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DES PROCESSIONS ET DES PARADES AUX ÉTATS-UNIS

Une des choses qui étonnent d’abord, puis amusent le plus l'étranger débarquant aux États-Unis, c’est le goût des Américains pour les processions et autres parades publiques.

L’Américain n'aime pas le service militaire obligatoire, et cependant il aime énormément jouer au soldat. Il parade. Il remplit son service de milicien con amore; c’est pour lui plus qu’un devoir, c’est une jouissance, une coquetterie. La question de toilette y joue un grand rôle, au lieu de s'embrigader par légions, et d'adopter une tenue réglementaire invariable, chaque compagnie s'’improvise un uniforme à volonté. Il en résulte une bigarrure des plus singulières. Tous les Européens de naissance donnent la préférence aux costumes de leur pays natal, et les reproduisent avec plus ou moins de fidélité. La tolérance remarquable des mœurs ou des lois a

232 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE même permis à ces Européens de revêtir les noms et d’arborer les couleurs de leurs anciennes nationalités. C’est ainsi qu’on voit défiler ensemble dans New-York des légions américaines dont les unes portent l’habit rouge anglais, et d’autres le tricorne, la culotte courte, la botte à revers, et l’habit à retroussis d'avant la Révolution, les compagnies irlandaises aux couleurs de l’émeraude, les Écossais avec la plaid, la casquette, les bas à carreaux et le jupon de tartan, marchant en pleine rue le genou et les cuisses nus au grand scandale des ladies qui trouvent ce spectacle choquant (very shoking) et détournent les yeux; les Allemands avec le frac blanc autrichien, le casque prussien, les Italiens habillés en vert pomme, ct enfin le bataillon Français des Gardes Lafayette portant l'uniforme des chasseurs d'Afrique et se ralliant avec orgueil autour du drapeau tricolore. A côté de ces réminiscences historiques, la fantaisie se donne carrière, et elle enfante les excentricités les plus grotesques. Telle compagnie vert tendre des pieds à la tête ressemble à une bande de perroquets graves et mélancoliques ; telle autre, lorsqu'elle va tirer à la cible, vêtue de casquettes blanches, de pantalons noirs et de vestes de coton blanc, sans basques, peut être prise pour une troupe de marmitons, en tenue de service. Lorsqu'il a fait la dépense de ces beaux déguisements, l’Américain résiste difficilement à la tentation de se faire voir sous ce harnais, et, les occa-

sions offertes par les revues de corps étant trop rares, chaque compagnie organise des excursions sous prétexte d'exercices de tir à la cible. On revêt une petite tenue galante, on loue une bande de musiciens allemands ou nègres, et l’on sort de la ville précédé d’un gigantesque tambour-major, et suivi d’un noir qui porte une énorme cible. Quoique les noirs soient libres dans les États du nord de l’Union, ils ne sont point admis dans la milice, si ce n’est en tête comme tambours ou clarinettes, sur les flancs comme porteurs de rafraîchissements, consistant en un seau d’eau glacée, et à la queue, comme porteurs de cible ou autres fardeaux. La liberté, l’égalité et la fraternité leur permettent d'aspirer aux dignités de basson, de vivandière ou de bête de somme, voilà tout. La vie de l’homme semble n’y avoir que deux âges, et la vie du temps que deux saisons : l'été et l'hiver. J'ai parlé plus haut des clubs où pérorent de jeunes Whigs et de jeunes démocrates de quinze ans. Il y a de même des régiments d'enfants à peine sortis de l’école. En entrant en apprentissage dans un atelier ou en magasin, ces patriotes imberbes se réservent, dans leur engagement, un ou deux jours par mois pour remplir leurs devoirs de citoyens, et ils s’exercent, pendant ce congé, au maniement du fusil ou au service des pompes. Pour imiter en tout leurs parents, ils vont aussi parader fusil au bras, musique en tête, avec un sérieux imperturbable, et ils ne manquent pas de

s'associer un jeune noir qui porte et rapporte sur son dos la cible obligée. Le vainqueur, décoré de la couronne de chêne, et la boutonnière ornée de la timbale, prix de son adresse, rentre en ville avec une modestie grave que la foule admire gravement.

De même que les hommes de l’âge le plus mûr et du caractère le plus sérieux ont, en Amérique, un côté puéril, qui est comme un reste d'enfance dans cette maturité native, de même les enfants de l’âge le plus tendre ont une gravité précoce, qui est une qualité de nature ou un défaut d'imitation. On pourrait dire avec vérité qu'il n’y a point d'enfants en Amérique, comme il n’y a point de printemps. La vie de l’homme, comme celle du temps, ne s’attarde pas aux saisons intermédiaires.

Mais ce ne sont pas seulement sous prétexte d'exercices militaires qu’Américains jeunes et vieux aiment à parader. On processionne à propos de tout, à propos d'élections, à propos d’anniversaires de toute sorte. Un des spectacles les plus bizarres que: j'aie vus, peu de jours après mon arrivée à New-York, fut celui d'une procession de la Société de tempérance, cette fameuse association qui couvre de son réseau l'Union entière, et dont les affiliés se comptent par millions. Les diverses classes d'artisans enrégimentées dans cette grande armée, s'étaient réunies de bonne heure, et chacune d’elles, au signal donné, se mit à défiler dans l’ordre qui lui avaitété assigné. Chacun de ces bataillons avait ses couleurs et sa

bannière particulières. Après les vieillards et les hommes d'âge mûr, venaient les enfants qu'on lie d'avance par un serment qu’ils comprennent à peine; la marche était fermée par une presse typographique montée sur une charrette, entourée des couleurs nationales, et un ouvrier imprimeur tirait sur cette presse le programme de la cérémonie qu'il distribuait aux spectateurs groupés le long des trottoirs. Cette procession avait quelque chose de carnavalesque. Composée de buveurs d’eau, elle ressemblait à s’y méprendre à ces descentes de Courtille qui, le matin du mercredi des Cendres, sont composées de buveurs parisiens avinés. Par une espèce de bizarrerie, rien ne ressemblait plus à des tas d’ivrognes que ces tas de tempérants à la face blême, à l'œil cave, au dos voûté. C’est que tous les extrêmes se touchent, et que l’homme qui s’abstient rigoureusement, systématiquement de l’usage modéré d’un cordial aussi naturel, aussi nécessaire que le vin, commet. un excès comme celui qui en abuse! Ajoutez à ce caractère morbide qu'ont toutes ces faces ultra-tempérantes, l’accoutrement déguenillé de la plupart des adeptes, le ridicule achevé du plus grand nombre de leurs insignes consistant en bannières à inscriptions grotesques, en bonnets de Liberté drapés comme des colbacks de hulands ou de cosaques, en mauvais portraits de particuliers peints à l'huile, huchés entre deux bâtons de bois blanc, et vous comprendrez l’étonnement qu'éprouve tout étranger non seulement

en voyant ces manifestations nationales, mais surtout en remarquant que ces farces de mardi-gras n’excitent ici ni rires, ni sifflets. C’est là, en effet, un trait bien caractéristique des mœurs populaires de ce pays, que les choses les plus drôlatiques, celles qui soulèveraient en Europe d'immenses éclats de rire, sont prises ici avec un sérieux imperturbable. On semble n’en pas deviner le côté grotesque. La constitution politique et sociale des États-Unis a poétisé la farce et illustré la canaïlle ; aussi partout où il ya du peuple, la forme disparaît devant le principe, aux yeux de l'Américain. Là où l'Européen ne verra que des gens déguenillés, l'Américain voit un meeting. Cette particularité de son caractère mérite d’être étudiée, car elle est suivant moi la base de tout l'édifice social et politique de ce pays. Existet-elle comme effet ou comme cause? En d’autres termes, est-ce le caractère social de la race angloaméricaine qui est une conséquence de son mode de gouvernement politique, ou ce mode de gouvernement n’a-t-il été qu’une conséquence logique du caractère national? J'incline plus volontiers vers la seconde supposition que vers la première. Le peuple américain est un composé double, dans lequel il y a une partie de l’ancien monde et une partie du nouveau, Il y a en lui de la vieillesse et de l’enfance. Cela explique sa maturité, sa profondeur dans certaines choses, et sa badauderie, sa crédulité dans certaines autres. Il ne faut pas s’y tromper, du reste: cette

crédulité est, en quelque sorte, une condition de son salut, la sauvegarde de sa grandeur. Le jour où tous ces braves citoyens qui assistent avec tant d’empressement aux parades, aux revues, aux processions, aux meetings de toute espèce, qui y jouent des rôles mirifiques avec une conviction et un sang-froid plus mirifiques encore; le jour où tous ces acteurs de bonne volonté s’apercevraient qu'ils sont en scène, et où, comme les augures romains, ils ne pourront plus se regarder sans rire, ce jour-là la comédie serait près de finir. En politique comme en religion, ce n’est que la foi qui sauve.

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