ALEXANDRE DUMAS
« rue Saint-Lazare, 40,
« 19 Mai, 1832. »
«M. Dumas me répéta de vive voix les déclarations et les assurances contenues dars cette lettre, en me priant d’accepter son travail dans l'intérêt d'Harel pour lequel la prompte représentation de la Tour de Nesle était une question de vie ou de mort. Cédant aux prières de ce dernier, j acceptai le travail de M. Duras, qui eut une large part dans les produits pécuniaires de l'ouvrage, aux conditions contenues dans sa lettre : celle-ci devint dès lors un contrat solennel, un engagement d’honneur entre nous. Conformément à cet engagement, je fus nommé seul à la fin de la 1° représentation, de l'issue de laquelle M. Dumas était fort incertain. La pièce lui paraissait seulement susceptible d’un succès. Si elle fût tombée, ‘ilest probable que j'en serais à jamais resté le seul auteur. Mais le succès fut éclatant, et le lendemain l'affiche portait le nom de M. Alexandre Dumas, non
seulement à côté du mien, mais encore avant le mien. Ne comprenant rien à cette violation publique d’engagements sacrés, je vais en demander l'explication à Harel qui en rejette la faute sur M. Dumas, puis à M. Dumas qui la rejette sur Harel, mais refuse de venir s'expliquer devant ce dernier. Dès lors, le coupable m'était connu; et je n'eus plus qu’à demander justice au tribunal de commerce qui, après un débat contradictoire et sur le vu des pièces à l'appui, ordonna que je devais être seul reconnu comme auteur de la Tour de Nesle, que le nom de M. Dumas serait rayé de l'affiche, et que des astérisques indiqueraient seuls sa collaboration pour sauvegarder ses droits pécuniaires résultant de conventions particulières entre lui et Harel. C’est en éludant ce jugement souverain à l’aide de moyens, que je ne veux ni exposer ni qualifier ici, pour ne pas prolonger cette digression, que M. Dumas put insérer plus tard dans ses œuvres complètes cette même Tour de Nesle qui devait, d’après l’arrêt du tribunal de commerce, n'être imprimée que sous mon nom.
« Je n’aurais point réveillé ces souvenirs sur lesquels dix années d’absence et 1,500 lieues d’éloignement avaient jeté le voile de l'oubli dans mon cœur, si l’on ne m'avait fait de la défense une nécessité, ent venan m’attaquer au sein même de mon pays natal, devant des compatriotes dont. j'ambitionne l'estime, comme celle de mes frères. Je le répète, ce n’est point un procès littéraire que je plaide ici; c’est un procès
d'honneur. Je tiens à établir seulement de quel côté ont été la loyauté et le droit. Quant au talent, je ne dirai pas que je reconnais l'immense supériorité de M. Dumas, ce serait une fatuité; mais je puis dire que la pensée même d'une comparaison n’est jamais entrée dans mon esprit, et certes elle y entre moins encore en ce moment que jamais, car ce seraient de singuliers titres à revendiquer, comme homme politique, que ceux de dramaturge et de romancier. La vie pratique et le monde social veulent d’autres études que celle du théâtre et de la fiction. »
J'arrivais alors à mon voyage aux États-Unis et à mes observations sur les mœurs du peuple américain et sur sa Constitution, dont je fis une analyse succinte.
Je terminais par ces mots :
« Depuis la Révolution de février, la France se heurte le front et se déchire le flanc contre deux problèmes qui sont deux impossibilités ; ces deux impossibilités sont la République telle qu'elle est et la monarchie telle qu’elle a été. Il est temps de dégager l'inconnue de cette situation sous le poids de laquelle expirent notre prospérité au dedans et notre grandeur au dehors. Cette solution ne peut être obtenue que par l'expérience des hommes pratiques qui connaissent de la République autre chose qu’un mot et des utopies. Une République s’improvise par un décret, mais des républicains ne s'improvisent pas, ils se forment peu à peu comme toutes choses. L’'important c’est qu’ils soient à bonne école.
« Vous connaissez les principes de la mienne. Ce sont ceux que je chercherai à faire prévaloir. Je veux une République possible, et elle n’est possible qu’à la condition d’être sage et probe. Elle doit, pour cela, éviter tout emportement comme toute réaction, car un excès en arrière est, tôt ou tard, suivi d’un excès en avant, et réciproquement ; elle doit surtout flétrir d’une réprobation solennelle et émonder d’une main ferme tous ces systèmes monstrueux qui sont les mauvaises herbes de la démocratie et transformeraient son bon grain en fumier. C’est à vos représentants qu’il appartient de saisir la faux de la loi et de se constituer en sarcleurs infatigables de cette pernicieuse ivraie du sol républicain. Telle est la double tâche dont ma conscience et ma main sont prêtes à prendre leur part. »
Le résultat de cette campagne électorale fut nul. Il n’y eut combat ni entre Alexandre Dumas et moi, ni entre moi et le prince Napoléon. Dumas, en trouvant ma brochure à Ligny-le-Châtel, chef-lieu de canton de l’arrondissement d'Auxerre, où il y avait une réunion à laquelle nous avions été convoqués l’un et l’autre, dit au maire de la commune qu'il ne lui plaisait pas d’avoir avec moi une discussion publique et peut-être un second duel. Il était surtout embarrassé de justifier en face de moi le mot qui lui était échappé à Corbeil sur ma prétendue fuite en Amérique, et à propos duquel il m’exprima plus tard ses regrets. Il se retira donc. Le maire m'apprit cette retraite et sa
cause, quand j'arrivai. Le débat n'était plus nécessaire, ni même convenable, mon adversaire faisait défaut. Je n’en fus pas fâché, car la résurrection de cette vieille querelle m’ennuyait autant que lui.
Elle devait cependant se reproduire deux ou trois ans plus tard, et cette fois encore sur son initiative. En publiant ses Mémoires, dans son journal le Mousquetaire, il avait raconté nos débats sur la Tour de Nesle, mais naturellement tout à son avantage. Je dus lui répondre et relever les erreurs qu'il avait commises, et je citai, à l’appui de mes rectifications, une lettre de Jules Janin, qui, pendant mon séjour en Amérique, s'était brouillé avec lui et était revenu de mon côté. Cette lettre était d’une dureté extrême. Le lendemain du jour où Dumas avait reçu ma réponse, il m'envoya Méry, notre ami commun, pour me dire qu’il était tout disposé à publier ma lettre dans le Mousquetaire si j'en voulais retrancher la diatribe de Jules Janin qui était de telle nature qu’elle le forcerait à lui en demander raison les armes à la main. « Or, me faisait dire Dumas, vous êtes à peu près de mon âge, nous avons fait nos preuves tous les deux, et je ne pense pas que vous ayez voulu me mettre une affaire ridicule sur les bras. » Je répondis immédiatement à Méry que j'autorisais Dumas à retrancher de ma réponse un témoignage dont je n'avais pas besoin. Ma lettre parut dans le Mousquelaire, et Dumas n’y répondit rien. J'ai dû en demander, ilya trois ou quatre ans, la reproduction, dans le Figaro
du dimanche, où l’on me fit lire un extrait des Mémoires de Dumas sur cette affaire de la Tour de Nesle qui revient toujours dans l’histoire littéraire de la période de 1830, dont elle fut un des gros incidents.
J'en reviens à ma campagne électorale après la retraite de Dumas. Je ne parlai que de politique à la réunion de Ligny-le-Châtel. Elle me proclama son candidat. Les choses prenaient donc bonne tournure pour moi, quand tout à coup, les murs de toutes les communes se couvrirent du nom du prince Louis- Napoléon, qui se portait candidat dans l’Yonne et dans deux ou trois autres départements à la fois. Comme Figaro, en voyant paraître la lettre de Rosine, je me dis : che bestia! et je retirai ma candidature. Alexandre Dumas en fit autant, et nous nous trouvâmes dos à dos. Après avoir été représentant du peuple en 1848, le prince fut élu président de la République, en 1849. C'était indiqué par l'opposition que firent à sa candidâture MM. Thiers, Molé et tous les membres du comité de la rue de Poitiers. Malgré le service important que le général Cavaignac avait rendu à la cause de l’ordre en réduisant l’insurrection de juin, les monarchistes lui préférèrent le prince Louis-Napoléon dans lequel ils espérèrent trouver un instrument plus docile à leurs desseins, ou plus facile à mettre de côté. Ils ne tardèrent pas à voir qu'ils s'étaient trompés grossièrement. La première précaution qu'ils prirent contre lui fut d'in-
troduire dans leur Constitution un article qui rendait sa réélection impossible.
J'avais alors assez souvent l’occasion de voir M. Thiers, qui avait lu ma profession de foi aux électeurs de l'Yonne et av” bien voulu m'en faire compliment. En causant avec lui, un jour, de la Constitution des Etats-Unis, la conversation fut amenée sur la clause qui ferme l’accès des Chambres au Président et aux ministres, clause que M. Frédéric Bastiat soutenait à l’Assemblée nationale, et qui ne plaisait pas du tout à mon illustre interlocuteur. Cela se comprend de la part de cet homme qui puisait toute sa force dans la parole. C’est elle qui l’a élevé, mais c’est elle aussi qui l’a perdu.