DU FLIBUSTIÉRISME AUX ÉTATS-UNIS. — W. WALKER
Jusqu'à présent, je n’ai esquissé la société américaine que dans des affaires intérieures. Mais il y a un côté qui n’est pas moins intéressant, c’est celui de ses ambitions extérieures. Ces ambitions ne visent à rien moins qu’à la domination de la race anglosaxonne sur le continent tout entier de l'Amérique du Nord. C'est ce que les Américains appellent la manifeste destinée de leur pays. Le gouvernement a déjà accompli une partie de cette destinée en enlevant par la guerre ouverte au Mexique les territoires qu’il possédait au delà du Rio Grande, au Nouveau- Mexique et ën Californie. Il a fait enlever le Texas par les colons américains qui avaient été s'établir dans le pays, et qui, une fois reconnus indépendants par l’Europe et les États-Unis, s'annexèrent à ces derniers. Mais en dehors de ces voies plus ou moins régulières, officielles, il y en a d’autres suivies par
les gens pressés qu’on a appelés les flibustiers. Ce sont les enfants perdus de l’américanisme, ceux qu’il lance dans les pays dont la conquête n’est pas encore mûre, sauf à désavouer ces enfants terribles, et même à les corriger paternellement, s'ils ne réussissent pas. C'est ainsi que plusieurs tentatives ont été dirigées contre le Mexique et le Nicaragua par le flibustier Walker, et contre l’île de Cuba parleflibustier Lopez. J'ai connu les détails romanesques des expéditions et de la fin tragique de Walker. Ils méritent d’être reproduits comme une page d'histoire contemporaine et une étude de mœurs.
William Walker naquit en mai 1824, à Nashville, dans le Tennessee. Il fit des études aussi complètes que possible à l'Université de cette ville, et se destina à l'exercice de la médecine qu’il étudia à Philadelphie. Il vint compléter son éducation médicale à l’école et dans les hôpitaux de Paris. Il profita de son séjour en Europe pour en apprendre les idiomes principaux et devint un linguiste distingué. La clientèle et la réputation venant trop lentement à son gré dans la profession de médecin, il se mit à l'étude du droit et se fit recevoir avocat. Le barreau fut pour lui l’antichambre naturelle de la politique; dans un pays où tout se fait et se défait par la discussion, et où l'influence est souvent une affaire de poumons, Walker débuta dans la carrière politique, d’abord à la Nouvelle-Orléans, puis en Californie, vers 1850. Il devint rapidement populaire, tout en gardant kes
dehors d’un homme comme il faut, et son caractère privé demeura pur de toute tache au milieu des témérités de sa vie politique. Il resta gentleman, tout en devenant flibustier trop fameux.
Il commença à jouer ce nouveau rôle en 1854, en organisant à San-Francisco une expédition contre l'État mexicain de Sonora, puis, en s’emparant, par un coup d'éclat, de la Basse-Californie, dont il se fit déclarer président. Mais il ne put conserver au delà de quelques semaines la province et le titre qu’il avait si lestement conquis. Obligé de se rembarquer, avec dix hommes seulement, pour San-Francisco, il y fut mis en jugement pour violation des lois internationales, sur la plainte du gouvernement mexicain, et acquitté par le jury, aux applaudissements de la foule.
Cependant la république du Nicaragua était en proie à l’anarchie, qui a été trop souvent l’état des républiques de l'Amérique centrale, depuis leur indépendance. Il y avait une lutte incessante entre les démocrates et les conservateurs. Le président Chamorro, l’homme de ces derniers, avait été renversé par une insurrection en 1854, et il y eut deux gouvernements dans la République, celui de Chamorro, à Grenade, et celui de Castillon à Léon.
Cet état de choses portait un grand préjudice aux intérêts commerciaux, et particulièrement à ceux d’une compagnie de transit entre les deux océans, exploitée par une société d'Américains du Nord,
ayant pour chefs MM. Charles Morgan et White, à New-York, et pour agent, M. Garrisson à San-Francisco. Ils résolurent de mettre la route du Nicaragua à l’abri de toute exaction et de toute entrave, en la plaçant sous la protection d’un parti ou d’un homme qui leur dût sa prépondérance. Le général Castillon fut celui auquel ils s’adressèrent. Il avait pris son beau-frère, le général Salazar, pour auxiliaire. MM. Morgan et White songèrent à lui en donner un autre de leur main dans la personne de William Walker, dont le talent varié se trouvait alors sans emploi. Un marché fut aisément conclu, Walker reçut le titre de général dans l’armée du Nicaragua et une concession de 58,000 acres de terre.
Le $ mai 1855, il s’'embarqua à San-Francisco sur le brick Vesta, avec de l'argent, des armes, des munitions fournies par l’agent de la compagnie du Transit, et avec cinquante-six hommes choisis parmi ceux qui avaient pris part aux diverses tentatives d’invasion dirigées contre l'ile de Cuba, la Sonora et la Californie. C’étaient des vertus éprouvées ; après divers combats, dans lesquels il fut d’abord vaincu à Rivas, le 29 mai 1855, puis vainqueur à Virgin-Bay, le 3 septembre de la même année, Walker se rendit maître de Grenade, le 13 octobre, et des négociations furent ouvertes avec lui par le général Corral qui commandait l’armée chamorriste.
Il en résulta que celui-ci licencia son armée et accepta la place de ministre de la guerre sous le
nouveau gouvernement, dont la présidence fut confiée à don Patricio Rivas. Walker fut reconnu comme général en chef de l’armée nicaraguaise et ne tarda pas à faire fusiller le général Corral, dont il surprit une correspondance secrète avec les conservateurs non ralliés. Il gouvernait de fait, sous le nom de don Patricio Rivas. Mais il eut l’imprudence de se brouiller avec le nouveau président de la compagnie du Transit, M. Vanderbilt, riche armateur de New- York, qui avait supplanté M. Morgan. Il s'agissait de règlements de comptes, et chacun se prétendait créancier, la compagnie pour le passé et Walker pour le présent. La contestation fut tranchée soudainement, le 18 février 1856, par un décret, signé du président Rivas, qui confisquait tous les bateaux que la compagnie possédait sur le lac du Nicaragua, révoquait ses privilèges et les concédait à M. Edmond Randolphe, qui les rétrocéda à MM. Morgan et Garrisson, héritant ainsi des dépouilles de leur ancienne société.
M. Vanderbilt cria à la trahison, et se vengea en suscitant contre Walker une ligue des Républiques de Costa-Rica, Guatémala, Honduras et San-Salvador, auxquelles il promit des subsides. Le président Rivas, fatigué de servir d’instrument et de prêtenom à l’aventurier américain, se retira, le 12 juin 1857, dans la ville de Léon, avec Salazar, le ministre de la guerre, qui regrettait comme lui d’avoir livré son pays à Walker. Celui-ci déposa Rivas, se fit nommer
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 243 président le 24 juin, et le général Salazar étant tombé entre ses mains, il le fit supplicier, comme un traître, sur la place de Grenade, dans la même chaise d'infamie que Corral, son prédécesseur au pouvoir et à la mort. Terrible et éloquente leçon donnée à ceux qui appellent l'étranger dans leur patrie!
A la ligue hispano-américaine, Walker chercha à répondre en ouvrant le Nicaragua aux planteurs des États-Unis du Sud par le rappel du décret du 17 avril 1854, qui avait interdit l’esclavage des noirs. Mais ce honteux appât, offert aux esclavagistes, ne put conjurer le péril dont il était menacé. Le patriotisme des populations s'était réveillé, et Walker, ayant perdu successivement les villes de Managua, de Grenade, et les bateaux qu'il avait confisqués à la compagnie Vanderbilt, fut obligé, à la fin de 1857, de quitter, sur un navire américain, le Nicaragua, dont il avait été le maître pendant deux ans.
Il tenta d'y rentrer, en 1859, par une nouvelle expédition de volontaires enrôlés et embarqués, comme toujours, dans les États-Unis, malgré les défenses du gouvernement de Washington, qui enjoignit à la marine fédérale de se mettre à sa poursuite. Le commodore Saulding, ayant pris ses instructions au pied de la lettre, mit la main sur le flibustier, au moment où il venait de débarquer sur la côte du Nicaragua, et l’envoya prisonnier à Washington. Furieux d’être ainsi traité par les siens, Walker publia qu'il avait agi avec la sanction tacite du gouverne-
244 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE ment fédéral, et celui-ci, tout en niant cette complicité, désavoua le commodore Saulding pour avoir outrepassé ses pouvoirs, en arrêtant, sur un territoire étranger, le forban qu’il ne pouvait arrêter que dans les eaux et sous les couleurs américaines.
Après ce désaveu, Walker avait peu à craindre de la marine fédérale, et au mois d’'aoû‘ 1860, il put opérer une descente hardie, avec deux cents hommes, non plus dans le Nicaragua, mais dans l’État voisin du Honduras. Il prit pour prétexte de cette invasion, les discussions soulevées par l’incorporation à cet État des six îles de la Baie, appartenant précédemment à l'Angleterre, Celle-ci les avait cédées à la République du Honduras par suite des deux traités Clayton-Bulwer et Dallas-Clarendon, en vertu desquels elle s'était engagée, vis-à-vis des États-Unis, à n'occuper aucun point de l'Amérique centrale.
Mais certaines conditions mises par l'Angleterre à cette cession ne satisfirent ni les habitants du Honduras, ni ceux des îles de la Baie, et Walker, qui rôdait continuellement dans ces parages, se présenta à eux d'office comme un arbitre et un sauveur. Par un coup de main audacieux, il s'était emparé, en moins d’une demi-héure, de la ville de Truxillo, située sur la côte de l'Océan Atlantique, et ce premier succès pouvait le mener loin, sans l'intervention du capitaine Salmon, du brick de guerre anglais l’Icarus. Dans une lettre, en date du 21 août 1860, cet officier informa Walker que les recettes de la
douane du port de Truxillo, hypothéquées au gouvernement anglais, « étaient détournées de leur cours normal par l'occupation illégitime dudit port », et que la présence de Walker sur ces côtes avait fait ajourner l’accomplissement du traité existant entre la Grande-Bretagne et le Honduras. En conséquence, il le sommait de restituer des fonds qui avaient disparu de la douane, de déposer les armes et de se rembarquer avec ses compagnons, « sachant quel serait le résultat d’un refus ». Walker affirma n'avoir pris aucun argent à la douane, et tout en cherchant à justifier son invasion par des engagements contractés de bonne foi, il se montra résigné à déposer les armes, mais il tenta de s’esquiver pendant la nuit, en suivant la côte dans la direction du Nicaragua. Bientôt, rejoint par les embarcations anglaises, chargées de troupes honduriennes, il fut conduit à bord de l’Icarus avec le colonel Rudler, son principal lieutenant, et tous deux déclarèrent expressément qu’ils rendaient leurs épées au commandant Salmon, comme au représentant de Sa Majesté Britannique. Cette déclaration, rappelée dans une protestation signée le 5 septembre 1860, à bord de l’Icarus, n’empêcha pas le commandant Salmon de livrer Walker et le colonel Rudler aux autorités honduriennes qui les condamnèrent tous deux à mort, mais qui firent ensuite grâce au second. William Walker fut passé par les armes le 14 septembre 1800. Il n’était âgé que de trente-
six ans. Il déclara mourir dans la religion catholique à laquelle il s'était converti pour se concilier les populations hispano-américaines, et il confessa, dit-on, les erreurs de son ambition. Sa mort fut courageuse et chrétienne.
Ce dénouement d’un roman de pirate, qui avait longtemps passionné le peuple américain, fut accueilli par lui avec une indifférence inattendue dans laquelle on a vu une preuve de l’inanité des gloires mal acquises. La morale est juste, mais l’indifférence des Américains s'explique surtout par ce fait que Walker n’avait pas réussi. Il n’avait rien de ce qui fait les grandes individualités en dehors d’une sorte d'énergie sauvage. On lui pardonnait difficilement l'incapacité administrative qu’il avait montrée pendant son règne sur le Nicaragua, règne qu'un homme habile eût pu rendre durable et fécond. Il était enfin démonétisé, dans un pays où le succès est la pierre de touche de la valeur des hommes, et le nombre de ses adhérents avait suivi une progression décroissante comme sa fortune.
J'ai parlé des tentatives de Lopez contre l’île de Cuba. Elles ne valent pas la peine d'être racontées, ayant échoué misérablement. On pourrait aussi, jusqu'à un certain point, mettre au nombre des flibustiers américains le colonel Frémont auquel les États-Unis ont dû la Californie. Celui-là a réussi et est devenu un « conquérant ». Il a même été sur le point de devenir président des États-Unis, tant sa
popularité a été grande un moment. Il en devait une grande partie à sa femme Jessie, fille du sénateur du Missouri, dont les ‘portraits enluminés couvrirent longtemps les murs de New-York et de San-l'rancisco,. Malheureusement, le colonel découvreur de mines d’or, n'ayant pu réussir dans la politique, se jeta dans des spéculations de mauvais aloi et y entraîna son beau-frère, M. Place, consul de France à New-York, qui paya cette association de son honneur. On se rappelle qu’il fut condamné à la prison par les tribunaux français, puis gracié d’une partie de sa peine, car il avait été plus faible que coupable.
Un Anglais, nommé Turnbull, a aussi enrégimenté une compagnie de flibustiers aux États-Unis contre les colonies espagnoles.
Pierre Soulé ayant été accusé un jour de flibusterie dans le parlement anglais, releva cette injure dans le Sénat de Washington et la renvoya à l’Angleterre elle-même, en disant qu’elle ferait bien de regarder dans sa propre histoire, avant de jeter la pierre aux autres. À ce sujet, il rappela qu’un plan fut trouvé dans les archives anglaises, sous la date du 14 mai 1739, et dans lequel étaient exposés les moyens de faire enlever l’île de Cuba à l'Espagne par des forces levées dans les colonies américaines « àätrès peu de frais pour l'Angleterre ». Que ce plan ait été accueilli par le cabinet de Saint-James, cela semble prouvé par une lettre de sir William
Putney, portant la date du 27 août 1740, et dans laquelle, en parlant de Cuba, il dit à l'amiral Vernon: « Prendre et garder, que ce soit là notre devise. Quand nous serons en possession de l’île, le monde entier ne pourra pas nous la reprendre. »
« Si donc, ajouta Soulé, nous avons réellement les tendances à la rapine que nous prête particulièrement l'Angleterre, nous savons de qui nous en avons hérité. »
Le mot eut un grand succès d’hilarit dans le Sénat.