CHAPITRE XXXII LE COUP D'ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE
Pour achever l’histoire de Soulé, j'ai franchi la date du 2 décembre 1851. Je veux cependant en dire quelques mots. Le jour où le coup eut lieu, il ne me surprit plus qu’à moitié. Il s'était, en effet, passé bien des choses depuis ma visite à l'Élysée avec le sénateur de la Louisiane. La guerre s'était déclarée entre le Président de la République et les membres du comité de la rue de Poitiers. Louis--Napoléon n'avait entendu travailler que pour son compte, et son but principal fut de faire reviser par l’Assemblée nationale l’article de la Constitution qui rendait le Président non rééligible. Il voyait dans cette prohibition un obstacle à son avenir et une atteinte à la souveraineté du peuple. Il avait raison, en théorie. Mais il connaissait cette grave disposition de la Constitution, quand il avait juré de la respecter. Il ne pouvait plus passer outre qu’en vio-
lant son serment. Ceux qui avaient besoin qu'il restât au pouvoir, pour eux plus encore que pour lui, lui disaient bien qu'il n'enfreindrait la loi que pour rentrer dans le droit. Mais Louis-Napoléon hésita longtemps avant de laisser dominer sa conscience par ce paradoxe. Il y fut décidé par les embarras d’une situation pécuniaire qui deviendrait inextricable, le jour où il descendrait du pouvoir, et ne lui laisserait plus l'espoir d’y remonter. M. de Morny, son frère adultérin, qui s'était railié tardivement à sa fortune, triompha de ses derniers scrupules en lui montrant les développements incessants de la conspiration que les monarchistes ourdissaient contre lui. Leurs complots devenaient la justification du sien. L’inaction n'était plus un acte de conscience, mais un acte de niaiserie.
Il y avait quelque vérité dans les rapports de M. de Morny. Je voyais quelquefois, à cette époque, M. Dubois de Saligny, mon ancien compagnon de voyage au Texas, qui s'était attaché à la fortune du général Changarnicer et était devenu un de ses secrétaires ou aides-de-camp. Il me racontait que le général était sûr de l’armée de Paris et qu’à sa voix elle marcherait contre l'Élysée, quand le besoin s’en ferait sentir. On se rappelle, en effet, que le général dit un jour à l’Assemblée qui l'avait préposé à sa garde : « Réprésentants, vous pouvez dormir tranquilles, je réponds de tout. » Quelques semaines après, le général si sûr de lui-même et des autres, était arrêté
avec tous ceux qu'il devait protéger. {l y avait de la comédie dans ce triste drame.
Lorsque j'en appris l'exécution nocturne, ma première pensée fut de courir chez Emile de Girardin, rendu célèbre par sa devise: Confiance! confiance! Je le trouvai très excité. A peine étais-je dans son cabinet que le prince Napoléon y arriva. Il était aussi très indigné. Tous deux étaient d'avis qu'il fallait résister, mais ils n'étaient pas d'accord surles moyens. Le prince voulait que l’on se bornât à la résistance légale organisée par l’Assemblée nationale. Emile de Girardin, plus fougueux, voulait qu’on fit appel aux armes. Il fit en effet quelque chose comme cela dans la Presse, ce qui lui valut d’être incarcéré, puis expédié en Belgique. Mais il n'y resta pas longtemps. Il était dans son tempérament et dans ses principes d'accepter les faits accomplis. Quand il revint, il me dit : « Voyez-vous, j'ai réfléchi. En faisant un appel aux armes, j'avais fait une bêtise. C'était un démenti à une résolution que j'avais prise depuis longtemps, celle de reconnaitre tousles gouvernements de fait. Quand ils s’établissent, c’est que la nation est leur complice, jusqu'à un certain point. Il faut donc les mettre à l'essai et leur laisser le temps de donner leur mesure. Pour moi, au fond, toutes les formes de gouvernement se valent, elles sont toutes bonnes ou mauvaises, suivant les hommes qui les mettent en pratique. Une République peut ètre très despotique, et un empire très libéral. Je ne ferai
donc pas de guerre systématique à l’Empire quenous. allons avoir. Je chercherai à le maintenir dans les voies libérales. C’est ce que va faire le prince Napoléon, qui s’est soumis avant moi. En cela il a eu
plus d'esprit que moi. »