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CHAPITRE XXX

DE LA NON-ADMISSION DU PRÉSIDENT ET DES MINISTRES AMÉRICAINS DANS LES CHAMBRES.

La question qui préoccupait M. Thiers, en 1848, étant intéressante, je crois devoir résumer l'opinion que j'émis devant lui sur ce sujet.

Washington et Franklin, ces deux sages, et tous les autres hommes d’expérience qui ont fondé la Constitution américaine, ont pensé, avec raison, qu'en fait de législation on devait plus se préoccuper des vices de l'humanité que de ses vertus. La loi n’est que la prévoyance du mal. Or, il y a deux maux qui sont comme les vices originels de la politique; ce sont l'ambition et la vénalité; l'ambition qui fait tout pour arriver au pouvoir, la vénalité qui autorise à tout tenter pour le conserver. En permettant aux députés d'arriver au ministère, nos constitutions de 1814, 1830 et 1848 avaient fourni un appât perpétuel à ces deux tentations des ambitieux qui veulent

arriver ou se maintenir, elles avaient fait les majorités qui sont toujours satisfaites, et les minorités qui ne le sont jamais. Si aucun des membres de l’opposition parlementaire n’avait pu avoir l'espérance de succéder à ses adversaires vaincus, croit-on que les crises ministérielles, les coalitions qui les ont précédées et les révolutions qui les ont suivies, eussent périodiquement agité la France, comme elle l’a été depuis quarante ans? Malheureusement en politique, contrairement à toute morale, on hérite de ceux qu’on assassine. De là, tant de guets-apens tendus aux agents du pouvoir, qui, la plupart du temps, ont pour juges ceux-là mêmes qui songent à les détrousser. En outre de ces motifs tirés de l’expérience du passé, qui dénonçaient l’incompatibilité des fonctions législatives et des fonctions ministérielles, il en était un autre, plus grave encore, qu'a pressenti dans l’avenir la sagacité d’un homme enlevé trop tôt à l'étude de l’économie politique et industrielle. Ce motif, signalé par M. Frédéric Bastiat à l’Assemblée constituante, était tiré de l’œuvre même de ces constituantes qui avaient mis en présence deux pouvoirs rivaux, qui devaient se croire égaux, parce qu’ils émanaient tous deux de la même source. D'où il résulta qu’au malaise des crises ministérielles, s’ajoutèrent les complications des conflits de pouvoirs, avec leurs gigantesques proportions. « Certes, disait M. Bastiat, dont les appréhensions n’ont été que trop justifiées par les événements, voilà un motif puissant pour que

nous évitions de créer des causes factices de crises ministérielles. Sous la monarchie représentative, elles ont fait beaucoup de mal; mais enfin il y avait une solution. Le roi pouvait dissoudre la Chambre et en appeler au pays. Si le pays condamnait l'opposition, cela résultait de la majorité nouvelle, et l'harmonie des pouvoirs était rétablie. S'il condamnait le ministère, cela résultait encore de la majorité, et le roi ne pouvait se refuser à céder.

« Maintenant, la question ne se pose plus entre l'opposition et le ministère. Elle se pose entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, tous deux ayant un mandat d’une durée déterminée, c’est-à-dire qu’elle se pose entre deux manifestations du suffrage universel.

« Encore une fois, je ne recherche pas ici qui doit céder, je me borne à dire : acceptons l'épreuve si elle nous arrive naturellement; mais ne commettons pas l'imprudence de la faire naître artificiellement plusieurs fois par année.

« Or, je le demande, en m’appuyant sur les leçons du passé, déclarer que les représentants peuvent aspirer aux portefeuilles, n'est-ce pas fomenter les coalitions, multiplier les crises ministérielles, ou, pour mieux dire, les conflits de pouvoirs? Je livre cette réflexion à mes collègues. »

Le spirituel adepte de l’école américaine, prévoyant ensuite cette objection qu'interdire le ministère aux députés ce serait priver le pays de tous les grands

talents qui se révélèrent dans l'Assemblée nationale, répondait :

« Je dis, moi, que c’est au contraire retenir Îles grands talents au service du bien général. Montrer à un homme de génie qui est représentant la perspective du pouvoir, c’est l’entraîner à faire cent fois plus de mal comme membre d’une coalition, qu’il ne fera jamais de bien comme membre d’un cabinet. C’est tourner son génie même contre le repos public.

« Ne nous faisons-nous pas d’ailleurs illusion quand nous nous imaginons que tous les grands talents sont à la Chambre? Croit-on qu’il n’y a pas dans toute l’armée de quoi faire un bon ministre de la guerre? dans toute la magistrature de quoi fournir un bon ministre de la justice 2

« S'il y a des hommes de génie dans la Chambre, qu’ils y restent. Ils exerceront une bonne influence sur les majorités et sur les ministères, d'autant qu'ils n'auront plus intérêt à en exercer une mauvaise. »

Cette solide argumentation est confirmée par l'exemple des États-Unis où les bons ministres n’ont pas manqué, en dehors des deux Chambres, et où les questions politiques ne s’obscurcissent jamais de questions de portefeuilles. Aussi une innovation, une amélioration y sont proposées, votées et exécutées, avant que certains gouvernements Européens aient achevé leurs enquêtes et contre-enquêtes sur le même sujet. C’est le pays de l’action. Le temps est de l'argent, dit l'Américain, et il le ménage comme un

L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 311 capital précieux. Les représentants laissent les m1nistres à leurs fonctions, et les ministres laissent les représentants à leurs études. De 1à, une plus grande indépendance de la part du cabinet, et une plus grande fécondité d’iniftative de la part du Congrès, habitué à se passer des lisières gouvernementales. N'ayant rien à espérer et rien à craindre du président de la République, les législateurs s'occupent peu de ses préférences pour tels ou tels de ses conseillers; de là, rareté de ces luttes qui, dès le principe, ont mis en désaccord la tête et le bras de la République de'février, au mépris du vieil apologue de Ménénius Agrippa.

Cependant le système américain n’est point exempt de tout défaut. Il a celui d’être trop absolu, et en voulant empêcher un abus, il est tombé dans un autre. Il a été un frein pour l’ambition et l’intrigue, en empêchant les représentants d’arriver au pouvoir, mais il a privé celui-ci d’une action légitime, en l’excluant du forum où s’agitent les destinées de l’État, et où sa voix pouvait donner, parfois, un éclaircissement utile. Cette claustration absolue des deux pouvoirs serait malheureuse et impossible en France, où l’on a, à dose presque égale, le respect et le mépris de l’autorité; où l’on s’en défie sans pouvoir s’en passer, où on la foule aux pieds pour la relever presque aussitôt; où l’on a, enfin, l'habitude, c’est-à-dire le besoin, d'une direction suprême. Sans la présence de quelques représentants du pouvoir exécutif, con-

seillers d’État ou ministres, notre parlement serait un peu comme un navire sans gouvernail et sans boussole. Il faudra du temps avant que les hommes et les peuples apprennent à se conduire eux-mêmes.

En outre des labeurs de ce long apprentissage, le système américain, dans son application rigoureuse, aun autre inconvénient qui s’est déjà fait sentir dans le Nouveau-Monde. Cet inconvénient, c’est qu’en isolant l’un de l’autre les deux pouvoirs de l’État, on les isole de l’État lui-même, avec lequel ils n’ont en quelque sorte plus de communion. C’est au sein de la représentation populaire que le gouvernement peut apprendre et sentir les besoins ou les idées des gouvernés. Là est le pouls du corps social, et c’est là que des docteurs patentés doivent étudier les battements de son cœur. Mais au lieu de favoriser cette étude du contact et de la vie commune, la Constitution américaine a pris soin de l’empêcher; elle a fait de la Présidence et du Congrès deux forteresses qui ont chacune leur pont-levis et qui ne communiquent qu’à l’aide de hérauts d'armes et de rares messages. Aussi, je le répète, les variations de l'opinion publique se font-elles moins sentir dans le gouvernement des États-Unis que dans celui de la Grande- Bretagne. Ici, la responsabilité des ministres mis en communication quotidienne avec le Parlement, établit une espèce de lien permanent entre le monarque et la représentation populaire. Aux États-Unis ce lien est en partie brisé. Le président des États-Unis est

un dieu Terme placé tous les quatre ans dans la Maison Blanche pour veiller sur les domaines de son parti. Fidèle au mot d'ordre qui l’a fait Dieu, il se retranche, l’arme au bras, dans sa guérite constitutionnelle, jusqu'à ce qu’une élection nouvelle vienne relever ou perpétuer le factionnaire et sa consigne.

Le Président des États-Unis peut être réélu. La Constitution s’est bornée à dire que sa magistrature serait de quatre années. Charte de la souveraineté nationale, elle a eu la logique de ne pas enchaïiner, sur ce point, cette souveraineté; elle a laissé au bon sens populaire le soin de concilier les justes prudences de la démocratie et les intérêts qui dépendent de l'esprit de suite dans les affaires des nations, comme dans celles des particuliers. La Constitution a compris que si le terme de quatre années était une barrière suffisante pour un ambitieux préoccupé de sa seule fortune, le terme pouvait être une carrière trop restreinte pour un homme probe, méditant d’utiles desseins pour son pays. C’est pour avoir fermé cette porte devant Louis-Napoléon, que l’Assemblée nationale l’a amené à la forcer.

Élu à la Présidence par les Orléanistes, les légitimistes, et surtout par les paysans, aux yeux desquels le nom de Napoléon avait conservé un prestige dont on ne soupçonnait pas la force, le prince Louis avait prêté serment à la Constitution et à la République. Il avait fait ce serment avec une fermeté de voix et

une franchise de geste qui avaient toute l'apparence

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de la sincérité. Peut-être, en effet, était-il de bonne foi en ce moment. Je le crus pour ma part, car je me rappelais que, dans une des conversations que nous avions eues à l'hôtel du Rhin, après son arrivée à Paris, il m'avait dit, en présence d’Émile de Girardin: « Le consulat a été, après tout, la plus belle époque de la vie de mon oncle et la plus glorieuse pour la France. Si mon oncle s’en était tenu là, il serait mort dans son fauteuil consulaire et la France aurait gardé sa frontière du Rhin. » Émile de Girardin me diten sortant : « C’est aussi l'opinion du prince Jérôme. Je le crois sincère. » Hélas! il ne faut pas compter avec les hommes en politique, mais avec les situations. La confiance que m'avait inspiré le Président de la République va ressortir assez plaisamment de

l'incident suivant dont mon ami Pierre Soulé fut le héros,

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