LA MORALITÉ FÉMININE
Un des points sur lesquels j’eus trop souvent maille à partir avec la presse américaine, c’est celui de la moralité féminine. J'ai dit que c'était un axiome national aux États-Unis, que les femmes y étaient autrement vertueuses qu’en France. Or, si vif que fût mon respect pour le beau sexe américain, et si disposé que je fûsse à admettre toutes les vertus qu'on lui prêtait, il y avait des choses qu'il me paraissait bien difficile de concilier avec la suprématie qu'on lui décernait. C'était d’abord le nombre considérable de divorces prononcés, tous les jours, par les tribunaux, sur les plaintes des maris, tout aussi bien que sur celles des femmes. C'était ensuite une industrie monstrueuse, annoncée et exercée dans New-York avec une publicité dont je n'avais jamais vu d'exemple en aucune ville d'Europe. On voyait s'étaler dans tous les journaux les réclames d’une
Me Restell, sage-femme patentée, qui faisait de longues dissertations sur les inconvénients des familles trop nombreuses pour la santé des femmes ou le bien-être des parents, et qui offrait ses services aux dames mariées pour leur épargner ces inconvénients. On n'aurait, d’après sa méthode, pas plus d'enfants qu’on n’en voudrait. C’était l'avortement pratiqué publiquement. Or, la fécondité des femmes étant très grande dans le Nouveau-Monde, comme dans tous les pays où l’émigration étrangère semble appelée par les lois de la Providence, cette fécondité est devenue l’effroi de certaines mondaines qui cherchent à se garantir de ce don de Dieu comme d’un fléau.
La Restell avait donc promptement obtenu une clientèle nombreuse dans les classes riches, et elle avait hôtel magnifique, équipages splendides, etc. Le scandale était si grand que quelques journaux eurent le courage tardif de le dénoncer. Je me joignis à eux et on trouvera plus loin l'appel que je fis à la vindicte publique sur ce sujet. La justice finit par s’émouvoir, car la Restell avait eu des imitatrices encouragées par son impunité, et des poursuites furent intentées contre elles. Deux journaux de New- York (l'Express et le Sunday Dispalch de janvier 1847) ne craignirent même pas de prédire que la Restell échapperait à toute condamnation.
Il s’en fallut de peu que les fâcheux pronostics des deux journaux cités plus haut ne sc réalisassent.
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D'abord l’accusée réussit à obtenir sa mise en liberté provisoire moyennant une caution qui lui fut fournie par un homme de la société, un M. Benjamin H. Day, ancien propriétaire d’un journal populaire le Sun. Ensuite, la cour des Sessions eut la plus grande difficulté à composer un jury composé d'hommes qui déclarassent ne s'être pas fait d'avance une opinion sur le procès, sainte exigence de la loi américaine que profanent tous les gens de mauvaise volonté en abusant de ce prétexte, pour se soustraire au pénible rôle de juré. Grâce à ses menées secrètes et à l’influence de ses complices, l’accusée poursuivie pour le crime de felony qui l’exposait à sept années de prison d'État, ne fut déclärée coupable que de misde meanor, comme la Costello, sa concurrente. Ce n'’était plus qu'un délit, et la peine ne pouvait être que de trois à douze mois de pénitentiaire. La cour prononça le maximum, réparant ainsi, autant qu’il était en elle, l’indulgence scandaleuse du jury. Cette indulgence incompréhensible de la part d’une société puritaine, a eu le résultat qu’on devait en attendre, c'est que l’industrie de M"** Restell et Costello a continué à fleurir et à s'épanouir aux États-Unis, avec une liberté qui n’est tolérée à ce point chez aucun peuple civilisé. Elle s'exerce peut-être sur une échelle aussi vaste dans l’ancien monde, mais elle s'y dérobe davantage aux regards du public et à la vigilance de la loi. Il en est de même de la prostitution, le corollaire de cette dépravation domestique
sous prétexte de respect pour la liberté individuelle ; elle n'est soumise à aucune des surveillances et des restrictions qui existent ailleurs. En rapprochant cette franchise imprudente de celle qui permet à tout pharmacien, droguiste ou épicier de vendre des substances vénéneuses au premier venu et sans contrôle, un médecin me disait : « La seule liberté complète qui existe aux États-Unis est celle d’empoisonner. »
Dans aucune ville, il n'existe ni bureau des mœurs, ni inscription, ni visite obligatoire, ni police des rues. C’est l'idéal de certains de nos socialistes parisiens. À New-York, les trottoirs appartiennent à tout le monde, mais il est juste de dire que les hétaïres de toute classe y gardent une tenue beaucoup plus réservée que celles de nos carrefours parisiens. C’est un trait caractéristique de l’Américaine que celles même qui n’ont plus aucune des vertus de la femme honnête, tiennent à en conserver l'apparence. C'est un dernier sentiment de dignité qui leur reste dans leur chute et qui en déguise un peu la honte à leurs ÿeux. Sainte hypocrisie, tu es la véritable religion de ce peuple qui ne croit à rien et croit à tout, qui n’est ni meilleur, ni pire que les autres. Du reste, pour quiconque a voyagé et a pu comparer entre elles les diverses races qui peuplent cette terre, il n’y a partout que des hommes et des femmes sans épithète.