, ne fera le lit, ne balaiera sa maison, ne se coupera les cheveux ou ne se fera la barbe.

Art. 31. — Il est défendu à tout le monde de lire la Liturgie anglicane, de fêter la Noël, de faire des pâtés de hachis (mince-pies), de danser, et de jouer

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de tout instrument, le tambour, la trompette et la guimbarde exceptés. »

Quoique ce Code BleUy différant peu du Codç Noir des pays à esclaves, remonte à près de deux siècles, quelques-unes de ses prescriptions étaient encore en vigueur en 1780 et le sont même aujourd'hui, tant elles ont laissé dans les mœurs une profonde em-» preinte. Ainsi, il n'y a pas longtemps que la circula-, tion des voitures était légalement interdite le dimanche, dans les rues de Boston, où Ton tendait des chaînes, pendant les heures des offices divins. Il n'y a pas cinquante ans que le couvent des Ursu-. lines catholiques y était incendié par les protestants, et, aujourd'hui encore il est interdit de fumer sous peine de 25 francs d'amende dans les rues de cette ville qui, par les progrès comparatifs de son instruction et de sa civilisation, a mérité d'être appelée l'Athènes du Nouveau-Monde.

La vente publique du vin en détail est interdite dans l'État du Maine et dans beaucoup d'autres États. Partout les théâtres et autres lieux d'amusé* ments publics, sont fermés, par ordre, le jour du Seigneur, c'est-à-dire le dimanche. La seule exception à cette règle se trouve à la Nouvelle-Orléans, ville d'origine française et de communion catholique, que les puritains du Nord regardent, par ce motif, comme une nouvelle Gomohrre. Partout, il est interdit par les convenances, si ce n'est par les lois, de danser le dimanche, de festoyer, et de jouer de tout

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instrument, qu'il s'appelle guimbarde ou piano. Partout il est malséant de ne point marcher avec gravité pour aller à l'Église ou en revenir.

L'État de Rhode-Island conserva, en devenant républicain, pour loi sociale et politique, la charte octroyée par Charles II à Roger Williams et à ses associés, en 1661, pour l'administration de ce qu'on appelait alors les plantations de Rhode-Island. En vertu de cette charte, il avait été décrété que nul ne serait admis à voter pour l'administration de la Colonie, s'il ne possédait pas une propriété d'au moins 134 dollars, 700 francs environ. A dater de leur majorité, les fils aînés étaient autorisés à voter avec leur père. Les propriétés libres, les francs-fiefs donnaient seuls le privilège du vote, qui était refusé aux individus dont les possessions étaient soumises à certaines redevances, quelle que fût, d'ailleurs, l'étendue de ces possessions. Celui qui n'était pas franc'tenancier ne pouvait ni être juré, ni servir de caution.

Cette loi resta en vigueur jusqu'en 1832, sans qu'aucune réclamation s'élevât contre elle. A cette époque, une pétition fut adressée à la législature de l'État pour demander que le droit de suffrage fût conféré, avec certaines restrictions, aux citoyens qui n'étaient pas francs-tenanciers. Mais le comité, auquel fut renvoyé cette pétition, décida qu'il n'y avait pas lieu d'en tenir compte. Ce ne fut qu'en 1844 qu'unç QQuyçllç constitution, accordant le droit dç

vote à tout citoyen actif, âgé de 21 ans, fut mise en vigueur, à la suite d'une insurrection populaire, applaudie par tous les démocrates de TUnion, mais dont la légitimité ne fut reconnue ni par la cour suprême, mais par le Président Tyler, qui fit marcher contre elle les forces fédérales. C'est un fait historique curieux que celte petite guerre civile et ce long procès dans lequel le célèbre avocat Webster et la cour suprême des États-Unis condamnèrent le droit d'insurrection contre les gouvernements régulièrement établis.

L'État de Massachusetts, dont Boston est la capitale, et qui, par la solidité de ses idées d'indépendance, reçut le nom de Granite-State (l'État de Granit) se donna sa première Constitution en 1780, après la proclamation de [l'Union républicaine. Il suffit de jeter un coup d'œil sur ce document pour y découvrir les nombreuses traces de l'intolérance, j'ai presque dit de la tyrannie puritaine. La pratique de la religion protestante y était déclarée obligatoire ; contrairement au principe démocratique, on y avait établi un cens électoral. L'obligation du culte protestant ne fut abolie qu'en 1833, une seconde réforme fut opérée en 1840 par une convention, qui établit la base de la représentation au prorata des habitants, mais conserva le système du cens électoral, et le principe de l'élection à la majorité absolue. Ce ne fut qu'en novembre 1853 qu'une dernière réforme adopta le principe de là simple majorité relative

pour les élections, supprima le cens et étendit le droit de vote aux hommes de couleur, nègres ou mulâtres, qui jusque-là en av£iient été privés, comme dans tous les autres États.

La condition du cens électoral a été maintenue dans quelques autres constitutions provinciales. L'établissement du gouvernement républicain ne rendit donc point obligatoire le suffrage universel dans la nouvelle République, dont l'organisation fédérative accorda une égale facilité aux tendances démocratiques de certains États et aux habitudes oligarchiques de certains autres. Chacun restant maître chez soi, se gouverna d'après sa guise, et cette, liberté provinciale devint, tout à la fois, une digue contre l'anarchie et un rempart contre le despotisme. C'est à elle que la République américaine doit d'avoir évité ces deux excès, la licence et l'oppression. Si, au lieu d'être une confédération d'États ayant gardé leur souveraineté et leurs franchises individuelles, les États-Unis avaient formé un Empire soumis à l'unité et à la centralisation, que la France, par un remarquable contraste historique, doit précisément à son premier essai de gouvernement républicain, les États-Unis auraient vu leurs destins soumis à toutes les vicissitudes que pouvait entraîner avec lui le pouvoir absolu des majorités flottant au gré de leurs passions. Ils auraient pu redevenir une monarchie avec un Washington cédant aux suggestions du capitaine Lewis Nicola. Ils auraient pu tomber dans les

abîmes du communisme avec les plans du partage des terres du général Knox. Mais, au lieu d'une seule capitale et d'une seule Assemblée législative, comme la République française en fit l'essai en 1793, rUnion américaine ayant eu treize, puis vingt, puis trente-huit capitales et autant de législatures locales indépendantes les unes des autres, une révolte ou un coup d'État, accomplis à New-York, à Philadelphie ou à Boston, ne pouvaient être que la révolte ou le coup d'État d'une ville ou d'une province particulière. Les démagogues ou les ambitieux ont été également réduits à l'impuissance par le fractionnement de ce gouvernement fédératif.

Mais comme rien n'est parfait en ce monde, ce même système de fédération qui a protégé la République américaine à son berceau, lui a suscité plus tard le plus grand péril qu'elle ait jamais couru. Je veux parler de la révolte des États du Sud qui ont voulu se séparer des États du Nord, sous prétexte que ceux-là violaient leur contrat d'union. Je raconterai plus loin l'histoire de cette guerre de la sécession. Le Nord fut vainqueur, mais pour empêcher le retour de cette lutte fratricide, il a entrepris de substituer peu à peu un gouvernement centralisateur au gouvernement fédéral, et de remplacer l'Union par l'Unité. Telle est aujourd'hui la politique du parti républicain. C'est un emprunt déguisé au régime monarchique.

Les auteurs de la Constitution avaient commis une grande faute en garantissant aux propriétaires d'es-

claves le respect de cette propriété. Il est vrai qu'elle existait alors à peu près partout. Mais il se trouva ^ que cette institution anti-chrétienne de l'esclavage, qui a duré jusqu'en 1862, eut une influence immense, non seulement sur les mœurs d'une partie de l'Union, mais encore sur les tendances conservatrices de la République tout entière, comme on le verra tout à ri^eure.

La Constitution a partagé la représentation et le gouvernement général de la Confédération]entre trois pouvoirs, composés d'un Président, d'un Sénat et d'une Chambre des représentants. C'est l'école anglaise conservée dans sa grande théorie de la division et de la pondération des pouvoirs, un mode d'élection particulière est appliqué à chacun d'eux.

Pour l'élection des représentants, la Constitution laissait, comme je l'ai dit, à chaque État, le droit de fixer les conditions attachées au droit de vote. Mais elle proportionna le nombre des représentants à celui de la population, en ajoutant au nombre total des personnes libres les trois cinquièmes des esclaves. Ceux-ci étaient donc représentés de fait dans le Congrès, par leurs maîtres, dont ils augmentaient le droit à l'élection, dans la proportion de trois sur cinq. On saisit, au premier coup d'œil, l'avantage que cette législation donnait aux États à esclaves sur les États libres. Dans ceux-ci, un représentant n'était envoyé au Congrès que pour 30,000 citoyens blancs. Dans ceux-là, il pouvait l'être par 0,000 blancs, possé*

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dant 40,000 nègres. Or, il y eut, d'abord, dix États à esclaves sur treize dont se composa la Confédération, et en 1860, il y en avait encore quinze sur trente-trois. C'étaient les États des grandes plantations de sucre, de coton et de tabac.

Les chefs de ces plantations constituaient, de fait, une aristocratie sociale qui était la résultante inévitable de leur position, de leurs intérêts et de leurs mœurs. Dans toutes les questions où les privilèges de la naissance ne sont pas mis en jeu, l'Américain du Sud pouvait être démocrate aussi ardent que le meilleur républicain du Nord; mais lorsque les institutions qui le protégeaient étaient menacées par les exigences de la philosophie démocratique, l'oligarchie du Sud devenait une digue qui disait à la démagogie du Nord : tu n'iras pas plus loin. C'est ainsi que dans.la querelle de TOrégon, qui fut sur le point d'amener une guerre ruineuse avec l'Angleterre; dans la question constitutionnelle de Rhode- Island, en 1842, et plus récemment dans les conflits soulevés par l'extradition des esclaves fugitifs, l'agitation fiévreuse des démocrates septentrionaux dut tomber devant la froide résistance des conservateurs méridionaux.

Tel est le rôle considérable qu'a joué jusqu'en 1862, la servitude dans l'histoire de la République américaine, sans que les fondateurs en aient probablement eu la conscience. A l'esclavage ont été dus, pour une grande part, les succès de la liberté, con-

lUrISTOCRATIE en AMÉRIQUE 87

tenue dans de justes bornes par son contraire. Le bien est ainsi produit quelquefois par le mal même. Dans le Sénat de TUnion, ce n'est pas le peuple qui est représenté, mais chacun des États confédérés. Les Sénateurs ne sont point nommés par des électeurs, mais par les législatures locales. Le chiffre de la population n'a aucune influence sur le droit de représentation sénatoriale. Chaque État, grand ou petit, a droit à deux sénateurs. Le pouvoir du nombre, ou de la souveraineté populaire est ici complètement mis de côté. Ainsi, TÉtat du Delaware, qui n'a qu'un représentant à la Chambre, en a deux dans le Sénat, où il a autant d'influence légale et de voix délibératives que l'État de New-York avec ses. trente et quelques représentants. Le Sénat de la République américaine est donc aussi éloigné du principe démocratique que la Chambre des Pairs d'Angleterre, sauf en ce point qu'il n'est point héréditaire, et l'on peut se demander si les deux sénateurs du Delaware sont des représentants du peuple avec plus de vérité que l'archevêque de Cantorbéry, qui est pair parce qu'il est à la tête de l'Église d'Angleterre.

Cette espèce de pairie républicaine a reçu de la Constitution les plus précieux attributs du gouvernement. Elle participe tout à la fois des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Aucune loi n'existe sans son concours. Aucun traité de paix ne peut être signé, sans son avis et son consentement. Les ambassadeurs, les membres du cabinet, les consuls, les

juges de la Cow s«Ç)rême ae peuvent être nommés , sans sa ratification. Le Sénat peur prononcer la déchéance ides officiers publics, y compris le Président 4e la République luMiéme, et dafiBs certains* cas, son PrésiéKil devient G€*ni de FUnit9tt.

Quel corps fut jamais plus priviMgié* que ce S^at j^épublicain?

L'élection du Président (tes Élats^Jnis ne dépend pas non plus directement du suffrage; universels €haqueÉtat choisit des électeurs qui .choisissent ensuite, le chef de TÉtaU Cest une étection à deuxdegrés, ©ans la Caroline du Sud, les électeurs prési^ dentiels sont nommés par la législature de cet État. Partout ailleurs, ils sont nommés par le peuple, mais chaque État ayant droit à un nombre d'électeurs égal aux chiffres réunis de ses sénateurs et représentants du CongrèSy les États' à esclaves jouissaient dés mêmes privilèges que dans leur représentation au Congrès. Il n'existe donc point de véritablesuffrage universel dans le mécanisme constitutionnel de l'Union ; la souveraineté du peuple y est restreinte dans la nomination du Président &t dans la nomination de la branche la plus démocratique du Congrès : elle est implicitement e&îaée dans la formation du Sénat.

Ne dépendant point directement du peuple, le choix du Président est l'œuvre de conventions préparatoires où le plus. raÊœquan* et le plus digne sont rarement prodamést Les-éiectioi® qui ont eu liai* <lepuis:lapréaidlence d'Aaàré Jaek$on, en ont.été des

cxempiîes successifs et frappants. Quelles sont maintoiant les prérogatives de cet élu des conventions ? Eifes sonty cal beaucoup de cas, aussi grandes que celles d'ùft roi constitutionnel.

lï est commandant en chef de Farmée et de la lïïàilïïe nationales. Il confère les emplois publics faisant partie de l'administration fédérale. Il a le droit de sursis et. dé grâce. Il a un droit de veto centre les projets de lois qu'il n'approuve pas, et ce veto les annulle, si les deux Chambres du Congrès ne les votent pas de nouveau à la majorité des deux tiers^r

Si les ministres doivent être agréés par le Sénat, il peut les prendre où bon lui semble, parce qu'ils sont ses conseillers, ses hommes et non ceux des Chambres avec lesquelles ils n'ont aucun rapport public^

La Constitution n'empêche pas que le Président de l'Union soit réélu indéfiniment. Wa:shington eût pu l'être pour la troisième fois. Il ne lé voulut pas, et ce.:d^iotéresâôirieat patriotique a fait tradition. Mais tmdition n'est pas^ loi, et une grande popularité iJOOWa^t détruire:^ le- pdncipe qu'une grande popularité' a fondé. Il s'en est fallu de pfeu, en effet, que le général Grânt, élu deux fois après- la guerre de la sôMfedsonJ, ne fût r^lu^ une troisième. Il n'y a^ peut-^ ^te pasf reiftmdé' etteore pour l'avenir.

Lfit-dbïsâe durègtfe mise à' part, le Pi^ésidenf de la République a*né*fe2^ïie^e€{t, on le voit, presque aussh

roi que Test un roi d'Angleterre. Il faut même dire que l'action de To'pinion publique et le pouvoir des majorités se font sentir moins promptement et moins vivement dans le gouvernement des États-Unis que dans celui de la Grande-Bretagne. La responsabilité quotidienne dont les ministres anglais portent le poids à la tribune du Parlement, établit entre les pouvoirs exécutif et législatif, entre le Monarque et le peuple, une connexion qui n'existe pas dans la République américaine.

Mais, en laissant à son Président cette indépendance presque royale, pour faire le bien, le peuple américain lui a, en grande partie, dérobé le moyen de faire le mal, en ne laissant sous ses ordres qu'une armée fédérale de quelques milliers d'hommes. Cette prudence, que la situation exceptionnelle de l'Union lui a permise, ne doit pas être comptée comme une des moindres circonstances du succès de l'expérience républicaine qu'elle poursuit avec tant d'éclat depuis près de cent ans.

Si le même essai a été beaucoup moins heureux dans les anciennes colonies espagnoles, on doit l'imputer, en grande partie, à la pernicieuse influence des corps militaires qui ont plus engendré d'insurrections qu'ils n'en ont réprimé. Il est donc constant que le problème des gouvernements républicains dépend intimement et inexorablement de celui de la. disparition des armées permanentes, non seulement chez soi, mais autour de soi. Le sabre n'a jamais été

L'AJIISTOCRATIE EN AMERIQUE 4I

et ne sera jamais républicain. Il tranche et ne dénoue pas.

La protection, trop souvent indispensable, dont il couvre la cause de l'ordre et parfois même celle de la liberté, dans notre Europe divisée et démoralisée, est remplacée, aux États-Unis, par un quatrième pouvoir qui domine les trois autres et qui n'a ni armée, ni gardes, ni emplois, ni faveurs à son service. Ce pouvoir s'appelle la Loi. Il a pour ministres les juges inamovibles d'une Cour suprême que la Constitution a fait sa gardienne, et qui peut casser toutes les lois, fédérales ou locales, en les déclarant inconstitutionûelles. Pour faire exécuter ses arrêts, cette Cour d'appel puise sa force dans l'opinion, c'est-à-dire dans le re^ect inné que l' Anglo-américain porte à ses magistrats. Cette heureuse et noble superstition marche, en* lui, de pair avec la foi Religieuse, dont elle est le corollaire. Les peuples qui révèrent Dieu révèrent l'autorité qui en est le symbole sur la terre. C'est par la corrélation de ces deux sentiments que la République américaine a pu être tout ensemble la nation la plus libre et la plus façonnée à la discipline, la moins gouvernée politiquement et la plus contenue socialement.

Un fait digne de remarque, c'est que la Constitution, dont je viens de mettre en relief les traits principaux, lorsqu'elle sortit des mains de la Convention qui avait consacré à cette grande œuvre quatre mois pleins — du 14 mai au 17 septembre 1787 — ne

42 L ARISTOCRATIE f:N AMERIQUE

contenait aucune mention ni de la liberté des cultes, ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de la paroste. ,iai de la liberté de réunic«i Çit de pétition, ni de plw^ieiïTs fiutr^s droite qui so^t tes attribut? 1^ plus fi^^tetéristiques des gouve/^aenjwts défHopr^-tiquer .

Après que içette Constitution eût été sigaée- par tous les membres présents de i^ Conveatiojï^ à l'exception de trois, elle fut envoyée au Coii^;ès qui ^'ayftit p0$ cessé de siégex. Le Congrès oe crut pas devoir pr<ni08cer sur le projet de Charte fédérale qui lui 4i9xt propojsé ; il le renvoya à Tie^a^ften de^ différents ;États de rUîiii>jo, et chacun d'eux fut ii^vit^ à convoquer une Conyseotion, composée de délégués choies p^r ks habijtaots^ pour adopter, r^jejt^/ow •amender roeuvre de la Convention géjQérale. Cel^npi avait seiulefnfint décidé , de concert avec Je Congrfe, que la jiiii&e^tion de jEieuf des treize États de ia Confédération suffirait pour donner force de jpaete obligatoire et solennel à un comprojms qui était le féç^ultîit de concessions mutuelles entre les intérêts du Nord et les in^êts du Sud. Cette double éprev^ie des déUbératioas d'une Assemblée spéciale qui avait embrassé dans ses vues tous les intérêts nationaux, et de treize Assemblées particulières qui avaient à s'occuper isolément des méi»cs opérations; qui pouvaieipt comparera riatérêjt commun celui de leurs propres localités, offrait, a dit un hiçitorien sagaoe, le mode de discussion le plus impartial et le plus

L^RISTiOCRÂTIE CN ^AJi&RIQUE 45

liunineux«AA]£si, ce sy&tème dexati&cation des grandes mesures nationales par des Asscmblôe&, ou Conventions, ^e chaque ^taty est-il nssté, depuis xe précédent mémorable, dans les mœurs politiques des Américains. La yolonié populaire, directement exprimée, a ainsi Je dernier mot sur les décisions des corps publics, qui ne sont qu'une délégation et une ireif^sentation amoindrie de la grande souveraineté de tous. Il s'écoula près d'une année avant que le jnombre d'États exigé eût pris une décision. La Caroline du Nord et le Rhode4sland fureat les seuls membres de l'Union, qui, dans les premiers moments, refusèrent leur adhésion ; — tous les autres approuvèrent. Chaque Cony^ition transmit au Congrès un certificat de ratification signé par tous les jnenrf)res présents. A ces certificats étaients joints, dans certains cas, des amendements sur lesquels on appelait l'atteolion du Congrès, mais auxquels n'élâit point attaché le caractère de réserves ou 4e conditiotns imposées. — Néanmoins, quelques-4ins de CCS amendements furent pris en considération par les deux Chambres du Congrès, et ayant été ratifiés ^par les législatures des divers États, conformément à Tarticle V de la Constitution, ils devinrent l'appendice de ia Charte primitive. Ce fut dans x:et ap^eadice, œuvre du aouveau Congrès qui proclamait Washington premier Président de la République américaine, ie 30 avril J789, au n^oment même où s'ouvrait .à Paris l'Assemblée constituante, que la démocratie

américaine a réparé les omissions singulières des premiers constituants.

Le premier des amendements porte « que le Congrès ne pourra faire aucune loi pour établir une religion ou pour en prohiber le libre exercice, pour restreindre la liberté delà parole et de la presse, le droit de s'as«embler paisiblement, et d'adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement des griefs ». Aussi, Tégalité et la liberté de tous les cultes, les libertés de la parole, de la presse, du droit de réunion et de pétition, c'est-à-dire l'évangile démocratique, presque tout entier, a été écrit après coup, dans ces trois lignes.

Le deuxième amendement consacre le droit du peuple de garder et porter des armes, « une milice bien réglée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre » .

Les troisième et quatrième amendements consacrent l'inviolabilité du domicile et de la personne des citoyens contre lesquels il ne doit être lancé de mandat d'amener, de warrant, que sur une cause probable et sous serment.

D'après les amendements V, VI, VII, et VIII, personne ne doit être forcé de déposer contre soi-même* en justice ; on ne peut être poursuivi criminellement que sur la mise en accusation d'un grand jury, et toutes les causes criminelles doivent être jugées par un jury impartial composé d'habitants de l'État ou du district dans lequel le crime aura été commis; les

affaires de droit commun doivent pareillement être jugées par un jury, lorsque la valeur du procès dépasse vingt dollars, où environ cent six francs. Le privilège du writ of habeas corpus, qui donne à tout prévenu de délit ou crime n'entraînant par la peine de mort le droit de conserver sa liberté sous caution, ne doit être suspendu qu'en cas de révolution ou d'invasion, si la sûreté publique l'exige.

Dans aucun cas, les cautions ou bails, exigées des prévenus, ne doivent être excessives ; elles se règlent sur la nature de l'accusation et la position sociale de l'accusé que le juge chargé de l'instruction apprécie suivant sa conscience.

Enfin, le neuvième amendement porte que les droits civiques, énumérés par la Constitution, n'excluent pas les autres droits innommés, conservés par le peuple, tel que la liberté de toutes les industries et de toutes les professions sans exception.

Ce catalogue,. j'ai presque dit ce décalogue, renferme les commandements principaux de TÉglise républicaine de l'Union. Le corps de cet évangile reflète les doctrines de Washington; Jefferson, l'apôtre de la démocratie, a déposé les siennes dans le post-scriptum.

Si absolus pourtant que ces principes paraissent, en droit, ils le sont beaucoup moins en fait. La pratique donne plus d'un démenti à la théorie. Les principes constitutionnels sont souvent modifiés par les décrets des législatures provinciales ou des autorités

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municipales, plus poissantes que le Congrès fédéral ► Toute liberté individuelle est soumise à la conditioa de ne blesser ni les moairs, ni les iatérêts de la majorité. Toute indépendance peut être restreinte ou supprimée, du moment où elle devient ce qtfoB appelle uoe nuisance. C'est ainsi que dans certaines villes, la profession des newsboysy ou crieurs d^ journaux est interdite, comme troublant la Iranquil^lité publique.

C'est encore ainsi, le cas est plus curieux, que certains directeurs de douanes ont parfois saisi et détruit, de leur autorité privée, certains articles importés d'Europe et qui leur ont paru attentatoires à la décence. Les gens qui faisaient ce commerce se soumettaient en silence à cette prohibition arbitraire et quelquefois ridicule, sans oser en appeler de la pudeur à la liberté.

Dans l'Ouest, la justice sommaire des masses se substitue trop souvent à l'indulgence procédurière des tribunaux réguliers, et la loi démocratique de Vhabeas corpus disparaît devant la loi barbare du juge Lynch, autrement dit de la lanterne.

Dans les lieux mêmes où il est respecté, Vhabeas corpus, que la race anglo-saxonne regarde comme une de ses plus précieuses conquêtes, a constitué une sorte de hiérarchie sociale dans la justice et d'aristocratie dans le crime. Cette liberté partiale a détruit l'égalité devant la loi, en la subordonnant à l'inégalité devant la fortune. Les faits sont, à cet

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i^pard, d'une éloquence irréfutable, aiosi que le prouvent les^sïaitistiqufis crimindtes de TUaion. Void ce que j'écrivais dans le Courrier des Èiats-Umû, du 14 mars 1844, à Toccasion d'un rapport puUié par la police de la Tille de New-York :

« Il est établi, par le rapport de Tadderman Tillon^ que, depuis le mois, de novembre 1839 jusqu'en décembre 1543, 5S3 accusés ont échappé à la loi pénale^ à l'akte du système des bails, ou cautions, admis par la loi de Vhabeas corpus. Sur ces 583 cautions illusoires, 160 seulement avaient été obligées de justifier de leur solvabilité, mais cela pour la frime, a sham, comme dit un journal américain. Et la plupart de ces fugitifs étaient accusés de crimes seriesEX- On compte, parmi leurs méfaits, 2 meurtres^. 7 parjures ou subornations de témoins, 36 faux,. 22 vols avec cffcaction, 68 grands vols, 89 petits vols,. 3 cas de bigamie, 14 viols, 8 cas de recel, etc. Un journal remarquait, ai^ciaison, que ce n'est que pour tes grands criminels, qui ont de l'argent ou des amis^ que la justice se Tend coupable d'une pareille indulgence, mais que ,les pauvres diables, à qui il est arrivé de voler iun jambon, de la mélasse, ou une pièce de calicot, tmt été impitoyablement emprisonnés et punis. .Ces rapprochements corroborent une réflexion que iHWS avons déjà faite il y a longtemps, c'est que ce grand respect tant vanté de la loi anglaise et américaine pour Vkabeas corpus, qui, dans la plupart ées cas, ordonne ou autorise la mise en liberté

des accusés moyennant caution, est la loi la plus aristocratique qui existe. Elle crée Tinégalité devant la justice, en faisant dépendre la mise en liberté de , Taccusé de sa richesse et non pas seulement de la bonté de sa cause, comme cela devrait être. Cette loi est une prime d'impunité accordée à Topulent contre le pauvre. Son principe, qui, d'abord, paraît un hommage à ce grand et imprescriptible droit de la liberté naturelle, n'est, au fond, qu'un privilège, du moment qu'on a placé des conditions exclusivement pécuniaires là où n'auraient dû prévaloir que des considérations sociales. »

Les Américains n'ont point sur l'autorité les idées qui ont vulgairement cours en Europe. Ils ne voient point dans la forcedu pouvoir politique le gage le plus sûr du progrès et le signe de la civilisation par excellence. Pour eux, c'est là de la logique à l'envers. Ils se disent que^ les peuples, ou agrégations d'hommes sont, dans leur nature collective, ce que ces derniers sont dans leur nature individuelle. Or, quand l'homme a-t-il besoin d'un tuteur, d'un maître toutpuissant ? Quand il est à l'état de mineur, de prodigue ou d%sensé. Son émancipation inaugure l'ère de sa maturité et de son intelligence. Supposez une nation composée d'êtres tous également sensés', calmes, éclairés, et il sera évident qu'une pareille communauté aura à peine besoin d'être gouvernée, c'està-dire surveillée et dirigée. Donc, plus un peuple est instruit et civilisé, moins il a besoin d'être gouverné.

Par conséquent le pouvoir, loin de tendre toujours à se renforcer, doit tendre à s'affaiblir, au fur et à mesure que les peuples grandissent en expérience. Au lieu de marcher dans le même sens que Tautorité plus ou moins absolue, la civilisation marche évidemment en sens inverse; elle s'éloigne de l'arbitraire d'un seul, pour se rapprocher de la liberté de tous. C'est pourquoi les démocrates américains ont pris pour devise cette sentence de Blair : « Le monde est trop gouverné », the world is governed too much, que le G/o^e, journal du gouvernement des présidents Jackson et Van Buren, avait inscrit en tête de ses colonnes. Loin de partager les vues des docteurs de l'Ancien-Monde, qui prôntnt l'autorité comme la panacée des infirmités sociales, les philosophes du Nouveau-Monde n'y voient qu'un remède temporaire bon dans l'état maladif, et dont on doit se passer lorsqu'on a le corps ou l'esprit sain. Savoir se gouverner soi-même, c'est donc, à leurs yeux, donner une preuve de santé physique et morale, c'est prouver qu'on a atteint l'âge de la force et de la raison.

On ne peut nier ce que ces déductions ont de logique. Mais elles ramènent l'historien à tette autre étude, à savoir d'où vient à la démocratie américaine cette sagesse de pouvoir se gouverner elle-même et d'avoir pu être un peuple majeur, quand des nations qui sont plus vieilles de dix siècles semblent rester condamnées pour longtemps encore à la tutelle des mineurs. Il y a là évidemment une question de race

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et de tempérament qui domine toutes les doctriûes politiques et tes tient forcànent au second rang. Les peuples méridionaux, à la tête diaude, au caractère mobile, sont plus tardivement aptes qiie les peuples froids et persévérants du Nord à Jouir d'm^ émancipation absolue.

Il y a surtout Tinstinct de Tobéissance et de la discipline.

Après avoir donné pour base à leur nouvel OTdre social, le pri^ipe de la soumission des minorités à la volonté légalement exprimée des majorités, les républicains de l'Union ont su, dans toutes les occasions, dans tous les temps, se soumettre à ce principe. Ils ont compris qu'en dehors de cette soumission, il ne pouvait y avoir qu'anarchie et misère. Comme républicains, ils ont détruit la royauté; comme protestants, ils ont renié la papauté. Mais ils n'ont entendu par là renverser ni l'ordre social, ni l'autorité politique, ni l'autorité religieuse- Celles-ci ont grandi, au contraire, dans leur vénération, en s' épurant au creuset de leur jugement. La foi s'est fortifiée en eux de tout le prestige du raisonnement. Moins ils ont cru à l'infaillibilité des hommes, plus ils <mt cru à jelle de Dieu, et ils ont offert ce specfcade étrange de révolutionnaires rendus conservateurs et d'infidèles rendus dévots, par leur révolution et leur infidélité mêmes.

Il n'y a plus de souverain étranger aux ÈtatAJais, mais il y a mille souverains indigènes, dont le pre-

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mier est le Prégideflt de l'Union, et Je dernier est rbomme de police, dont le simple bâton est plus obéi qu'ailleurs le sceptre ou l'épée. Il n'y a plus de pape, mais il y a mflle sectes diverses et mille pasteurs qui traînent à leur suite des troupeaux plus dociles, plus fervents que n'en ont jamais conduits les successeurs de saint Pierre. Contrairement à tous les antécédents historiques, l'Église a grandi sur les ruines du trône en Amérique, et il n'y a point d'inconséquence entre ces deux faits. Toute chose a sa raison d'être dans ce monde, et l'influence religieuse aux États-Unis trouve $on explication dans la nature même des institutions démocratiques du pays. Elle est leur contrepoids, leur sauvegiarde. Là où le magistrat est faible, la société périrait si le prêtre n'était fort. Le grand problème des gouvernements ne sort pas de ces deux termes. A tout pouvoir il faut un levier, et ce levier ne peut avoir de point d'appui que sur la terre ou dans le ciel, dans la religion d'un homme ou dans celle d'un Dieu. Hors de là il n'y a que le vide et le chaos.

Le rôle prépondérant joué par le lévite dans la chose publique aux États-Unis, le contrôle suprême qu'exerce la Bible sur la Constitution, rappellent les traditions du peuple juif, chez lequel le magistrat se confondait avec le pontife. Cela prouve qu'il y a parfois plus de rapprochement qu'on ne l'imagine entre le point de départ de la civilisation et ce qu'on croit être son dernier mot C'était une grande pensée que celle qui avait porté les Égyptiens à donner pour

emblème à Thumanité un serpent qui se mord la queue. Instruments aveugles d'une toute-puissance inconnue, nous marchons dans un cercle vicieuy, et lorsque nous croyons avancer, nous ne faisons que tourner. En 1793, la France n'a fait que mordre la queue d'Athènes et de Rome ensanglantée par sa morsure; en 1780, la République américaine qui tentait l'a nouveauté la plus hardie des temps modernes, ne la menait à bien qu'en mordant, à son tour, la queue du peuple de Moïse I

Comme le judaïsme, le protestantisme était appelé, par une conséquence tirée de son principe même, à empiéter sur la vie civile beaucoup plus que le catholicisme romain. Celui-ci forme partout un corps à par qui a sa juridiction et son organisation propres. Le chef duquel il relève réside à Rome, et le prêtre est plutôt un missionnaire qu'un citoyen. Sa véritable patrie, c'est son église. Le protestantisme a détruit cette unité. Il a fait dans la religion ce que la République fait dans la politique, il Ta démocratisée et, sous ce rapport, Robespierre et Danton n'ont été que les continuateurs de Luther et de Calvin. Les uns ont décapité le roi, comme les autres avaient décapité le pape. Mais la liberté et la tolérance n'ont pas toujours gagné à cette double révolution. De même qu'en France au tyran couronné avaient succédé les innombrables tyrans des rues, dans les pays protestants les empiétements des sectes religieuses se sont accrus, en raison même de leur affranchisse-

ment de toute autorité centrale. La Constitution américaine a bien proclamé la séparation de TÉglise et de l'État, mais elle n'a pu opérer celle de l'Église et de la société. En exemptant ses pasteurs du célibat, la réforme les a introduits dans la vie domestique dont le prêtre romain reste exclu. Leur influence a ainsi pénétré dans les veines même du corps social. Le. pasteur protestant est partout, il est tout en Amérique ; il est époux, il est père, il est négociant, il est journaliste, il jouit de tous les attributs de l'homme et du citoyen. Dans les pays catholiques, le prêtre n'est que prêtre. Par cela même qu'elle forme un corps à part, dont l'ambition est redoutée (à cet égard les clergés de toute dénomination se ressemblent), l'Église romaine a sa juridiction tracée dans toutes les cours d'Europe, qui surveillent ses empiétements. Le temporel y est séparé avec soin du spirituel Aux États-Unis cette séparation n'existe que dans le budget. Toute secte y est laissée à ses propres ressources, mais elle y a sa complète liberté d'act'ion. Les partis religieux y sont assimilés aux partis politiques, et tout autorise à croire que l'édifice démocratique a dû sa solidité à l'élément puritain, qui, mêlé intimement à son ciment, a neutralisé, par sa force de cohésion, les tendances dissolvantes de l'anarchie.

Jl semble donc que l'avènement de l'esprit démocratique et celui de. l'esprit religieux doivent marcher de pair pour arriver au but atteint par

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rUnion américaine. La Répifliliquie et la sacristie y ont ^andi len s'appuyant f uoc suit L'autre. L'Église y a liédté de ia- loyauté. Ce lésultat est ce qui offusque le plus les Uhres penseurs qui viâteot le Noufveau-Monde ; mais en politique, comme en justice, un témoigns^e ne peut se Bciuder^ et celui que ia République des États-Unis apporte au tribanal de la pèilosophie doit être accoté en son entier.

Le double empire des idées oligarchiques et tbéïS)craEtiques, aux Étatg-Unis, est attesté par le suocèR, autrement inexplicable, de la secte dont je racdutemi un peu pluis loin la singulière histoire. Celle ficcte des Mormons qui a attiré à sa suite, dans les déserts les plus reculésde l'Ouest, une population asBcr considérable, aujourd'hui, pour aspirer à pretdre le nom d'État. Quels sont les principes fondamentaux du mormouisme ? La foi et l'obéissance jurée à un prétendu prophète, qui promulgue vu code de lois, sous le titre de lois du Seigneur, comme Mahomet son Koran. Et pour que le rapprochement «oit plus complet, le prophète Mormon permet la polygamie à ses apôtres, ou saints, coname le prophète de l'islamisme à ses adeptes. Et ce retour au mahométisme en plein dix-neuvième siècle, trouve des milliers de prosélytes dans le pays le plus renommé de la terre par son amour de la liberté et l'austéiité de ses mœurs domestiques. A quoi doit-on attribuer cette étrange contradiction, si ce n'est, en premier lieu, à l'attrait irrésistible que tout coa-

traste et toute oouveauté . exercent $ur les esprits, en Amérique, au Jes doctrines et les pratiques 1^ plus bizarres ont fait école; en second lieu, à la facilité innée avec laquelle le caractère américain se soumet à toute règle, se façonne à toute discipliœ. Il a le respect et presque le go0t des gouvernements absolus. Témoins ses sympathies pour Je gouvernement russe.

Il a aboli les titres et les décorations par logique républicaine, mais il emploie par faiblesse humaine tous les moyens qui s'offrent à lui d'éluder cette prohibition. Celui qui a été général, colonel ou major, pendant quelques années dans la milice, conserve ordinairement Je titre^ sa vie durant. Si bien qu'avec une armée régulière de 20,000 hommes, la République des États-Unis répand dans touJtes les parties du monde pl»s d'officieyrs de tous grades que l'armée française, russe ou prussienne. On y trouve surtout des majors à .chaque bout de chemin. Il y en a parmi les journalistes, parmi les hôteliers, parmi les capitaines de bateaux à vapeur et les conducteurs de diligences ou de tramways. Les titres empruntés aux ordres mils ne sont pas moins nombreux, chacun substitue cdkii de sa profession à son nom patronymique, quand la profession est ou a été tant soit peu élevée. Un gouverneur ou un juge, élu pour trois ou quatre ans, continue à s'appeler le gouverneur et le jug^ un tel, même après être descendu de son siège- Un professeur retiré est éternellejiûent

salué du nom de professeur ou de docteur. Le bénéfice de cette petite aristocratie de contrebande s'étend jusque sur le beau sexe, et Ton entend annoncer dans les salons: Madame la Juge un tel, Madame la Générale; Madame la Commodore, Madame TÉvêque et Madame l'Archevêque.

Un personnage titré, ^ qui arrive d'Europe en Amérique, y est l'objet d'attention, et, en quelque sorte, d'une considération particulière. On a détruit la noblesse héréditaire, et, pourtant on l'honore et on l'affirme ainsi, malgré soi. L'on cherche à y suppléer, non seulement par l'aristocratie détournée des. titres professionnels, mais encore par celle de ta fortune. Le livre d'argent remplace le livre d'or des anciennes Républiques et barème y tient lieu de parchemins. La société s'y classe par doit et avoir, les riches y forment le patriciat et les pauvres la plèbe. Entre le haut et le bas commerce de New-York, entre le boutiquier du Bowery et le négociant dont la famille habite Union squarCy il y a une ligne de démarcation sociale aussi tranchée qu'entre le marchand de la rue Saint- Denis et le noble habitant du faubourg Saint-Germain. Gros et petits marchands, patron et ouvrier, riche et pauvre, se confondent pourtant en un point.

C'est celui de l'ambition et de l'orgueil. Si l'égalité n'existe pas plus là qu'ailleurs dans les réalités de la' vie sociale, elle existe du moins dans les aspirations individuelles. Chacun se croit l'égal du plus

grand, l'idée y domine le fait, et cela seul suffit à la dignité humaine. Tandis que, dans les premiers essais de République tentés en France, la première pensée a été de substituer le titre de Citoyen à celui de Monsieur, et de glorifier des blouses aux dépens des ' habits, aux États-Unis chacun s'est efforcé de remplacer la blouse par l'habit et s'est décerné le titre de gentleman, ou gentilhomme ; on ne s'y appelle jamais citoyen, mais sir. On aspire à monter et non à descendre ; l'égalité y est prise non pas en bas mais par en haut. Un ouvrier, un fermier, à la fin de la journée, au lieu de conserver comme en Europe les vêtements maculés de leur profession, les déposent, endossent la redingote noire, vont non point au cabaret pour s'y abrutir, mais au club ou au sermon, pour s'y instruire. La plus petite des cités a son journal et le plus pauvre des habitants sait lire, écrire, compter et discuter les intérêts de son pays aussi bien que le plus riche négociant. Le paysan ne ressemble point à celui d'Europe, ou plutôt il n'y a point de paysans aux États-Unis, il n'y a que des agriculteurs, des gentilhommes fermiers ; il y a un peuple, mais il n'y a point de populace.

Le dernier Yankee est vêtu comme le premier lord anglais. Toutes les servantes portent chapeau, toutes les ouvrières à la journée portent des robes de soie et prétendent au titre de Ladies.

Un Américain de naissance se trouve rarement parmi les domestiques. Cette classe ne se recrute

jamais guère que parmi les nègres, les Irlandais, le» Allemands, les Français et autres Européens, ilotes volontaires auxquels les nouveaux Spartiates ont abandonné toutes les professions servîles. Jamais, en un mot, communauté ne fut plus aristocratique par nature et par éducation que cette démocratie.

Les Américains ont pris le principe des majorités pour arbitre de la plupart des questions politiques et sociales, parce qu'il n'y a que deux moyens de vider ces questions, se battre ou se compter, et que de ces deux moyens Tun est un progrès évident sur Fautre. Mais, av^c leur bon sens pratique, ils ont compris que, cependant, le nombre était souvent unepuissance aveugle et brutale, et que, par conséqueiït, le principe des majorités devait avx)ir, comme toutes les règles humaines, ses conditions et sesexceptions : ces conditions, c'est que le citoyen, armé du droit de verdict dans- la cause de la société, ne puisse tourner cette arme, ni contre lui-môme par ignorance, rîi contre les autres par perversité. De là' lés exceptions mises à l'exercice du suffrage universel et direct dans^ la Constitution fédérale et dans celles de divers États. J'ai dit que, dans plusieurs de ces États, il fallait, pour jouir du droit d'électîonvêtm inscrit au rôle^des contributions pour une somme d^ermiffée*, ou même posséder une terre de franc aloi'. Les loi& d'autres? États, du Massachusetts, par exemple, ont écarté dcf l'urne électorale^ non seulement les interdits et les pupilles sotmi^ cq- une Melle, mais le€{ irrdigeiït^,

ceux qui sont légatenrait assistés. Dans tous ks États de la Nouvelle-AngiiBterre, il faait, pour être électeur^ être chef de famille et maître de maison (house /«e^er).. Dana. l?État de Vermont^ il faut être d'une conduite triraqaiile et paisible {a quizt and peacablebehaviour), Dans^ le Comiecticut, il faut avoir une bonne réputation de moralité, (a g:o(jd morcA cha^racter). Dans) m des nouveaux États de TUnioa, et celui- de L'Iowa^ la Constitution porte que les idiots elles personnes: malfamées ne secont point admis à voter.

La France répubdicaine n^a: diécrété. d'autre inca*padté moratequc cdte résultant de la mise en faillite et de condcHmiationa.carrectionnjeUes. Il y a des souteneurs de âlies qui sont des électeurs,, et qui pourront même devenir dépirtés, si les femmes sont admises à voter, comme le rédame M™»' Hubertine Auclert, non sans quelque raison^

Aus modes variés d^lection qui eadstenti dans les État&*Unis et qui ne- font relever ni le Sénat, nr miême le Présidant dvla: République du suffrage universel éi$tect, les constituainta de 1848 avaient substitué Tufiiv^saliJtéc^'^Uégalilé du droit de vote pour tout et pour tous. Moiiia: calmé que le peu{3le américain, moins croyant, moins instruit, moA»i docile;, moins habitué ài seig^auvaner par lui*mêine^. le peuple français fût investi^ att ua instant,, de prérogatives pliis lai^c»^ Gln^l'aErnacdiL suffrage univfer-sei direct et le tendble levier n^avaà. entre ses xmim: pour contre-

6o l'aristocratie en AMÉRIQUE

poids ni les lumières de Tinstruction, ni les conditions d'équilibre du régime fédératif.

Ce défaut de concordance entre la condition politique et la condition sociale du peuple français installait en quelque sorte le désordre moral dans le gouvernement qui s'efforçait de préserver Tordre matériel. Deux courants en sens contraires s'établirent dans l'opinion, sous la protection de la loi: l'un de ces courants, cherchant à remonter vers le passé ; l'autre, cherchant à précipiter l'avenir. Le royalisme et le socialisme se livrèrent la guerre sur le terrain de la République, où se groupa seule une minorité empruntée à la classe intermédiaire qui n*avait ni les préventions des hautes classes, ni le facile entraînement des classes inférieures. La République n'eut d'adeptes véritables et intelligents en France que dans la bourgeoisie, dont le général Cavaignac fut le représentant.

Dans la presse et dans la nation, tout le reste fut en deçà ou au delà, fit de la réaction ou de l'utopie et entraîna les masses à sa suite. Quand l'instruction ne les a point initiées à l'intelligence vraie de leurs intérêts et de leur dignité de citoyens, les masses n'obéissent jamais qu'à deux mobiles : aux appétits ou aux sentiments.

Ayant cette demi-éducation que donne le séjour des cités, et qui est, en certains cas, pire que l'ignorance absolue, les classes ouvrières se laissèrent gagner aux séductions du socialisme qui flattait la

l'aristocratie en AMÉRIQUE 6l

convoitise et sanctionnait l'envie naturelle du pauvre vis-à-vis du riche. Moins exposés à cette tentation par la vie des champs, et n'ayant pour se guider que les instincts du cœur dans le sommeil profond de leur esprit, les habitants des campagnes ne virent qu'un nom qui pût les protéger contre l'accroissement réel des impôts et le fantôme des partageux, qui n'avaient pas tardé à les éloigner de la République. Ce nom, c'était celui de Napoléon.

On vit donc, aux élections pour la présidence, le candidat de la République dogmatique, réglée et seule possible, le général Cavaignac, n'obtenir d'autres voix que celles des classes bourgeoises, et échouer écrasé entre M. Ledru-Rollin, qfui était l'exagération du républicanisme et le prince Louis-Napoléon qui en était la négation.

Ce résultat était la conséquence inévitable du droit de vote donné sans préparation, sans réserve, à un peuple qui ne pouvait comprendre les conditions du gouvernement républicain et qui devait en concevoir des espérances ou des appréhensions excessives. Livrer le sort de la Révolution aux arrêts du nombre, c'était la condamner d'avance, car le nombre était contre elle. Les hommes d'État qui avaient fait de cette base mouvante et inconnue le fondement principal de leur dogme politique, n'ont pas eu le droit de se plaindre. Ils ont été condamnés par leur propre tribunal.

Le même destin aurait été subi par Louis-Napo-

62 l'aristocratie Étt AMÉRIQUE

léoil, s'il avait tégùé quelques aniiées de plus. Les impérialistes crôyaiertt qu'en votatnt pour lui, les paysans et le§ ouvriers avaient fait acte d'adhésion au principe moriârchique, et c'est en s'appuyant sur •ce raisonnement qu'ils le déterminèrent à rétablir l'Empire. C'était une illusion. Les électeurs qui avËierit voté pour Louis-Napoléon étalent plus républicains qu'ils ne le croyaient. Il n'y a dans le monde •que deux principes de gouvernement ; l'hérédité et Félectîon. Qui dit hérédité, dit légitimité, sans quoi Je mot n'a plus de sens. Qui dit élection, dit république. Tout souverain qtii a été fait par un plébiscitepetit'ètre défait par un autre. C'est irréfutable.

Cette vérité cômitlençait à se ittartifeSter dans les dernières années du' second Empire; par le réveil de l'opposition. Si Napoléon III avait régné quelques années de plus, il aurait été dominé par le suffrage universel qu'il avait rétabli. Cette arme, qui l'avait servi' d'abord, se serait retournée contre lui. C'est pont conjurer ce danger, prévu des hommes clairvoyants, qu'il eut: récours à la guerre avec la Prusse. Mais lié remède a été* pîre^ que le mal pour lui et pour nons.

Eh bien î la République actuelle se trouvera un jour plfelcée daris les miêrties conditions. Elle a fait un acte impolitique en confiant, de prime abord, ses destinées au suffrage universel direct, auquel elle ne devait rien, car ce n'est pas lui qui l'avait proclamée le 4 Septembre 1^70, et c'est lui qui envoya à Ver-

sailles ^'^^se^iblée nationale de .1871, dont la majo" ritiJ était .^tir^publiç^ifte. Si la monarchie n'a pas ^^ rétablie par ^le, cela tieat^ .9.n Iç sait, aux divisions (Jes trpjs p.artjs jaioAarçhj^.t^ <jui n'ant pu s'^ntendre. Depuis 1877, Jte ^suffrage yniypr^l ^t revçajiu à la République, il est vrai, jpais ce x,etopr.a ,été m acte de sg,^çss^e forcée plus que d'.eatoîneffl^nt. La République avilit T^ayant^ç .4'ètrç Iç gouyçrneijaen.t établi et le spul Kepognu p^ossibje p^ l'iuipuissance^ de sçs adversaires ; mais qui sait ce qui arriverait le jour où Tunion se ferait dans toutes les fractions desp^tis monarciiistes, rapprochées par up grawd danger spqal } Ce danger, il est en gern^^ dans les doctrines (^es partis radiçfiux. <et socialistes, doi;it Je triomphe nous ramènerait une Commune, ou quelque çhos^e dç pjire, car çertjgjns révolutionnaires ont trouvée le pioyen de dépasser jçn folie les communards w?mê;nes.

Lçur avènement au pouvoir serait d'autant plus reçioutable- qu'il serait légal, constitutionnel, qu'il faudrait obéir à ce gouvernement révol-utionn^r.ç sous peine de devenir factieux. Voilà le danger dont 1^ République est mena,céç par le suffrage uniyer^..

Est-ce à ^ire qu'il faille le supprimer? Telle n'.est pas la conclusion de cette étude. Le suffrage universel s'est incarné aujourd'hui dans la République. Ils ne se comprennent plus l'un sans l'autre, et cela avec une certaine logique, car la République est forcément l'élection, comme je l'ai dit plus haut. Mais ij

y a des degrés dans le régime électoral comme dans toutes choses, et si ces degrés ont été franchis trop vite, ce serait une autre faute que de les redescendre entièrement. Tout ce que les gens sages peuvent et doivent demander à la République, c'est de ne pas se laisser entraîner à l'exagération de son principe.

Or, ce fut une exagération de croire que l'inamovibilité de la magistrature était en contradiction avec le régime républicain. J'ai déjà dit que les juges de la cour suprême sont inamovibles aux Etats-Unis, et ce sont les juges les plus respectés du pays. Les autres, nommés par le suffrage universel et soumis à ses variations, forment une pauvre magistrature sans traditions et sans jurisprudence établie* La politique y joue un plus grand rôle que le savoir. Chaque parti s'efforce de faire entrer ses représentants dans ce corps, sans cohésion et dépourvu du respect de soi-même que donne l'esprit de famille (i).

On a vu mieux encore aux Etats-Unis, on a vu des gens accusés de vol, réussir à faire nommer juges leurs propres complices. Je cite ce fait sous la garantie de M. Humbert, garde des sceaux, qui l'a avancé dernièrement à la tribune. Ce qui serait plus que de l'exagération, ce qui serait un coup fatal

(i) On n'aura donc remédié en France au vice monarchique reproché à la magistrature inamovible, qu'en substituant à C€ vice passager les luttes permanentes des diverses fonctions politiques.

porté à Tavenir de la République française, ce serait que le suffrage universel envoyât quelque jour à la Chambre une majorité qui abolît le Sénat et la Présidence de la République, dénoncés dès aujourd'hui comme des rouages inutiles ou gênants. C'est pour s'être débarrassée de cette gêne que la Convention est allée d'excès en excès, jusqu'au jour où elle est tombée sous la réaction thermidorienne et le talon de Bonaparte. La suppression du Sénat et de la Présidence, ce serait donc le commencement de 1793 et de ses suites. Le Sénat et le Président de la République sont loin d'avoir dans notre constitution l'influence dont ils jouissent aux Etats-Unis. Il n'y a pas de Président de l'Union américaine qui ait usé aussi discrètement, aussi parcimonieusement de ses pou- . voirs que M. Jules Grévy, qui, à dire vrai, a été élu Président malgré lui, puisqu'il n'était pas partisan de cette magistrature en 1848. Il a dû changer un peu d'opinion, depuis qu'il a vu de ses propres yeux l'étendue du mal que son absence aurait pu faciliter. L'absence du Sénat n'aurait pas eu des conséquences moins funestes. Il suffit, pour s'en convaincre, de passer en revue les divers projets de loi de la Chambre qu'il a écartés ou modifiés et ceux qui ne sont arrêtés au Palais Bourbon que par la prévision du sort qui les attendait au Luxembourg. De ce nombre est la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette fois, les réformateurs ont pour eux l'autorité des Etats-Unis^ où cette séparation a des bénéfices

66 l'aristocratie en a^iérique

réels, des deux côtés : grande économie pour le budget ; liberté plus grande pour les Eglises et pour l'Etat. Mais la République am^éricaifle ne s'est pas fondée en confisquant les biens du clergé.

Elle n'a pas eu à signer avec un pape-roi un Concordat qui a été la compensation de ces spoliations et qui a la force d'un contrat bi-latéral. Voilà la différence de deux situations. La République américaine, enfin, n'a pas f^it la guerre eu christianisme, elle s'en est fait une alliée, au contraire. Les associations religieuses jouissent à son foyer des mêmes libertés que toutes les autres sociétés : liberté de réunion, liberté d'enseignement, sans restriction aucune.

, Les contrepoids aux principes démocratiques existant dans son ancienne constitution n'ont pas été sensiblement diminués par l'abolition de l'esclavage. L'oligarchie du Sud a été vaincue, mais il (çxiete tou-»jours entre elle et la démocratie du Nord iin antagonisme résultant des différences d'éducfitian, d'industrie et d'inté«*êts. Le Sud a voté en masse, dans les dernières élections présidentielles, contre le candidat du Nord, et, chose curieuse, les noirs devenus libres, ont voté avec leurs anciens maîtres. C'est que les esclaves avaient compris, dans leur naïveté, que la liberté, dont le Nord les avait gratifiés, serait pour eiix la liberté de ne rien faire. En voyant qu'elle les réduisait à la misère, et que, pour vivre, il fallait travailler autant et plus qu'autrefois, ils se sont dit

qi^p les aboljtipnnistes Jes ^v^ient trompés, et ils les ont abandpwés. Up ^«tre .4e leufs griefs ,coa$ri5 ceslibérateurs mal cQiîipri/5, ç'e^t qwe, d^ns Içs yijlejs in Nord, lesnoifiÇ jtroiiv^ot eacore ^ujawrcj'l^iii dpsr^pul^ sions que j^ur qualité dç çitoyçps libres «'^ pas fait disparaîtra. Qn riçf^^ 4^ I^s adff^ttre ^v^ les blancs dans 1^ onyiibus ; daas les tjié^tr es, ils n'opt liccès qu'à cert^ipjes pjçiçcs séparées. L'aristocratie de la couleur existe donc encore d^^s ç^U^ déflio^ cratie ^ un degré plus q^rqyé qy'^lle a'existait en France sous l'^ww^ienû^ n^)aarçhie. C'^st qu'^n tout temps, le France a été sociglapf.nt le pa^ys le plus libre du monde.

L'aristocratie de naissance n'a été ainsi abolie qu'en principe par la Constitution des États-Unis. Les descendants des grandes familles d'Angleterre, émigrés avec les premiers pèlerins, constituent une espèce de caste à part dans le Massachusetts et la Virginie.

Une autre aristocratie plus puissante, c'est celle de la fortune. La noblesse de l'argent s'est substi-tuée à celle des parchemins, et elle ne la remplace pas toujours avantageusement.

Les capitalistes, maîtres des grandes manufactures, ont pour adversaires, dans le Nouveau-Monde, comme dans l'ancien, les classes ouvrières qui se sont constituées, depuis quelques années, en un parti ayant pour titre labour-party. Ses chefs ont pris le nom de chevaliers (knights) comme si l'on ne pouvait se passer d'un titre quelconque dans ce pays

qui a aboli les titres. Des grèves considérables ont eu lieu dans toutes les industries de l'Ouest et de TEst. Les ouvriers sont devenus exigeants par suite du développement inouï que les manufactures américaines ont pris à l'aide d'un tarif ultra-protecteur. Le protectionnisme est une nouvelle forme d'aristocratie que les Américains ont intronisée chez eux, après leur victoire sur le Sud. C'est l'aristocratie des gros industriels.

Tous ces faits, et ceux qu'il me reste à relater dans le corpsde cette étude, justifient amplement, je crois, le titre que je lui ai donné.

Frédéric Gaillardet.

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