LE MORMONISME ET SES FONDATEURS
Un exemple frappant de la crédulité naïve et de rhypocrisie inconsciente qui se trouvent à doses presque égales, dans le caractère américain, est offert par l'histoire de la naissance et du développement du mormonisme, dont j*ai promis de raconter rhistoire.
Cette religion qui est une sorte de mahométisme, mais de mahométisme qui a la prétention d'être chrétien et de se rattacher aux traditions vraies de l'Écriture sainte, a été imaginée, qui le croirait? par un enfant de quinze ans. C'est un cas curieux d'intelligence et d'audace précoces. Ce fut en 1820 que Joseph Smith, né en 1805 de campagnards habitant un bourg de l'État de New-York, conçut la pensée de cette réforme religieuse et sociale. D'après lui, un ange lui apparut vers cette époque et lui annonça qu'il trouverait dans un champ, au pied d'un arbre
et SOUS une grande dalle de pierre, des tables d'or contenant l'abrégé de la religion qui devait se substituer aux religions existantes, toutes fausses ou détournées de leurs principes fondamentaux. Pour éprouver l'obéissance du jeune néophyte, l'ange lui défendit de découvrir ce trésor avant un assez long temps. Joseph Smith obéit, et ce ne fut qu'en 1830 qu'il annonça sa découverte et ses visions. Ayant eu le talent de convaincre sa mère et son frère de la vérité de son apostolat, il publia un livre intitulé Livre de Mormon, écrit par un ancien patriarche de ce nom, qui l'avait laissé à son fils Moroni, qui le continua jusqu'à l'an 420, époque à laquelle il l'enterra sous la colline de Cumorah, non loin d'Albany, où elles restèrent cachées jusqu'au 22 septembre 1827. Ce fut alors que Joseph Smith le déterra avec les plaques d'or qui en étaient l'abrégé. On voit que ces fameuses plaques jouent dans le niormonisme le même rôle que les tables de la loi dans le mosaïsme. Par malheur pour Joseph Smith, en lisant le livre de Mormon, de vieux habitants du voisinage se rappelèrent avoir lu quelque chose de semblable dans une œuvre de fantaisie écrite, en 1809, par un pasteur protestant, nommé Salomon Splaulding, qui s'était demandé si les Indiens de l'Amérique du Nord n'étaient pas les descendants des dix tribus perdues d'Israël. Il avait intitulé son livre Manuscript found (manuscrit trouvé) pour indiquer que c'était une simple hypothèse de son imagination. Le bonhomme était
mort en 1816, et n'avait pas laissé trace de son manuscrit. Mais il l'avait prêté à quelques amis, et Tun d'eux en avait fait une copie qui fut lue et gardée par le jeune Joseph Smith. De là l'idée qu'il conçut de transformer ce roman en un livre historique et sacré. Ce qui autorise à regarder cette supposition comme fondée, c'est que des investigateurs sérieux étant venus le prier de vouloir bien leur communiquer les « plaques d'or », en 1839, il répondit. que range les lui avait redemandées en 1838. Enfin, on se rappela que la plupart des noms du Manuscript found étaient les mêmes que ceux du livre de Mormon, Lehi, Nephiy Lamanites, etc. Ce qui reviendrait en propre à Joseph Smith, et constitue la plus hardie de ses conceptions, c'est la réhabilitation de la polygamie. Mais il n'eut l'idée de cette addition capitale à sa religion qu'en juillet 1843. Il l'attribua comme toujours à une révélation, mais elle eut évidemment pour but d'attirer à lui les esprits sensuels, en donnant à cet appât grossier le masque d'une inspiration divine. Ce calcul fut justifié par les adhésions qui lui arrivèrent.
Le premier établissement officiel du mormonisme fut fait à Sion, dans l'État du Missouri. Les habitants protestants et catholiques s'en moquèrent d'abord, comme d'une chose sans importance. Mais les sentiments changèrent en voyant le succès obtenu par les prédicateurs mormons et leur prophète Smith. Celui-ci s'était adjoint son frère Hirum,en qualité de
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grand patriarche. Une véritable insurrection fut organisée contre eux par les fanatiques orthodoxes. Le prophète fut d'abord emplumé, c'est-à-dire enduit de goudron et couvert de plumes, puis traduit . en justice pour immoralité et condamné à la prison. Il s'en évada et quitta le Missouri avec ses adeptes. Ce fut leur premier exode.
Du Missouri, ils passèrent dans l'État voisin, TIllinois, qui leur fut l'abord plus hospitalier. Les prosélytes y furent nombreux, et les mormons purent fonder le bourg de Nauvoo, et élever un très beau temple. Joseph Smith fut élu maire de Nauvoo, puis général de milice, doubles fonctions qui formaient un amalgame assez bizarre avec son titre de prophète. Cela ne suffit pas à son ambition, et bientôt, il se porta candidat à la présidence de l'Union américaine. Il exposa son programme dans une lettre très inconvenante adressée aux célèbres Henri Clay et J. Calkonn, deux de ses compétiteurs. Joseph Smith avait naturellement fondé un journal pour soutenir ses idées politiques et religieuses. Un autre fut fondé, sous le titre d'Expositor; par un prêtre catholique nommé Jackson, qui l'attaqua outrageusement. Smith, aveuglé par la colère, fit détruire l'imprimerie de VExpositor ; mais il ne tarda pas à subir la peine du talion. Les presses de son journal furent brisées par une autre émeute, et son frère et lui furent arrêtés pour la seconde fois. Ils ne s'en tirèrent pas aussi bien que la première. La prison de
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la ville deCarthage, dans laquelle ils avaient été conduits, fut forcée par la populace, et les deux frères furent lâchement assassinés à coups de fusil tirés de loin sur leurs cachots. Ce drame se passait le 27 juin 1843.
Ce ne fut au'un an après, le 7 octobre 1844, que les mormons purent se réunir pour donner un successeur à Joseph Smith. Le choix du conseil des douze apôtres tomba sur Brigham Young, né en 1801, et ancien charpentier, comme le fut le président Uncoin. A son titre de Prophète et Pape, on ajouta celui de « Lion du seigneur. » C'était un des meilleurs lieutenants de Smith. On le dit grand charmeur de sa personne, malgré son grand âge. Il résolut d'abandonner Nauvoo et Tllinois, comme son prédécesseur avait abandonné le Missouri, et de porter sa tente au fond du Fawresty dans le territoire de TUtah encore presque inconnu, mais dont ses émissaires avaient constaté la grande fertilité et le climat tempéré. Quatre mille agriculteurs mormons s'y rendirent d'avance, et ensemencèrent les terres de pommes de terre et autres légumes, de façon à ce que la colonie d'imniigrants trouvât à vivre en arrivant. A peine Brigham Young et ses adeptes eurent-ils quitté Nauvoo, que leur temple, encore inachevé malgré le million de dollars qu*on y avait dépensé, fut incendié et démoli. Le voyage des émigrants, entrepris pendant l'hiver, fut des plus pénibles. Ils traversèrent le Missouri sur la glace et endurèrent millô
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souffrances dans les plaines désertes qui les séparaient de rutah.
Ils purent enfin s'établir, en 1847, sur les bords du lac Salé, où ils jetèrent les fondements d'une ville. Ils avaient choisi cet emplacement, parce que ce lac, aux eaux salées et lourdes, leur rappelait la mer Morte de la Judée. Ils donnèrent, par la même raison, le nom de Jourdain à une rivière qui traverse* la plaine et fournit des ruisseaux d'eau vive coulant le long des trottoirs des rues. Celles-ci sont plantées d'arbres donnant de frais ombrages, et l'aspect général du pays, avec les montagnes grandioses, mais tristes et sévères, qui entourent la ville, a quelque chose d'oriental. La Cité du lac Salé tient à la fois de la ville et de la campagne. Des fleurs sauvages poussent à côté des rails des tramways, et des oiseaux peuplent les arbres dans les rues les plus commerçantes. Il est vrai que beaucoup de maisons sont, encore aujourd'hui, construites simplement en adobeSy ou briques cuites au soleil, et que bien des détails trahissent l'improvisation, le besoin de faire Vite et à bon marché. Mais la main des mormons transforme tout, et le progrès s'affirme d'année en année, dit un voyageur anglais dans une lettre récente. Ce voyageur, sympathique aux colons de rUtah, ajoute : « C*est que le travail est la première religion des mormons. On n'a pas fait assez ressortir que le mormonisme encourage avant tout le travail. Il enseigne que la première des vertus est d'être in-
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dustrieux. Il n'y aplus de pauvres parmi les mormons, parce que tout le monde travaille. On ne voit, le jour, aucun désœuvré dans les rues, et, dès neuf heures du soir, il semble que toute la ville dorme. Quelques étrangers se montrent aux portes des saloons, mais les mormons, très .fatigués après leur journée de travail, restent chez eux. »
• Le voyageur anglais que je cite a évidemment rapporté d'un séjour dans l'Inde des idées très larges à l'égard de la polygamie, et n'hésite pas à prendre partie pour les mormons dans la lutte qu'ils soutiennent, depuis i862, contre, l'autorité fédérale, qui s'est substituée aux émeutes populaires du Missouri et de l'Illinois.
Il est indubitable que la colonie mormone de rUtah a été, par le progrès extraordinaire de la population, de son agriculture et de son industrie, très profitable à l'Union américaine, au point de vue matériel. Au point de vue moral, la chose est plus discutable, quoique les mormons prétendent être sérieusement des agents de moralisation. Ils sont rentrés, disent-ils, dans la vérité de la nature humaine. D'après eux, la monogamie est une loi anti-naturelle, une seule femme étant insuffisante aux goûts innés de l'homme pour le changement et à la mission que Dieu lui a donnée de peupler cette terre, en lui disant : « Croissez et multipliez-vous. » Avec une seule femme, un homme ne peut avoir plus d'une vingtaine d'enfants, tandis que le prophète des mor-
mons en a eu, dit-on, soixante-dix-neuf. Nous sommes, disent les mormons, plus utiles à TÉtat que les couvents catholiques dans lesquels des hommes et des femmes vivent séparément, sans jamais lui fournir d'enfants, et que telle communauté américaine dans laquelle, hommes et femmes vivent ensemble, mais comme des étrangers et en prenant rengagement de ne pas avoir d'enfants.
La monogamie entraîne avec elle des infidélités forcées, amenant à leur suite des procès en séparation et en divorce, comme on en voit tous les jours et en tous les lieux. La polygamie rend les scandales beaucoup plus rares, si elle ne les supprime pas tout à fait. Elle est donc plus moralisatrice que la monogamie, qUe violent presque tous les hommes. Ceux qui sont mariés ne peuvent reconnaître leurs enfants adultérins; ceux qui sont célibataires abandonnent, la plupart du temps, leurs enfants avec la maîtresse qu'ils quittent. Nous, disent les mormons, nous reconnaissons tous nos enfants et nous gardons jusqu'à la mort la femme que nous n'aimons 'plus, ou que nous aimons moins. Nous sommes donc plus humains et plus honnêtes.
La polygamie, établie chez les mormons, a pour fjreins la recommandation faite à l'homme de n'épouser que le nombre de femmes que sa fortune lui perrn.et d'entretenir convenablement, et l'empêchement d^ pouvoir les répudier sans causes légitimes admis^â par le prophète.
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Les mormons envoyèrent des missionnaires en Europe pour y prêcher leur doctrine et y faire des recrues. Ils en firent un assez grand nombre, en Suède et en Norwège surtout; on ne sait pourquoi. Ils en firent quinze en France en 1857. Il serait curieux de connaître les noms de ces mormons français qui n'ont jamais fait parler d'eux. Recruter des hommes, c'était quelque chose. Mais des femmes, c'était l'important, car elles manquent un peu même aujourd'hui. Il y a dans Sali-city sept ou huit cents mormons sans femmes, sur une population de dix ou douze mille âmes. On doutait surtout qu'aucune des jeunes filles de l'Amérique du Nord, si fières de leur liberté et si jalouses de leur empire dans le ménage, consentissent à accepter le partage humiliant de la famille mormone. Mais il s'en est trouvé plus qu'on ne s'y attendait. Ce phénomène s'explique par la dureté du sort qui est fait aux jeunes filles pauvres, et par leur amour du luxe, ou tout au moins du confort. Elles ont trop d'orgueil pour entrer en domesticité I On ne trouve pas une Américaine qui soit servante aux États-Unis, comme on ne trouve pas un Améri-cain qui soit domestique. Ces emplois sont laissés aux Irlandais et aux nègres des deux sexes. L'esclavage y a avili le service manuel. Une Américaine aime mieux devenir femme d'un mormon que femme de chambre. Elle est l'égale de celui qu'elle sert, elle est dame.
On cite cependant comme converties au mormo-
nisme des femmes qui étaient dans Taisance. L'une d'elles, mariée à un riche négociant de Boston, devint éprise de BrighamYoung en l'entendant prêcher dans le Massachusetts, et alla le rejoindre, avec sa fille unique, dans l'Utah. Brigham Young l'épousa, mais il devint un peu plus tard épris de la fille qui était d'une beauté rare, et voulut l'épouser aussi. C'était la punition de la mère.
Le mariage est, en effet, permis presque à tous les degrés de parenté. On voit des hommes qui ont épousé trois ou quatre sœurs à la fois. Un frère peut même épouser sa sœur utérine ou demi-sœur. On en cite un cas assez bizarre. Un Écossais, nommé Watt, étant devenu amoureux de sa demi-sœur et, ne pouvant l'épouser en Ecosse, se rendit avec elle dans rutah, où il espérait trouver la législation plus commode. En arrivant, il s'adressa à Brigham Young, mais celui-ci, qui avait trouvé la jeune Écossaise de son goût, déclara au frère qu'un tel mariage était impossible. Au bout d'un certain temps, ayant l'air de compatir à l'embarras de la jeune émigrante, il lui proposa de l'épouser pour son propre compte. Elle accepta. Mais un mois après, le prophète vint retrouver le frère, et lui dit qu'il avait eu tort en l'empêchant de prendre sa demi-sœur pour femme, qu'en consultant les saintes Ecritures, il avait trouvé la chose permise, qu'elle l'était aussi par Solon (ce qui est vrai), et il offrit à l'Écossais de réparer sa faute eh lui rendant sa fiancée. Le jeune homme ac-
cepta, et épousa sa sœur sortant des bras du prophète.
M. Jules Remy, voyageur français, qui raconte cette anecdote, dans un livre très intéressant, mais remontant à Tannée 1860, dit que se sont là des exceptions, que la plupart des mariages mormons s'accomplissent librement et donnent des résultats heui^eux. Il reproduit une conversation qu'il a eue avec une jeune personne tout à fait distinguée, et qui justifiait, comme suit, son mariage sous le régime polygamique : « Pourquoi donc rougirais-je d'accepter le dogme de notre roi, que les chrétiens rejettent avec tant de mépris? N'ai-je pas la Bible pour moi ? Cette Bible, que je suis habituée à considérer comme sacrée depuis mon enfance ! J'y vois qu'un homme appelé dans le nouveau testament le Père des fidèles, Abraham, était polygame. Et Jacob, son petit-fils, auquel Dieu commanda de faire souche et de multiplier, posséda quatre femmes dont il eut douze fils et une fille. Plus tard, je vois la pluralité des femmes perpétuée, sanctionnée par la loi de Moïse. David, le psalmiste, eut plusieurs femmes. Pour le punir d'avoir commis l'adultère avec la femme d'Uri, Dieu lui fit dire par le prophète Nathan, qu'il lui reprendrait toutes les femmes qu'il lui avait données et les livrerait à un de ses voisins. Cela n'est-il pas en toutes. lettres dans le xii® chapitre du II® Livre des Rois, versets 7 a 11? De plus nous voyons Dieu donner à David les femmes de son maître Saûl, puis lui enlever ses femmes et les don-
ner à un autre homme. Dans ces exemples, Dieu blâme et punit l'adultère, tandis qu'il autorise et approuve la polygamie. Si Ton croit à la Bible, il faut pourtant tenir compte de cela. »
M. Jules Remy avoue qu'il ne savait que répondre à cette plaideuse si ferrée sur la Bible. A une objectionqu'il tirade la loi naturelle, elle répliqua : « Quel est donc le but du mariage > C'est sans doute, de multiplier l'espèce, c'est d'élever et de former des enfants. Or, pour atteindre ce but, la nature veut que le mari reste éloigné de sa femme à certaines époques, s'il ne veut pas l'exposer à de graves inconvénients. Quoi! la femme ne serait donc qu'un instrument de plaisir et de désirs matériels ? La nature ne l'a-t-elle pas faite pour un plus noble objet? La polygamie, contrairement à ce qu'on dit chez vous autres Français, tend directement à la chasteté des femmes, à la bonne constitution physique et morale des enfants. Vous pouvez lire dans la loi de Dieu, dans votre Bible, les époques et les circonstances dans lesquelles la femme doit être séparée de son mari. » Faut-il alors, que dans cette période de plus de deux ans (neuf mois de grossesse et quinze mois d'allaitement), l'homme soit condamné au célibat et à la stérilité ? Les mormons ne l'admettent pas, et ils font remarquer qu'il n'y a qu'un cinquième de la population du globe qui croie à la monogamie. Les quatre cinquièmes pratiquent la polygamie.
Dans la législation mormone, du reste, un homme
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déjà marié ne peut prendre une autre femme sans le consentement de la première et sans Tautorisation du pape-prophète.
Les ménages se divisent en trois catégories. La première est celle du harem. .Elle a été adoptée par Brigham Young, qui a réuni dans son palais dix-huit ou vingt femmes, mais il vit séparé d'elles et les visite selon son bon plaisir. Dans la seconde catégorie, répoux vit sous le même toit avec toutes ses femmes. Dans la troisième, le mari prend table et logement pour vingt-quatre heures chez chacune de ses épouses, habitant des maisons séparées. C'est le système qui excite le moins de querelles et de rivalités, lesquelles, du reste, sont rares, d'après les témoignages les plus nombreux.
Pour distinguer entre elles les différentes femmes d'un mormon, on fait précéder le nom de leur mari de leurs prénoms de demoiselles : ainsi on dit mistress Anna Young, mistress Mary Young ; ou bien on les dislingiie par un numéro d'ordre, mistress Young n° i, mistress Young n** 17. On dit que le prophète affectionne cette dernière manière comme procédé mné- ' motechnique.
M. Jules Remy dit que ce mécanisme conjugal fonctionne régulièrement, que le bruit et les scandales sont rares, et qu'il a été vraiment édifié par cette vie intérieure que pourtant il ne saurait approuver. C'est l'ordre dans le désordre. L'adultère est trçs rarç et la prostitutiçn inçonriue,
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Le même témoignage est rendu aux familles mormones par le voyageur anglais qui a visité plus récemment ce singulier pays, et qui déclare calomnieux tous les bruits contraires répandus contre la colonie de rutah par des prêtres renégats.
Ces attestations n*ont pas suffi à réconcilier leCon* grès de Washington avec le régime social de TUtah. La colonie avait eu beaucoup de peine à le faire reconnaître comme simple territoire. Quand elle a sollicité son admission au rang des États de l'Union, en vertu des recensements qui portaient la population à cent mille âmes, le Congrès a répondu à sa demande par une loi votée en 1862, qui prohibait formellement la continuation de la polygamie/ Mais cette loi n'a rien pu empêcher du tout. La justice a été constamment mise en défaut par l'entente générale de la population. Lorsqu'un chef mormon avait pris une seconde femme, comme les mariages se font secrètement dans un édifice appelé VEndonment house et où le mystère est aussi bien gardé que jadis dans le temple d'Isis, l'autorité fédérale ne pouvait arriver à prouver quelles étaient les relations du marié avec son épouse n* 2. Lorsqu'on interrogeait celle-ci, elle déclarait simplement que ses enfants •étaient nés d'une union légitime et qu'elle avait le droit de porter son anneau de mariage.
Irrité par l'impuissance des agents fédéraux, le Congrès a voté, au commencement de l'anûée 1882, yn nouveau bill appelé Bill EdmundSj qui met vir-
tuellement les polygames hors la loi. D'après le nouveau bill, le polygame pourra être puni, si Ton prouve, non pas la célébration du mariage, mais seu^ lement la cohabitation. Une commission a été nommée pour réorganiser le gouvernement de TUtah en frappant d'incapacité électorale et politique tous ceux qui seront convaincus de pratiquer la polygamie. Le succès de cette commission dépendra de l'énergie des hommes qui la composent. Il est probable qu'ils n'en manqueront pas, car ils ont accepté cette tâche, quoique le Congrès ait oublié d'introduire dans son Mil un crédit pour leur rémunération. C'est l'indice d'une . grande àrdeurcontre le mormonisme. Mais la besogne n'en sera pas moins assez ingrate et assez difficile, car elle ne pourra avoir d'autre base que l'espionnage et l'inquisition.
En attendant, si on en croit le voyageur anglais, les mormoms affectent un profond dédain pour la commission et pour la loi Edmunds. « Nous avons trop de causes présentes de préoccupation, disent-ils, pour nous préoccuper de l'avenir. Notre religion nous enseigne à vivre dans le présent et à laisser l'avenir à Dieu. » Lorsqu'on leur rappelle que les enfants qui naîtront de mariages polygames, à partir du j*»' janvier i88y, seront déclarés illégitimes, ils répondent que c'est absurde et que Dieu saura bien empêcher cette indignité.
Il est assez peu juste et peu charitable, en effet, de punir des enfants innocents pour les fautes
de leurs parents. On peut dire aussi que Tintervention du gouvernement fédéral dans les questions de famille, est en contradiction avec la constitution qui laisse à chaque État pleins pouvoirs pour son organisation intérieure. Mais les constitutions et les lois disparaissent dans les cas où les passions populaires sont soulevées contre des pratiques qui blessent les sentiments généraux. La polygamie, établie dans rUtah, a un certain rapport moral et légal avec l'institution de l'esclavage dans le Sud. Cette institution a disparu, quoique ayant la constitution pour elle, parce qu'elle a eu contre elle la majorité de l'Union et la force des baïonnettes. Il en sera de même de la polygamie, qui n'a pas de texte constitutionnel précis à invoquer. Elle disparaîtra si la majorité est bien décidée à le vouloir.