COEUR
ses officiers et ses soldats égorgés, et c’est ainsi que se sont toujours réglés les comptes entre les Indiens ct lui.
Ce compte finira, comme je l’ai dit, par l'extinction totale de ces derniers débris de la race aborigène. C’est unc fatalité un peu honteuse pour l'humanité, que cet écrasement du fort par lie faible, au physique comme au moral. Mais c'est la loi. Dura lex, sed lex. Les nègres la subiront aux Etats-Unis, tout comme les Indiens, parce que, comme les derniers, ils ne se reproduisent qu'entre eux. Les Américains les ont affranchis, mais les deux races ne s’allient pas. Un nègre n’est devenu l’égal d’un blanc qu'aux yeux de la loi; dans la vie sociale, l'abîme cest resté presque le même qu'au temps de l'esclavage. J'ai déjà raconté que quand un nègre veut prendre place dans un omnibus ou un tramway à côté des blancs, on le chasse impitoyablement en dépit de toutes les ordonnances. Il faut avouer aussi que cet ostracisme a pour excuse des raisons physiques, qui l'emportent sur les raisons de sentiment. Voilà l'égalité dont jouissent les noirs dans les États abolitionistes du Nord. Dans les anciens États esclavagistes du Sud, les nègres sont comparativement mieux traités. On est habitué à leur odeur et à leur contact. Mais ce à quoi les planteurs ne peuvent s’habituer, c'est aux exigences pécuniaires et autres de leurs anciens esclaves, montés au rang de salariés faisant leur prix, ou faisant grève. Un écrivain louisianais
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disait dans un livre publié récemment que beaucoup de planteurs ne voyaient de salut pour eux que dans l'expulsion totale des nègres et leur remplacement par des coolis chinois. L'auteur, M. Alfred Mercier, combattait cette tendance de ses compatriotes, et plaidait la cause des nègres sans lesquels, suivant lui, la culture du coton, du sucre et du riz serait impossible dans le Sud, dont elle constitue la richesse. Je crois qu'il a raison. Mais les passions l’emportent souvent sur la raison dans les pays méridionaux où la tête est chaude. Il y a lieu de croire cependant que l'intérêt aidant, le plaidoyer de M. Alfred Mercier sera plus écouté dans la Louisiane que celui d’un autre Louisianais, M. l'abbé Adrien Rouquette, en faveur des Indiens ne l’a été jusqu’à présent à Washington.
M. l'abbé Rouquette, dont j'aurai à reparler, a fait revivre dans la Louisiane la tradition des anciens missionnaires français, les pères Marquet, Joliet, Hennepin, et autres, qui ont courageusement entrepris, les premiers, de gagner le cœur des tribus indiennes au catholicisme et à la France. Comme eux, il a pris à cœur son apostolat, et quand, par ses relations de famille et ses talents littéraires, il pouvait prétendre à une haute position dans le clergé louisianais, il a préféré à cette séduisante perspective la vie d'un simple missionnaire allant catéchiser les sauvages. En vivant parmi ceux-ci, il s’est attaché àeux, a pris goût à leur existence, et s’est fixé parmi eux.
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 269 De leur côté, les Chactas ou Chattas, parmi lesquels il a dressé sa tente, l'ont adopté comme un des leurs ct lui ont donné le nom de Chahla-ina, ou vrai Chattas. L'abbé Rouquette a accepté le baptème indien, et c’est sous ce nom qu'il est en train de publier l’histoire de sa vie accidentée, dans laquelle une jeune Indienne a joué un rôle qui n’a pas été étranger à sa résolution de vivre sur la terre où cette vierge était morte. Il s'est fait le poète de la solitude qu'il a chantée en prose et en vers. Une partie de son livre, dont il a bien voulu m'envoyer les bonnes feuilles, est consacrée, comme je l’ai dit plus haut, à plaider la cause des Indiens au tribunal de la justice américaine. Il définit comme suit cette race.
Il y a dans l’Indien quelque chose d’homérique et de biblique, quelque chose de la grandeur orientale et primitive. L'enfant sauvage, élevé chez les peuples civilisés, retourne à la vie indépendante comme à sa nature primitive; mais l'enfant de l’homme civilisé, s’il est nourri dans la vie sauvage, ne revient qu'’involontairement à l'existence policée, toujours factice et contrainte. Plus une créature est formée et développée dans toute sa naïveté naturelle, plus elle es belle et digne de notre admiration; car plus,alors, elle tend à ‘emonter vers son principe, plus eile aspire à retourner à son type primordial, à reprendre sa beauté originelle. La vie nomade et pastorale, la vie rurale et agricole, est plus conforme à notre nature que la vie urbaine et sédentaire, artificielle et mercantile; le
colon vaut mieux que le marchand, le cultivateur que l'artisan, le producteur que le consommateur.
Vivre selon les lois de la nature, premières lois de Dieu, vivre comme vivent les Indiens, vaut mieux que vivre selon les lois arbitraires et les conventions capricieuses d’une fausse civilisation et d’une société paiennement organisée. L’Indien est plus rapproché de Dieu que le païen civilisé, le sybarite raffiné et blasé, le vicillard de vingt ans, qui ne sait plus s'il a une âme et qui traîne son corps flétri comme un tombeau dont le poids l’écrase.... Hélas! nous ne sommes que trop civilisés!
La poésie est la langue primitive de l’homme. Les premières langues des hommes furent des chants plutôt que des discours. Les Indiens chantent ; ils modulent, en parlant, leur langage; ils expriment plutôt des sentiments que des idées; ils s'adressent plutôt au cœur qu'à l'esprit. Comme ils ont plus de sensations que d'idées abstraites, ils se servent d'images sensibles pour exprimer presque toutes les abstrac= tions de leur esprit; ils font un grand usage demétaphores, d’embièmes, d’allégories; ils personnifient tous les objets inanimés, emploient les tropes les plus énergiques pour se faire comprendre; ils sont orateurs et poètes, et prodiguent des expressions telles que, hache de guerre, calumet de paix, ceinture d'amitié, la main du cœur, le soleil de la nuit, Is cherchent hors d'eux-mêmes des signes représentatifs des idées dans leur esprit et des sentiments dans leur
cœur. Entièrement ignorants du jargon des écoles, ils parlent naturellement, poétiquement, d’une manière oratoire et dramatique. Ces fiers descendants de guerriers et de sages tels que Taménend et Técumseh, Uncas et Pontiac, Push-ma-Taha et Shulus-Huma en se voyant aimés, admirés et célébrés par des pâles visages tels que Chateaubriand, Cooper, Longfellow et Gayarré, peuventfacilement dédaignerles calomnies outrageantes et les niaises plaisanteries des vulgaires et prosaïques médiocrités, comme des géants méprisent les insultes d’invisibles et impuissants Lapons.
L'éloquent avocat des Indiens termine ainsi leur défense :
« Oh! oui, s'il est une race intéressante par ses malheurs, et dont le sort soit digne des plus vives sympathies du cœur humain; s'ilestune cause capable d’attendrir et de gagner les âmes les moins sensibles, en deçà et au delà de l'Océan; si jamais une œuvre de charité s'est présentée à nous avec tous les caractères qui la recommandent au zèle le plus compatissant et à la plus affectucuse générosité : cette grande œuvre, c'est bien l’œuvre des Missions indiennes.
« Ah! si nous avions cette éloquence, quis’exprime sans colère comme sans amertume, en faisant le récit des longues infortunes d’une race qui n'attend plus qu’un tombeau creusé par la civilisation, notre voix aurait un accent si plaintif, nous jetterions un cri si
douloureux, qu’il retentirait de porte en porte jusqu'aux portes du Vatican, et qu'il arracherait un écho sympathique de chaque cœur ému, et un secours bienfaisant de chaque main généreuse !.. Mais nous ne sommes nous-même qu'un Sauvage, aussi inhabile dans l'art de la rhétorique que dans l'art de flatter pour obtenir, et d'importuner pour arracher! »
J'ai bien peur, en effet, que l'abbé Rouquette, malgré son dévouement, ne soit condamné à entendre dire de lui comme du prophète : Vox clamavil in deserlo. Sa voix serait écoutée que cela ne changerait rien à l'avenir des Peaux-Rouges. Cette race qui, il y a à peine trois siècles, peuplait, à l'exclusion de toute autre, les vastes territoires de l'Amérique du Nord, disparaît tous les jours, avec une rapidité qui a quelque chose de fatal. Il semble que le contact seul des blancs ait suffi à la frapper de stérilité. Les Peaux-Rouges ont été convertis, pour la plupart, au christianisme; dans le Canada, ils y sont traités fraternellement, et cependant ils y dépérissent.
Je lis dans les Notes sur le Canada, petit volume très intéressant publié par M. Paul de Cazes, en 1880 : « Les Peaux-Rouges du Canada n'ont pas à se plaindre des vexations ou des privations auxquelles on a pu attribuer leur disparition en d’autres pays. Les derniers débris de leurs tribus vivent, sous la direction de leurs chefs, sur des territoires dont la propriété leur est garantie par des traités et sauvegardée par des privilèges spéciaux, qui les mettent
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 273 à l'abri de déprédations injustes de la part des particuliers. Ils ne peuvent pas non plus se plaindre d’être trop à l'étroit, disséminés, comme ils le sont, par tribus de quelques centaines d’âmes, sur un territoire immense, dont une grande partie, encore inexploitée, leur est ouverte pour la chasse ou la pêche. Cependant, au Canada, comme partout, du reste, où ils viennent en contact avec la civilisation, sans cause apparente, ces robustes enfants de la nature s'étiolent et dépérissent. Le fait est indiscutable; mais où doit-on chercher la véritable cause de ce phénomène physiologique ? » C’est une question qui se pose aussi à Taiti, où le même phénomène se reproduit, depuis que nous sommes venus nous établir aux iles Marquises, à côté des aborigènes.