TE TE
filles le quittent aussi de meilleure heure qu’elles ne le font en Europe, parce qu’elles se marient très jeunes, avec ou sans l'autorisation de leurs parents. Elles peuvent se passer de cette autorisation, après l’âge de puberté, et il leur suffit de se présenter avec deux témoins, attestant leur identité, devant un pasteur, ou un magistrat quelconque, pour que celuici les déclare époux. J'ai connu des père et mère qui n'ont appris le mariage de leur fille que par une lettre de celle-ci, datée de l'hôtel dans lequel elle avait été loger avec son mari. Les législateurs américains ont voulu, en débarrassant ainsi le mariage de toute entrave, généraliser cette institution et rendre le concubinage inutile. En effet, à quoi bon ne pas se marier avec la femme qui vous plaît, quand il vous suffit de son consentement personnel pour l'avoir, et qu'il vous suffira ensuite de votre propre volonté pour la répudier, c'est-à-dire pour divorcer? Voilà pourquoi on voit aux États-Unis si peu de ménages illégitimes et tant de divorces. Les uns sont la compensation des autres.
Ce qui fait que les jeunes filles choisissent à peu près seules leurs maris, et s'engagent avec eux avant d'avoir sollicité le consentement de leurs père et mère, c’est que l'habitude de la dot n'existe pas aux États-Unis. C'est une charge de moins pour les parents, mais c’est aussi pour eux une grande diminution d'autorité. Non seulement les jeunes filles ne comptent pas sur une dot, mais elles ne peuvent
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 181 même pas compter sur la succession de leurs père et mère, parce qu'ils ont le droit de déshériter entièrement leurs enfants, ou de leur laisser des parts inégales dans leur héritage. Or, la plupart du temps, les fils, qui perpétuent le nom, sont avantagés aux dépens des filles qui prennent un nom nouveau. Le sexe faible est fréquemment sacrifié au sexe fort. C’est donc un droit pour lui de chercher à se pourvoir. Livrés à eux-mêmes, les enfants se sentent dégagés de tout autre lien que celui de l'amour filial. La famille, qui est une monarchie privée dans l’ancien monde, est devenue, comme le reste, une république dans le nouveau. Le père n’est pas un Roi, il est un simple Président.
Péu de temps après mon arrivée à New-York, je fus présenté par le consul général de France à deux charmantes jeunes filles qui sont aujourd’hui deux aimables grands-mamans. Elles m'invitcrent à aller les voir. Je me rendis avec empressement à leur gracieuse invitation, ct je fus un peu étonné de n’avoir vu ni le papa, ni la maman, pendant une heure ou deux que je passai avec elles. Ce ne fut qu’au bout d’un certain temps que je fus présenté au père, homme très respectable, de bonne tenue, mais qui, je l’appris plus tard, avait fait six fois faillite, ce qui n'avait diminué ni son crédit ni sa respectabilité. Un failli n’est qu’un blessé dans le grand combat de la vie commerciale, aux États-Unis. La mauvaise chance n’atteint aucunement sa famille puisqu’elle
182 L’ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE reste absolument en dehors du terrain de la lutte.
Les jeunes filles ont don” leurs relations particu-: lières. Elles vont, viennent, voyagent même toutes seules, et il n’en résulte pour elles que de rares inconvénients, parce que, d’abord, si elles sont vertueuses, elles ne sont pas ignorantes (la science du bien et du mal fait partie de leur éducation), et puis le respect des femmes est une des grandes qualités des Américains jeunes et vieux. Sous ce rapport, ils valent cent fois mieux que nos gandins. C’est une affaire de tempérament et aussi de calcul, parce que tout homme qui compromet une jeune fille et ne l'épouse pas, est mis au ban de la société par la ligue des mères de familie, quand il n’est pas condamné à de forts dommages et intérêts par les tribunaux. Les galanteries de celui qui ne veut pas épouser ne dépassent donc jamais les limites de la flirtation, et il doit souvent se tenir en garde contre des avances bien tentantes, bien hardies même, mais dont le mariage est le but final. Le rôle des deux sexes est donc celui de l'Europe renversé. La révolution a aussi passé par là.
Du reste, l'amour traditionnel des anciens colons d'Angleterre pour leur home, s’est beaucoup refroidi chez leurs descendants, depuis que la découverte des gisements aurifères de la Californie a fait émigrer une grande partie des populations du Nord vers le Far west,
Un séjour fixe ne pouvait plus convenir à ces
L’ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 183 esprits aventureux. La vie de famille a fait place à la vie d’hôtel. Les hommes y ont trouvé une plus grande liberté de mouvements et les femmes y ont vu l'agrément dé ne plus avoir les charges de maitresses de maison. On voit même beaucoup de ménages qui, sans avoir des goûts de voyage, ont renoncé à tenir maison pour aller vivre dans les hôtels et dans les boarding-houses, ou maisons meublées. Je trouve ce fait constaté, avec beaucoup d’autres, que j'ai négligés, dans un sermon d’un prédicateur américain reproduit dans les journaux de New-York du mois d’avril dernier, et qui a soulevé une vive polémique dans la presse de cette ville. Il mérite que je le reproduise comme pièce justificative.
« Connais-toi toi-même, dit l'Évangile. » Un ministre imitarien, M. Gallagher, de New-York, de l'église de la 28° rue, a voulu appliquer ce précepte aux Américains, ses compatriotes; il a entrepris d'étudier sur le vif ce qu’il appelle leur dégénération physique, morale et sociale.
Qu'est-ce d’abord qu’un Américain? dit M. Gallagher ? Devant la loi, sans doute, il suffit qu’un homme soit né ici pour qu’il fasse partie de la nation; mais au point de vue social, un Américain est celui dont les aïeux, nés comme lui dans le pays, ont subi, au même degré, l'influence du milieu et des idées nationales. Or, voilà précisément ceux qui, selon la thèse du ministre, sont en voie de dégénérer,
La population primitive, principalement dans les États de l'Est, tend à disparaître, et la place qu’elle laisse vacante est prise par les nouveaux venus d'Europe ou parleurs descendants immédiats. Le mouvement de la population est en décroissance parmi ies Anglo-Saxons, depuis longtemps établis aux États-Unis. Et pourquoi les Américains meurentils si vite ? se demande M. Gallagher.
Il y a diverses raisons. « Les qualités qui firent jadis de Franklin un citoyen modèle, qui ont glorifié le nom de Washington, élevé Jefferson à la première magistrature, et immortalisé le nom de Lincoln, ces qualités ont disparu. Quand on parle d’un homme, on ne demande plus s’ilest intègre, s’il est dévoué aux intérêts publics, mais on dit: Est-il riche? Combien vaut-il A-t-il de l'influence? Libre à lui d’être un sot, un libertin, un homme sans délicatesse ; s’il a de l'argent, toutes les portes s’ouvrent devant lui. » En outre, continue M. Gallagher, il y a des causes physiques à l’œuvre de destruction. L'intempérance est la plaie du pays, le vice national, elle mine la santé publique et abâtardit la race aidée d’ailleurs par la déplorable habitude qu'ont les Américains de manger trop souvent, de manger trop vite et de manger mal. En outre — c’est toujours le ministre qui parle et non pas nous — les Américains jouent sans cesse; ils tendent à devenir une nation de joueurs, ils jouentsur les valeurs de Bourse, sur les grains, sur les chevaux, sur les yachts, sans
parler des cartes et des dés. Cette tendance sape la base même de l'honnêteté publique et privée, tout en surexcitant le tempérament nerveux de l’'Américain, au grand détriment de sa vitalité. Si le jeu exerce tant d’empire, c’est qu'il favorise en apparence l’ambition individuelle, entrée ici dans une phase aiguë, et qui fait des Américains une nation de frères ennemis, toujours armés les uns contre les autres. À ces causes déjà bien sérieuses, il faut ajouter celle-ci: Les Américains n’ont plus d'intérieur, de home; ils vivent dans des hôtels et des pensions, plutôt que de tenir maison sur un pied restreint. Comme conséquence de cette vie presque publique, on néglige les vertus domestiques qui ne peuvent fleurir que dans un intérieur bien organisé, et tout accroissement de famille, au lieu d’être regardé comme un bienfait, devient un fardeau insupportable.
M. Gallagher termine son réquisitoire en disant que de telles causes suffiraient pour tuer non seulement la nation américaine, mais toutes les nations du monde. Il a raison, mais les vices qu’il dénonce sont à peu près devenus les vices du monde entier.