LE HOME DES AMÉRICAINS
Un des grands griefs des Américains du Nord contre le mormonisme, c'est qu'il déshonore, à leurs yeux, le foyer domestique, ce home dont ils sont très fiers et qui, suivant eux, n'a pas d'équivalent dans la langue française, parce qu'il n'en a pas dans nos mœurs.
C'est une prétention qui n'est pas mieux fondée que celles dont j'ai déjà parlé.
L'Américain n'a droit d'être fier de son home qu'au point de vue de l'installation matérielle. Comme l'Anglais, il aime occuper une maison, ou un cottage à lui seul, et l'intérieur de ces habitations est plus confortable, comme on dit, que celui des habitations européennes.
Toutes les conditions de bien-être s'y trouvent réunies, gaz et eau dans toutes les chambres, salle de bains, etc. Les enfants y sont généralement élevés
d'une façon plus rationnelle que chez nous pour le développement physique et intellectuel. Mais une fois sortis de Tenfance, on les pousse hors de leur nid, comme les oiseaux le font de leurs petits pour leur apprendre à voler de leurs propres ailes . Le père de famille croit avoir rempli son mandat, et les enfants mâles s*éparpillent de toutes parts. L'auteur de leurs jours n'est plus pour eux un père, c'est un Governor; c'est le nom qu'ils lui donnent généralement. De son côté, le père n'appelle pas son garçon mon fils, il l'appelle sir comme un étranger. Je me souviens d'avoir été stupéfait en voyant la réception faite par sa famille à un jeune homme revenant après une longue absence. Sa mère et lui s'embrassèrent, mais le père n'échangea avec son fils qu'une poignée de main, en lui disant : « Hoip do you do, sir, comment allez-vous, monsieur ? » Que voulez-vous ? Du moment où le père n'est pour ses enfants qu'un gouverneur, il est bien juste qu'à leur tour ils ne soient à ses yeux que des hommes comme les autres.
Il ne reste donc généralement au home que le père, la mère et les filles. Mais comme les Américcdns ont tous leur maison d'habitation bien loin de leur store ou de leur officej et que jamais la femme ne prend part aux affaires de son mari, il en résulte que celuici quitte la maison à huit heures du matin pour n'y rentrer que le soir à l'heure du dîner. Après le dîner, le mari va généralement passer la soirée dans quelque club. Voilà l'intimité du foyer domestique. Les jeunes
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filles le quittent aussi de meilleure heure qu'elles ne le font en Europe, parce qu'elles se marient très jeunes, avec ou sans rautorisation de leurs parents. Elles peuvent se passer de cette autorisation, après Véige de puberté, et il leur suffit de se présenter avec deux témoins, attestant leur identité, devant un pasteur, ou un magistrat quelconque, pour que celuici les déclare époux. J'ai connu des père et mère qui n'ont appris le mariage de leur fille que par une lettre de celle-ci, datée de Thôtel dans lequel elle avait été loger avec son mari. Les législateurs américains ont voulu, en débarrassant ainsi le mariage de toute entrave, généraliser cette institution et rendre le concubinage inutile. En effet, à quoi bon ne pas se marier avec la femme qui vous plaît, quand il vous suffit de son consentement personnel pour l'avoir, et qu'il vous suffira ensuite de votre propre volonté pour la répudier, c'est-à-dire pour divorcer ? Voilà "pourquoi on voit aux États-Unis si peu de ménages illégitimes et tant de divorces. Les uns sont la compensation des autres.
Ce qui fait que les jeunes filles choisissent à peu près seules leurs maris, et s'engagent avec eux avant d'avoir sollicité le consentement de leurs père et mère, c'est que l'habitude de la dot n'existe pas aux États-Unis. C'est une charge de moins pour les parents, mais c'est aussi pour eux une grande diminution d'autorité. Non seulement les jeunes filles ne comptent pas sur une dot, mais elles ne peuvent
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même pas compter sur la succession de leurs père et mère, parce qu'ils ont le droit de déshériter entièrement leurs enfants, ou de leur laisser des parts inégales dans leur héritage. Or, la plupart du temps, les fils, qui perpétuent le nom, sont avantagés aux dépens des filles qui prennent un nom nouveau. Le sexe faible est fréquemment sacrifié au sexe fort. C'est donc un droit pour lui de chercher à se pourvoir. Livrés à eux-mêmes, les enfants se sentent dégagés de tout autre lien que celui de Tamour filial. La famille, qui est une monarchie privée dans Tancien monde, est devenue, comme le reste, une république dans le nouveau. Le père n'est pas un Roi, il est un simple Président.
Peu de temps après mon arrivée à New-York, je fus présenté par le consul général de France à deux charmantes jeunes filles qui sont aujourd'hui deux aimables grands-mamans. Elles m'invitèrent à aller les voir. Je me rendis avec empressement à leur gracieuse invitation, et je fus un peu étonné de n'avoir vu ni le papa, ni la maman, pendant une heure ou deux que je passai avec elles. Ce ne fut qu'au bout d'un certain temps que je fus présenté au père, homme très respectable, de bonne tenue, mais qui, je l'appris plus tard, avait fait six fois faillite, ce qui n'avait diminué ni son crédit ni sa respectabilité. Un failli n'est qu'un blessé dans le grand combat de la vie commerciale, aux États-Unis. La. mauvaise chance n'atteint aucunement sa famille puisqu'elle
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reste absolument en dehors du terrain de la lutte. Les jeunes filles ont donc leurs relations particulières. Elles vont, viennent, voyagent même toutes seules, et il n'en résulte pour elles que de rares inconvénients, parce que, d'abord, si elles sont vertueuses, elles ne soiit pas ignorantes (la science du bien et du mal fait partie de leur éducation), et puis le respect des femmes est une des grandes qualités des Américains jeunes et vieux. Sous ce rapport, ils valent cent fois mieux que nos gandins. C'est une affaire de tempérament et aussi de calcul, parce que tout homme qui compromet une jeune fille et ne l'épouse pas, est mis au ban de la société par la ligue des mères de famille, quand il n'est pas condamné à de forts dommages et intérêts par les tribunaux. Les galanteries de celui qui ne veut pas épouser ne dépassent donc jamais les limites de la flirtatiofiy et il doit souvent se tenir en garde contre des avances bien tentantes, bien hardies même, mais dont le mariage est le but final. Le rôle des deux sexes est donc celui de l'Europe renversé. La révolution a aussi passé par là.
Du reste, l'amour traditionnel des anciens colons d'Angleterre pour leur home y s'est beaucoup refroidi chez leurs descendants, depuis que la découverte des gisements aurifères de la Californie a fait émigrer une grande partie des populations du Nord vers le Far west^ Un séjour fixe ne pouvait plus convenir à ces
esprits aventureux. La vie de famille a fait place à la vie d'hôtel. Les hommes y ont trouvé une plus grande liberté de mouvements et les femmes y ont vu l'agrément de ne plus avoir les charges de maîtresses de maison. On voit même beaucoup de ménages qui, sans avoir des goûts de voyage, ont renoncé à tenir maison pour aller vivre dans les hôtels et dans les boarding-houses, ou maisons meublées. Je trouve ce fait constaté, avec beaucoup d'autres, que j'ai négligés, dans un sermon d'un prédicateur américain reproduit dans les journaux de New- York du mois d'avril dernier, et qui a soulevé une vive polémique dans la presse de cette ville. Il mérite que je le reproduise comme pièce justificative.
« Connais-toi toi-même, dit l'Évangile. » Un ministre imitarien, M. Gallagher, de New-York, de l'église de la 28® rue, a voulu appliquer ce précepte aux Américains, ses compatriotes; il a entrepris d'étudier sur le vif ce qu'il appelle leur dégénération physique, morale et sociale.
Qu'est-ce d'abord qu'un Américain? dit M. Gallagher ? Devant la loi, sans doute, il suffît qu'un homme soit né ici poui* qu'il fasse partie de la nâ* tion; mais au point de vue social, un Américain est celui dont les aïeuXj nés comme lui dans le pays, ont subi, au même degré, l'influence du milieu et deâ idées nationales. Or^ voilà précisément ceux quî^ selon la thèse du ministre, sont en voie de dégénérer*
La population primitive, principalement dans les États de l'Est, tend à disparaître, et la place qu'elle laisse vacante est prise par les nouveaux venus d'Europe ou par leurs descendants immédiats. Le mouvement de la population est en décroissance parmi les Anglo-Saxons, depuis longtemps établis aux États-Unis. Et pourquoi les Américains meurent- Us si vite } se demande M. Gallagher.
Il y a diverses raisons. « Les qualités qui firent jadis de Franklin un citoyen modèle, qui ont glorifié le nom de Washington, élevé Jefferson à la première magistrature, et immortalisé le nom de Lincoln, ces qualités ont disparu. Quand on parle d'un homme, on ne demande plus s'il est intègre, s'il est dévoué aux intérêts publics, mais on dit: Est-il riche? Combien vaut-il) A-t-il de l'influence.^ Libre à lui d'être un sot, un libertin, un homme sans délicatesse ; s'il a de l'argent, toutes les portes s'ouvrent devant lui. » En outre, continue M. Gallagher, il y a des causes physiques à l'œuvre de destruction. L'intempérance est la plaie du pays, le vice national, elle mine la santé publique et abâtardit la race aidée d'ailleurs par la déplorable habitude qu'ont les Américains de manger trop souvent, de manger trop vite et de manger mal. En outre — c'est toujours le ministre qui parle et non pas nous — les Américains jouent sans cesse; ils tendent à devenir une nation de joueurs, ils jouentsur les valeurs de Bourse, sur les grains, sur les chevaux, sur les yachts, sans
parler des cartes et des dés. Cette tendance sape la base même de Thonnêteté publique et privée, tout en surexcitant le tempérament nerveux de l'Américain, au grand détriment de sa vitalité. Si le jeu exerce tant d'empire, c'est qu'il favorise en apparence l'ambition individuelle, entrée ici dans une phase aigué, et qui fait des Américains une nation de frères ennemis, toujours armés les uns contre les autres. A ces causes déjà bien sérieuses, il faut ajouter celle-ci : Les Américains n'ont plus d'intérieur, de home; ils vivent dans des hôtels et des pensions, plutôt que de tenir maison sur un pied restreint. Comme conséquence de cette vie presque publique, on néglige les vertus domestiques qui ne peuvent fleurir que dans un intérieur bien organisé, et tout accroissement de famille, au lieu d'être regardé comme un bienfait, devient un fardeau insupportable.
M. Gallagher termine son réquisitoire en disant que de telles causes suffiraient pour tuer non seulement la nation américaine, mais toutes les nations du monde. Il a raison, mais les vices qu'il dénonce sont à peu près devenus les vices du monde entier.