DE L’'OHIO AU WISCONSIN. — SAINT=LOUIS. —= TRIBUS INDIENNES
De la Nouvelle-Orléans à l'Ohio, la vallée du Mississipi offre un aspect assez triste. Peu ou point de villes, des terres basses, un fleuve gigantesque, mais boueux, vaste sépulcre toujours charriant des débris de steamboats ou les cadavres des bois qui, tombés de ses rives dans l’abîme, accrochent de toutes parts leurs longs bras à la vase, et deviennent autant d’écueils pour lanavigation. Ces bois, chaque jour sapés par le fleuve, forment sur ses bords une lisière de plus de neuf cents milles, dont l’uniformité finit par devenir odieuse à l'œil impatient de cette barrière qui lui dérobe l'horizon. Les seuls jours qui percent à travers cette maigre prison de verdure, et en dérident, parfois, la monotonie, viennent des éclaircies pratiquées çà et là par de naissantes habitations. Au son de la cloche qui annonce l'approche du steam-
ie Qu ue eee ee mg ee ee em
boat, nègres et blancs, enfants et vieillards accourent du fond de leurs retraites, soit pour recevoir un passager, soit pour fournir à la machine de feu sa pâture de bois, servie d'avance et toute prête sur la rive. Du reste, quelques cabanes en planches forment, la plupart du temps, tous les édifices dont se composent ces oasis de la vallée. A l’entour des habitations s’élèvent des milliers d'arbres, squelettes dépouillés de leur chevelure, qui portent à leur base la trace, fraiche encore, de la plaie par laquelle s’est écoulée leur vie. Pressés de défricher et de récolter, les propriétaires de ces habitations ne se donnent pas la peine d’arracher les bois; ils en brûlent ou en cernent le tronc. Aussi tous ces incendies, toutes ces incisions, par lequels'on a étouffé et égorgé les pauvres arbres, donnent-ils à la campagne un aspect de mort devant lequel pleurent également l’œil et la pensée. Et pourtant ces vastes cimetières de la nature sont les premiers berceaux de la civilisation. L'agent le plus actif de celle-ci, après son enfantement, le père nourricier de son adolescence et le serviteur infatigable de sa virilité, c'est le steamboat, qui parcourt sans cesse cette longue vallée de Mississipi, troublant son silence de ses cris rauques, illuminant sa solitude de son œil de feu. C’est lui qui parle au hameau de la ville, à la ville du hameau, qui fait l'échange de leurs produits, et rapproche les uns des autres ces mille petits centres éloignés de tant de lieues. Avant les steamboats, le voyageur qui descendait le Missis-
L’ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 253 sipi, disait : quinze cents milles ! A présent, il dit six jours!
De l'Ohio au Wisconsin, dernier territoire civilisé de la vallée mississipienne, le fleuve offre à l’œil une bordure plus variée, un horizon mieux incidenté qu’en son cours inférieur. À gauche, se développent les prairies du jMissouri, à droite, les terres fertiles de l'Illinois, l’'Eden des fermiers américains.
L'Ilinois, ce pays par lequel nos intrépides ancétres arrivèrent au Mississipi, est encore plein de souvenirs français. Les noms de Joliet et d'Hennepin, douces et poétiques mémoires, ont été conservés à deux petites bourgades. Notre vieux fort Péoria est devenu le centre d’une jeune cité. Les villages de Kaskaskia, Cohokia, et la Prairie du Rocher, comptent une population de cinq ou six cents habitants presque exclusivement Français.
Ces reliques saintes de la patrie se retrouvent, plus nombreuses encore, de l’autre côté du vieux Mechacébé, dans l’État du Missouri. Là, les noms de Sainte-Genevière, de Cap Girardeau, de Saint- Charles, de la rivière Gasconnade, et surtout de Saint-Louis, témoignent à chaque pas de l’origine du pays, je veux dire de ses premiers colons.
Saint-Louis fut fondé en 1764. Il est situé sur la rive droite du Mississipi, à dix-sept milles au-dessous de l'embouchure du Missouri et à 1350 milles au-dessus du golfe du Mexique. Comme presque toutes les villes d’origine française aux États-Unis,
il se compose aujourd’hui de deux quartiers distincts, le créole et l’américain. Là, comme à la Nouvelle-Orléans, les deux populations se sont juxtaposées, mais ne se sont point unies. Le quartier français, ou vieux quartier, s'étend dans la plaine, parallèlement au cours du Mississipi. Ses deux rues principales sont étroites et sans magnificence, mais elles ont cette physionomie du vieux temps que rien ne saurait remplacer pour l’âme. Le quartier américain, dédaigneux de ses humbles devanciers, a placé sa tente au-dessus d’eux, sur une élévation qui domine la contrée. Cette situation rappelle un peu celle de Montréal, vu de la Prairie.
Saint-Louiscompte présentement plus de15,000 habitants;, en 1830, il n'en possédait que 5,857 et 10,000 en 1836. Son commerce, de jour en jour plus vaste, consiste en denrées et produits de toute espèce, céréales, tabac, viandes salées, bestiaux, pelleteries, cordages et bois résinenx. Il communique avec la Nouvelle-Orléans par le Mississipi, avec Cincinnati et Pittsburg par l'Ohio. Un chemin de fer le reliera prochainement avec Vandalia, dans l'Illinois, Indianapolis, dans l’Indiana, Columbus, dans l’État de l'Ohio, et de là avec toutes les villes littorales de l'Atlantique. Il ferme, à l’entrée des déserts, la grande vallée du Mississipi que la Nouvelle-Orléans ouvre au golfe du Mexique. Ainsi, deux cités, deux populations sœurs, restées vivaces et florissantes sur la terre d'Amérique, redisent, à 4oo lieues l’une de
l’autre, le nom de la France qui jadis régnait sur ces contrées |
Les mœurs des créoles, habitants de Saint-Louis, ont une physionomie particulière et assez tranchée. Ce sont toujours les mœurs simples de nos aïeux; seulement, elles ont pris un petit reflet des lieux et des hommes au centre desquels elles sont transplantées. Pour parler avec franchise, elles ont contracté une certaine odeur agreste, qui n’est pas sans parfum. A force de se heurter au contact de l'Indien, et de vouloir façonner cette nature inculte, le colon du Missouri s’est imprégné du sauvage, comme la lime s’imprègne du fer, en le polissant. Nos Français, d’ailleurs, ont montré partout cette différence caractéristique avec la race anglaise. Inflexible et raide, celle-ci s’est rarement pliée jusqu'aux hommes qui ne pouvaient ou ne voulaient s'élever à elle ; son tempérament, dépourvu de malléabilité, a toujours voulu donner l’empreinte, jamais il ne l’a reçue. Plus faciles et plus souples, nos Français ont été, sans trop de façons, à la montagne, quand la montagne n’a pu venir à eux, ils ont souvent préféré le rôle d'élèves à celui de pédagogues ; on pourrait dire, avec quelque vérité, que l'Amérique a plus fait d’Indiens parmi les Français que de Français parmi les Indiens. Aussi, généralement, ceux-ci nous ont-ils aimés plus que les autres peuples d'Europe. Je ne sais si cette préférence marquée des Indiens pour nos aieux doit peser pour ou contre ces derniers dans la
balance de l’histoire, mais peut-être est-il permis de supposer que dans l’excès de sociabilité, qui fut l’erreur ou le génie de nos pères, il y avait plus d’un germe d'avenir, et que si les Indiens n'étaient pas devenus Français avec eux, au moins ne seraient-ils pas restés inébranlablement dans cet état d’hostilité, soit passive, soit active, qui a forcé les Anglo-américains à les chasser et à les détruire!
Les territoires situés à l’ouest du Mississipi sont devenus les refuges des diverses tribus indiennes expatriées du centre des Etats-Unis par leurs puissants envahisseurs. Quelques-unes d’entre elles occupent le territoire du Wisconsin, à l’est du Mississipi ; mais cette occupation n'est que temporaire, et, dans un temps plus ou moins rapproché, toutes ces branches éparses et mutilées du grand arbre de la nationalité indienne, dont les rameaux couvraient l'Amérique, seront transplantées au sein du coin de terre que la politique des États-Unis leur a violemment assigné.
Quanä après avoir repoussé devant eux ja race aborigène, les Etats-Unis envahirent la rive occidentale du Mississipi, un vieux guerrier de la nation des Osages adressa le discours suivant à l’un des officiers américains :
« Le grand fleuve, le père des eaux, nous sépare de vous ; pourquoi venir nous chercher et vous établir sur notre rivage? La terre du matin ne vous suffirait-elle pas? Elle a, comme la nôtre, des eaux,
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 257 des forêts, des montagnes; elle vous offre, comme à nous, ses fruits, ses animaux, ses ombrages. J'en ai parcouru les contrées dans la fleur de ma jeunesse, et le tomahawk à la main, quand je cherchais à venger le massacre de ma famille, quand j'allais enlever les chevelures de mes ennemis pour parer ma hutte sauvage. Les plaines où je triomphais m'ont paru belles : leur état a-t-il changé? Sont-elle devenues stériles ?... Ces régions sont vastes ; vous ne les remplissez pas encore, et, si elles vous suffisent, pourquoi changer de demeures? Vous avancez; et tout ce qui avait reçu la vie tombe et disparaît; l'incendie s'étend devant vous; il éloigne ceux que vous ne pouvez atteindre, et vous vous emparez du désert que vous avez fait. J'ai prévu le sort qui attend les hommes rouges, quand, du haut de nos montagnes, j'ai vu la terre, que vous envahissez, se dépouiller de ces belles forêts qui avaient été notre séjour, quand j'ai vu ces nombreux troupeaux de buffalos, de cerfs, d’autres animaux sauvages, s’éclaircir dans les plaines ét gagner précipitamment les savanes de l'Ouest.
« La terre est encore étendue derrière nous, nous ne sommes pas au terme où vous cesserez de nous poursuivre; mais les pays où vous nous réduisez sont déjà moins fertiles. Nos pères nous ont appris que d’autres régions s’étendaient au delà des montagnes; mais si nous franchissons cette barrière, les peuples que nous rencontrerons voudront-ils nous recevoir ? La terre qu’ils habitent ne leur a-t-elle pas
ee nee cemenee ee eme mie
été donnée par le Grand Esprit, pour qu'ils puissent en parcourir paisiblement les forêts? Sans doute, vous nous y poursuivrez encore, et les débris de nos nations, refoulés les uns sur les autres, ne laisseront plus dans les vastes contrées, qui leur avaient appartenu, que les monuments de leur passage et de leur destruction. Qui sait même s’il en restera quelque trace sur la terre? On dit que les grandes eaux l’enveloppent comme une ceinture; si vous nous repous.cz sans cesse vers leurs rivages, il viendra un temps où nos dernières générations ne pouvant plus s'éloigner davantage, et ne voulant pas plier sous la servitude, contempleront ce gouffre immense comme un dernier asile, et n’aspireront plus qu’à s’y ensevelir ! »
Depuis ces éloquentes et prophétiques paroles, la race aborigène a commencé, vers l'Ouest, ce mouvement de retraite qui l’accule de plus en plus à l'abîme marqué du doigt du vieux guerrier.
Les tribus qui vivent à l’est du Mississipi sont celles parmi lesquelles les mœurs primitives se sont conservées dans leur plus grande intégrité. La chasse et la pêche forment leur occupation principale, et elles apportent dans ces exercices cette merveilleuse habileté qui est toute l’industrie des peuplades sauvages. Tantôt les animaux poursuivis sont tués à coups de flèche, tantôt ils sont pris dans des pièges, ou même saisis à la course. Pour s'approcher de sa proie, le chasseur se revêt, parfois, d’une dépouille
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 259 semblable à celle de l’animal qu’il convoite, et celuici, trompé, vient de lui-même s'offrir au trait qui le perce. Les Indiens s’éloignent jusqu'à cinquante lieues de leur foyer, s'ils pensent trouver une chasse abondante. Perdus au milieu des forêts immenses, leur instinct est leur guide, l'observation leur boussole, l'œil, tantôt levé vers le soleil, tantôt baissé vers le sol, ils s'orientent sur la marche régulière et immuable de l’un, sur les mille accidents si variables de l’autre. En eux, les sens de l’ouie, de l’odorat et de la vue ont acquis une telle subtilité qu'ils entendent l'ennemi ou la proie qu'ils ne voient pas, et flairent à la piste celui qu'ils ne peuvent ni voir, ni entendre. Pour eux, le bruit du vent a des accents, le frémissement des feuilles a son langage. La nature, enfin, ne saurait s’agiter, s’éclaircir ou s’assombrir, sans que ses mouvements, sa lumière ou ses ombres n'aient un sens pour ces enfants du désert, si richement doués par elle.
La traite des pelleteries est le principal négoce des Indiens, qui reçoivent en échange de l’eau-de-vie, des couvertures, etc. Ils sont, par nature ou par expérience, extrêmement méfiants, et livrent rarement leurs marchandises avant de tenir en mains le prix offert par leurs contractants. La culture du mais est à peu près la seule à laquelle ils se livrent, encore ce soin est-il abandonné aux femmes. Un Indien ne manie jamais que son tomahawc, son arc ou son fusil. Aucun autre instrument ne déshonore ses
mains ect ne charge ses épaules. J'ai vu émigrer des familles entières ; les femmes portaient, derrière leur dos, d'énormes sacs de provisions et deux ou trois petits enfants assis par-dessus les sacs. Le mari marchait en tête, droit et fier, son arc seul à la main.
La plupart du temps, les vases dans lesquels ils font cuire leurs aliments sont de bois. Ces vases ne pouvant être exposés au feu, ils élèvent peu à peu l’eau, qui y est contenue, jusqu’à l’ébullition, en y jetant des cailloux brülants.
Infatigable dans l’exécution de ses projets, l’Indien ne manquera pas à son dessein, si la terre ne manque pas à ses pieds. Il gravit les pics les plus escarpés, se laisse dévaler le long des précipices, franchit les torrents. Le but atteint, il s'enfonce dans un repos qui tient de l'insensibilité ; c’est à la fois le far niente du lazzarone, le nonchaloir de l’ottoman, et l’engourdissement du boa. Étendu sur sa natte de jonc ou sur la peau d’une bête fauve, il passe des jours entiers à fumer, dormir et boire, ne se levant que pour renouveler ses provisions épuisées ou pour répondre aux cris de guerre de ses chefs.
Lorsque les anciens, assemblés sous les arbres du conseil, ont résolu d’attaquer une nation voisine, on met sur le feu la chaudière de guerre, on envoie le calumet à toutes les tribus qui doivent faire partie de l'expédition, les rendez-vous sont fixés, et les chants de guerre entonnés par les chefs. A ces chants succèdent des danses bizarres, Puis, la troupe armée
cherche à surprendre son ennemi. Le nombre de chevelures rapportées du combat fait la gloire des guerriers. Les prisonniers, s’il en survit, sont mis à la torture, et victimes et bourreaux luttent de courage et d'inhumanité dans cet affreux combat livré par la vengeance à la douleur.
Les Sioux, quand ils sont surpris, emploient une singulière stratégie pour se défendre. À l’aide d’un long couteau, ils creusent, en quelques minutes, dans le sol, un trou assez profond pour les contenir, et protégés par le rempart de terre qu'ils ont élevé sur les bords, ils tirent, du fond de ces fosses, sur leurs ennemis. Lorsqu'ils vont à une expédition, ils jurent de ne reculer devant aucun obstacle, et ils tiennent cette promesse à la lettre. Une troupe de leurs jeunes guerriers, liés par un tel serment, franchissait une rivière couverte de glace, quand celle-ci s'entr'ouvrit et engloutit le chef qui marchait en tête. Celui qui le suivait ne recula pas d’une semelle, le troisième l’imita, puis le quatrième ; la moitié de la bande avait ainsi disparu dans le gouffre, quand Îles anciens, accourus après ces nouveaux Décius, les relevèrent de leur serment et les arrachèrent à la
mort, “Je ne sais si ce sont ces mêmes Sioux, ou les Osages, qui rapportent leur origine à l'alliance conjugale d’un colimaçon avec un castor. En conséquence de cette tradition, ces deux espèces d’animaux restèrent longtemps sacrées et inviolables pour eux ;
mais l'arrivée des Européens et le prix qu'ils offrirent des peaux de castors, rendirent, de tentation en tentation, les pauvres Indiens à la fois parricides et sacrilèges. Pour faire compensation à ce grand péché, dont ils sont fort honteux, ils ont considérablement augmenté les respects dont ils entourent les colimaçons, heureusement inutiles à ces corrupteurs d’Européens.
Le Code pénal des Indiens ne comprend guères qu'une loi : c’est celle du Talion. Œil pour œil, dent pour dent, telle est la première de leurs maximes. Cependant toute espèce de crime est rachetable, pourvu que la victime ou sa famille consentent au rachat. Le coupable, admis à se libérer du châtiment par cette espèce de rançon, la divise ordinairement en trois parties. La première est destinée à arracher la hache de la plaie du patient et des mains de son vengeur ; la seconde, à essuyer le sang de la blessure ; la troisième, à la cicatriser.
Les Indiens aiment beaucoup à pérorer. Leur éloquence est verbeuse, mais remplie d'images empruntées à la nature. Ils possèdent cette simplicité du dire, naïve et forte, que les Grecs admiraient dans les Barbares. Ils gesticulent peu, élèvent raremént la voix ; en eux, toute l’action est dans le regard et dans la substance même de la parole. Ils gardent une dignité souvent comique, parfois imposante. Ils aiment considérablement à négocier, et il est rare que, de tribu à tribu, il n’y ait pas quelque conférence
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 263 diplomatique d’ouverte, quelque protocole sur ie tapis.
Leur gouvernement est une espèce d'oligarchie patriarcale, qui donne un chef à chaque famille, et de ces chefs réunis forme le conseil suprême des anciens. Cette organisation, cependant, subit presque autant de modifications qu'il y a de tribus différentes.
Leur religion primitive est un polythéisme mêlé de beaucoup de nécromancie. Pour eux, tout dans la nature a non seulement une vie, mais une pensée; l'oiseau qui gazouille, le chien qui aboie, l'ours qui mugit, sont autant d'esprits qui parlent à la terre. Les astres sont les yeux du ciel, les nuages sont les reflets de sa pensée. Tout rêve est une inspiration, tout savant homme un prophète, toute prédiction un credo. Ils disent que la terre est ronde, que le soleil et la lune, père et mère des étoiles, tournent autour de nous, et il est fait mention d'un déluge dans leurs traditions. Manilo et Manita sont les suprêmes génies du bien et du mal, les jongleurs sont leurs prêtres révérés.
Grâce à cette mythologie, il n’y a d'isolement nulle part pour l’Indien, même dans les déserts. Ses légendes sont des trésors de bonhomie dont la poésie est remplie de charme. Je ne citerai que la suivante. Elle explique l’origine des saisons.
L'hiver seul régnait sur la terre. Près du Lac Supérieur vivait un savant homme à qui rien, disait-on, n’était impossible. On le croyait un Manilo, c'est-à«
dire un grand esprit. Il avait une femme et un enfant qu'il aimait tendrement. Cet enfant était si sensible au froid qu'il ne pouvait tirer l'arc, de ses petites mains toutes transies, et que toujours il revenait de la chasse sans rapporter même un oiseau. Un jour qu'il rentrait dépité et pleurant, un écureuil lui adressa la parole du haut d’un arbre, et lui dit que s'il voulait suivre son conseil, il lui donnerait un moyen de faire cesser ce froid si affreux, dont lui-même, écureuil, avait fort à se plaindre, parce qu'il ne trouvait rien à manger sur la terre toujours couverte de neige. Le petit garç:n lui ayant prêté l'oreille, il lui conseilla de bien bouder et pleurer devant son papa, jusqu'à ce que celui-ci, à qui tout était possible, lui eût promis de faire obtenir à la terre des saisons moins rigoureuses.
Ainsi fit le petit bonhomme, et son papa le Manito, bon père s’il en fut, lui promit d’aller, au péril de sa vie, arracher au firmament des vents plus doux ct des saisons plus chaudes. Il partit, en effet, en compagnie de trois autres Manitos comme lui. Après avoir gravi de bien hautes montagnes, ils arrivèrent enfin à la dernière de toutes, qui touchait le ciel. Là, les quatre voyageurs, armés de leur arc, cherchèrent à percer le firmament à coups de flèche; ce à quoi ils réussirent, après bien des efforts. Alors, ils entrèrent dans le ciel par le trou qu'ils avaient pratiqué, et le papa Manito se hâta de faire échapper, par la même ouverture, le doux été, avec tous les oiseaux
de cette riante saison. Mais les esprits du ciel ne se furent pas plus tôt aperçus du vol, qu'ils coururent sus aux téméraires aventuriers ; ceux-ci s’enfuirent par où ils étaient entrés, à l'exception du papa Manito qui prit une autre direction. Les esprits du firmament songèrent d'abord à retenir l'été fugitif; mais il était déjà à moitié échappé. Ils n’eurent d'autre expédient à prendre, pour ne pas le perdre en entier, que de le couper par le milieu, ce qui fit que l'été descendit sur terre tronqué à ses deux extrémités, appelés printemps et automne.
Après cette opération, les esprits se mirent à la poursuite du papa Manito qui courait à travers les champs fleuris du firmament. Ils lui lancèrent mille trait; qui ne le blessaient pas, parce qu'il n'était vulnérable qu’à un seul endroit, dont la largeur n'excédait pas un pouce. Cet endroit ayant, pourtant, été atteint, il tomba, et dit, avant d’expirer : « Mon enfant ne souffrira plus du froid. J'ai donné à la terre pour huit à dix lunes de doux temps. Je meurs heureux! »
Parmi les tribus indiennes, exportées à l'Ouest du Mississipi, se trouvent quelques commencements de civilisation européenne, qui font un bizarre contraste avec le fond des mœurs naturelles de ces tribus. Ainsi les Choctnwrs et les Creeks, naïfs imitateurs des institutions américaines, se sont donné une constitution écrite! Ils ont méme été jusqu'au jugement par jury! Ils se sont bâti des maisons assez confortables, ont entrepris la culture des champs avec suc-
—— ee
266 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE cès. Ils élèvent des chevaux, et comptent parmi eux quelques industriels qui possèdent, dit-on, jusqu’à 15,000 dollars de capital. Ils ont fait venir des machines à éplucher le coton et ont établi quelques moulins à blé et à scie, en même temps que des ateliers de tissage ct de filature.
Les Shananées et les Delawares, non moins avancés qu'eux, ont de plus une imprimerie, avec laquelle ils ont publié des livres d'école ct de poésie sacrée, en divers idiômes indiens. Il y a UN JOURNAL, écrit en langue Shawanée, qui parait une fois par mois!
Mais ce sont là de rares exceptions. La grande masse des Indiens est restée réfractaire aux mœurs des blancs. Tantôt elle a tenté de leur disputer les forèts les armes à la main, tantôt elle les leur a abandonnées moyennant une subvention annuelle que le cabinet de Washington s'est engagé à leur fournir à titre d’indemnité. Mais cette indemnité a presque constamment disparu en route avant d'arriver à sa destination. Jamais rapine ne s’est pratiquée d'une façon plus scandaleuse. Les pauvres Indiens ont eu beau envoyer des députations à Washington et se plaindre de la non-exécution des engagements pris envers eux. Après avoir obtenu de belles promesses et quelque satisfaction partielle, les mêmes vols recommençaient. Alors plusieurs tribus ont perdu patience et se sont révoltées. Mais les massacres qu’elles ont commis n'ont fait qu'exciter contre elles les passions populaires. Le cabinet de Washington a été obligé de venger