MON PREMIER VOYAGE AUX ÉTATS-UNIS ET AU TEXAS
C'est à Tannée 183? que remontent les séries de voyages et de longs séjours que j'ai faits dans l'Amérique du Nord. C'est donc un espace de 45 ans qu'embrassent ces esquisses faites sur les lieux et prises sur le vif.
. Comment, de dramaturge, suis-je devenu voyageur et journaliste américain?
Je fus détourné de la carrière théâtrale par les ennuis que la pièce de la TourdeNesle m'avait valus en raison même de son succès. Si la pièce n'avait pas réussi, en effet, la responsabilité entière m'en eût été certainement laissée.
Il y eut, on le sait, une longue série de procès, suivis d'un duel, entre Alexandre Dumas et moi. Je gagnai tous ces procès, et j'eus la chance de ne pas être tué par mon adversaire, qui, d'après ses Mémoires, était de première force au pistolet. J'eus le
bonheur non moins grand de ne pas le tuer, ce dont je ne me serais jamais consolé, car, par une bizarre fatalité, l'homme avec lequel je me battais, était, avec Victor Hugo, un Dieu pour moi dans Téglise littéraire, dont j'étais devenu un humble adepte. J'aimais ce grand diable d'homme, <:p^MQe un élève aime le maître de son choix. Il a regretté plus tard, comme moi, les malentendus surgis entre nous, et nous sommes devenus bons amis.
Mais, à l'époque dont je parle, nous étions ennemis, et ennemis acharnés. Cette guerre m'avait fait quitter le théâtre pour le roman historique, et, j'avais publié, mi 1836, cbçz lie libraire Ladvoçat, des Mémoires sur le fameux cavalier d'Ean^ qui obtinrent un assez grand succès de curiosité par les révélations qu'ils contenaieat sur le sexe réel de ce p^sonnigige lénigi»^tique, sur ses coquetteries avec Beaumarchais qui le qrpyait feiame, et lui proposcût de l'épp^àôer, s*ir le Secret du roi Louis XV dont U était dépositaire, et q^e M. le duc de Broglie a publié, quarante ans e^ès f%^y coffiia^e uae nouveeuté, et enfin sur le Testament ^ QU plut6t le Plan de domination laissé fwir Pierre le Çsrand à ses successeurs, document dont Ijg chevalier d'Eon avait obtenu, à prix d'argent, uae copie, vraie ou fausse, pendant sa mission diplomatique à Saint- Pjétersbourg, en 1757.
Tout cela avait fait un certain bruit, et m'avait donné le goût dudivre et des études historiques, lorsque des circonstances particulières me décidèfiCat
fout à coup à partir, pour la Nouvelle-Orléans avec mes deux frères, dont Tun allait s'y établir comme médecin, et dont l'autre devait diriger une ojpération commerciale à laquelle je m'étais intéressé. Je conçus alors la pensée d'utiliser littérairement ce voyage en étudiant sur les lieux l'organisation politique et sociale des États-Unis mis à la mode par le beau livre de M. de Tocqueville. Je voulais consacrer dix mois au plus à cette étude, mais au lieu de rester dix mois en Amérique, j'y restai dix ans d'une seule traite. Il en est ainsi de bien des calculs humains.
Deux directeurs de journaux parisiens avaient mis gracieusement leurs colonnes à ma disposition, dans le cas où je voudrais leur envoyer des lettres sur les pays que j'allais visiter. L'un était Emile de Girardin, directeur de la Presse, l'autre M. Armand Bertin, directeur du Journal des Débats, Je dus donner la préférence au premier en date, auquel j'adressai plusieurs lettres sur la Louisiane et sur l'île de Cuba. Mais je revins plus tard au Journal des DébatSy vers lequel j'étais attiré par la puérile satisfaction de m'y trouver à côté de Jules Janin, avec lequel je m'étais brouillé à propos de la Tour de Nesle, et qui serait mécontent, pensai-je, de me voir introduit, même de loin, dans son journal. J'y entrai d'une façon assez heureuse. La première fois que j'écrivis au journal de M. Bertin, ce fut pour lui annoncer la prise du fort mexicain de Saint-Jean d'Ulloa, par notre escadre sous les ordres du vice-amiral Baudin et du prince
de Joinville. La nouvelle venait d'en être apportée à la Nouvelle-Orléans par un officier de notre escadre qui me donna tous les détails de ce beau fait d'armes. 1 lettre aux Débats devança à Paris les dépêches îcielles, et je reçus des remerciements du roi luis-Philippe par l'entremise de M. Charles David, nsul de France à la Nouvelle-Orléans.