DE LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE ET DE LA MONARCHIE AUX ÉTATS-UNIS
Tel est le titre d’une fantaisie que je publiai à New-York en 1841 et qui souleva un certain étonnement dans la presse américaine.
« Les questions de principes sont toujours plus ou moins liées aux questions de fait dans ce bas monde. Le gouvernement de l’humanité demande parfois à pécher contre les syllogismes pour être d’accord avec la raison. L'homme d’État proprement dit doit, non pas modeler la société sur ses théories, mais ses théories sur la société. La politique est la médecine appliquée au corps social, et la meilleure, la seule possible en ce cas, c’est celle des symptômes. Le traitement des peuples doit, comme celui des individus, se baser sur leur tempérament; il doit tenir compte de leur passé, de leur présent, de leurs vices
héréditaires, de leur humeur, de leur idiopathie, pour me servir d’un terme de la science.
« Eh bien, en soumettant à ces divers éléments d'appréciation et de diagnostic social les deux grandes communautés humaines qui s'appellent, l'une France, l’autre Union américaine, nous n’avons pu nous empêcher d’arriver à cette conclusion que la République était logée chez celui de ces deux peuples qui était le plus fait pour la monarchie, et vice versa. En d’autres termes, nous voulons dire que tout, dans les idées, dans les goûts, les mœurs, est républicain en France et monarchique aux États- Unis, et qu’en examinant de près les deux nations, elles ressemblent à ces deux ours, blanc et noir, d'une pièce des Variélés, qui se sont trompés de têtes. Ce que nous avançons va sembler paradoxal au premier abord, mais il suffira de quelques mots pour établir sérieusement cette thèse.
« Lorsqu'on dit qu’un gouvernement doit être calqué sur le génie d’une nation, tout le monde est d'accord. Eh bien ! quel peuple est plus essentiellement amoureux de liberté, d'égalité, de changement, que la France? Sa légèreté, son inconstance sont devenues proverbiales, Et c’est à ce peuple mobile qu’on s'obstine à imposer le joug d’une autorité immobile. C’est à ce peuple discuteur qu’on impose un gouvernement indiscutable! C'est à ce peuple fou d'égalité qu'on donne un chef qui doit être sans rivaux! Chacun dit que la France ne peut aimer
aucun de ses rois plus de deux années, et les conserver plus de quinze. Et l’on persiste à lui donner des rois proclamés éternels ! Ne serait-il pas plus rationnel de ne lui en donner que d'amovibles et de passagers comme son amour? Nous ne voulons pas résoudre ici cette question, ce n’est pas notre but, ce que nous voulons établir, c'est que le génie de la France est républicain, quand son gouvernement est monarchique, à tort ou à raison.
« Il ne nous sera pas moins facile d'établir, au contraire, que le génie du peuple américain eg essentiellement monarchique. Qu'est-ce que la monarchie ? C’est la plus haute expression des idées d'ordre et de hiérarchie. Eh bien! connaissez-vous un pays où l'amour de l’ordre et le respect de la hiérarchie soient plus répandus, plus innés qu'ici ? L’indépendance n’est que dans les mots aux États-Unis, mais la dépendance est dans les choses. La liberté est une question de forme politique, la servitude une question de fonds social. En un mot, il ny a pas de pays au monde où l’on vote plus, mais il n'y en a pas aussi où l’individualité se meuve moins à l'aise. On n’est libre aux États-Unis qu’à la condition de se fondre, de se perdre dans la masse. Quiconque sort des rangs du troupeau et du sentier battu est aussi perdu physiquement que moralement. On trouve un peuple ici, on nc trouve pas un homme. La société est organisée mécaniquement, et disciplinée militairement. On se lève, on mange, on travaille, on prie,
on se couche à la même heure dans toutes les villes de l'Union. Celui qui n’a pas dîné avec tout le monde court risque de ne pouvoir diner. La communauté s’y meut par ressort et comme à commandement. Celui qui faillit à la consigne et aux heures de cette vie de caserne n’est plus en harmonie avec personne ; l'originalité, le caprice, en un mot l'exception, n'ont pas été prévus dans la constitution sociale, tout y est règle générale. L’excentricité est broyée dans son contact avec cette grande machine dans les rouages de laquelle elle fait corps étranger. La subordination, voilà ce qui sauve la société américaine, c’est le ciment qui seul maintient ses murs, privés de ces grands étais qu'on appelle Lois. Le shériff n’a ici qu’une baguette pour arme, mais le criminel frappé de cette baguette s'arrête avec respect. Dans les luttes des partis politiques, voyez comme le peuple s’enrégimente facilement et obéit aveuglément ! Voyez comme les ouvriers adoptent sans peine le chef, le mot d’ordre, le ticket électoral, qui leur viennent de Masonic ou de Tammany hall! Voyez quelle discipline règne dans tous ces meetings, dans toutes ces processions populaires ! Voyez la soumission de tous les passagers de steamboats pour les capitaines, lÀ toute-puissance et parfois l’insolente tyrannie de ces derniers! Voyez la docilité avec laquelle les voyageurs de ratlroad, steamboats ou canalboais, se plient à tous les règlements intérieurs, souvent si génants! On leur dit :
« levez-vous », et ils se lèvent, « couchez-vous », et ils se couchent. Un jour, je voyageais sur le canal Eric en compagnie de M. de Bacourt, le ministre de France à Washington ; nous étions dans un magnifique canal-boat. Le soir venu, le sieward apporta dans la chambre un tas de pantoufles ou slippers ; cela voulait dire : « Otez vos bottes »; chacun ôta ses bottes, excepté nous, qui nous couchâmes sur notre hamac, pieds chaussés. Mais cette originalité parut inconcevable, impossible au steward, et il vint d’autorité, sans mot dire, nous tirer nos bottes des pieds pour nous faire rentrer dans le costume commun. Tout est lit de Procuste, en Amérique ; malheur aux pieds qui font disparate, comme alors le faisaient les nôtres!
« Une pareille communauté n'est-elle pas admirablement disposée pour le despotisme? La monarchie s’y trouve, le monarque seul y manque. Ce respect instinctif de l'Américain pour les idées hiérarchiques au dedans se retrouve encore dans cette révérence que lui inspirent les puissants du dehors. Louis-Philippe a plus de sympathies aux États-Unis, que tous les républicains de France ou d'Angleterre. M. Thiers y est regardé comme un Jacobin, et le czar Nicolas pour un maître homme, Smart man. Aucun président, enfin, n’a jamais été plus populaire dans cette république, que le vieux Andrew Jackson, qui, tout en parlant de liberté, a gouverné le pays en dictateur et en soldat,
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« Des faits que nous venons d'établir, il semblerait résulter que ce que la France et les États-Unis auraient de mieux à faire, ce serait de prier leurs gouvernements de changer de palais, et de faire venir Louis-Philippe à la maison Blanche de Washington, en envoyant le président Tyler aux Tuileries. Ce n’est pourtant pas là la conséquence que nous voulons en tirer. Les Américains resteront d’autant plus longtemps républicains, que le régime est moins pour eux une nécessité qu’un luxe; et la France tardera d'autant plus à le devenir, que ce genre de gouvernement serait pour elle, peut-être, moins un luxe qu’une nécessité. »
Ceci était écrit par moi en 1841. Il fallut donc sept ans pour que ma prédiction s’accomplit.
Lorsque la République fut proclamée en 1848, cette nouvelle surprit plus les Américains qu’elle ne les charma. Ils m’exprimèrent leurs craintes que ce gouvernement ne prospérât pas dans notre pays. Je vis là une suite de cet orgueil national qui les portait à penser qu’eux seuls étaient dignes et capables du Self government, et je reprochais cette outrecuidance à un de leurs hommes d’État les plus éminents, qui me dit : « J'ai lu jadis l’article dans lequel vous avez prétendu que les Français étaient plus faits pour la République que les Américains, parce qu'un gouvernement électif et mobile convient mieux qu’un gouvernement héréditaire et immuable à une nation mobile et changeante comme la vôtre, Ce
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raisonnement a une certaine logique, mais elle est plus apparente que réelle, permettez-moi de vous le dire. Je crois, moi, que les peuples mobiles ont besoin, non d’un gouvernement qui serve ce défaut de nature, mais qui le refrène. Diminueriez-vous les guides et le mors d’un cheval habitué à s'emporter ? Je crois donc que les Français, en raison de leur caractère changeant, ont plus besoin de la monarchie que de la République. Si la première ne répond pas autant que la seconde à leurs goûts, elle répond mieux à leurs défauts. »
J'avoue que ce raisonnement me frappa et ébranla un peu ma confiance dans l'avenir. L'Empire, en effet, ne tarda pas à remplacer, pour la seconde fois, la République. Mais celle-ci le remplaça à son tour au bout de dix-huit ans. Cette résurrection persistante d’une forme de gouvernement qui semblait morte et enterrée prouve, en définitive, sa vitalité et son rapport avec les qualités, ou, si l’on veut, les défauts de notre génie national. Je reviens aux choses d'Amérique.